IV. LA COUPE ENCHANTÉE
NOUVELLE TIRÉE DE I/aRIOSTB.
Les maux les plus cruels ne sont que des chansons Près de ceux qu'aux maris cause la jalousie. Figurez-vous un foulez qui tous les soupçons
Sont bien venus , quoi qu'on lui die.
n n'a pas un moment de repos en sa vie : Si l'oreille lui tinte , ô dieux ! tout est perdu. Ses songes sont toujours que Ton le fait cocu ;
Pourvu qu'il songe , c'est l'affoire :
Je ne vous voudrais pas un tel point garantir ;
Car pour songer il fkut dormir ,
Et les jaloux ne donnent guère.
Le moindre bruit éveille un mari soupçonneux ; Qu'à Tentonr de sa femme une mouche bourdonne,
Cest cocoage qu'en personne
n a vu de ses propres yeux , Si bien vu que l'erreur n'en peut être effacée. U veut à toute fbrce être au nombre des sots*, n se maintient cocu , du moins de la pensée ,
S*il ne Test en chair et en os.
Pauvres gensi dites-moi , qu'est-ce que coeuage?
Quel tort vous fait-il , quel dommage ? Qu'est-ce enfin que ce mal dont tant de gens de bien
Se moquent avec juste cause?
Quand on l'ignore, ce n'est rien ;
Quand on le sait , c'est peu de chose. Vous croyez cependant que c'est un fort grand cas: Tâchez donc d'en douter, et ne ressemblez pas A celui-là qui but dans la coupe enchantée.
* Venir à bout ; acheTer oe qu'il avait projeté de bire.
* Le mot Mf était antrelbto frnoorme de eocm.
CONTES ET NOUVELLES
Profitez da malheur d^autrui.
Si cette histoire peut soulager votre ennui , Je vous Taurai bientôt contée.
Mais je vous veux premièrement
Prouver par bon raisonnement Que ce mal dont la peur vous mine et vons consume N'est mal qu^en votre idée , «t non point dans l'effet.
En mettez-vous votre bonnet
Moins aisément que de coutume?
Cela s'en va-t-il pas tout net ?
Voyez-vous qu'il en reste une seule apparence y Une taclie qui nuise à vos plaisirs secrets? Ne retrouvez-vous pas toujours les mêmes traits? Vous apercevez-vous d'aucune différence?
Je tire donc ma conséquence , Et dis , malgré le peuple ignorant et brutal,
Cocoage n'est point un mal.
Oui , mais l'honneur est une étrange aflaire 1
Qui vous soutient que non? ai-je dit le contraire? Eh bieol rhonorur! l'boaoeiir! je n'entends qae oe mot. Apprenez qu'à Paris ce n'est pas comme à Rome : Le cocu qui s'afHige y passe pour un sot ; Et le cocu qui rit , pour un fort honnête homme. Quand on prend comme il faut cet accident fiital , Cocuage n*est point un mal.
Prouvons que c'est un bien : la chose est fort facile. Tout vous rit ; votre femme est souple comme ungant; Et vous pourriez avoir vingt mignonnes en ville, Qu*on n'en sonnerait pas deux mots en tout un an.
Quand vous parlez , c'est dit notable ;
On vous met le premier à table ;
C'est pour vous la place d'honneur ,
Pour vous le morceau du seigneur :
Heureux qui vous le sert I la blondine chiorme ' Afin de vous gagner n'épargne aucun moyen: Vous êtes le patron : dont je conclus en forme , Cocuage est un bien.
Quand vous perdez au jeu , l'on vous donne revanche; Même votre homme écarte et ses as et ses rois. Avez-vons sur les bras quelque monsieur Dimanche', Mille bourses vous sont ouvertes à la fois. Ajoutez que l'on tient votre femme en haleine : Elle n'en vaut que mieux , n'en a que plus d'appas.
• La troupe de Uondei. CMortne ou ehiourmê signifie propraneot res Ibrçats oo l'équipage d'une galère; mais, d'après son étymologie italienne et latine durtna et turma , il sert aussi à désigner une foule , une presse , un grand nombre de personnes.
• Allusion à la pièce du Festin de Pierre (acte IV, scène ui) ; le nom de IHmânehe , que Molière a donné au marchand qui dans cette pièce rient demander ce qui lui est dft, est de?enu •n quelque sorte proverlilal.
Ménélas rencontra des charmes dans Hélène Qu'avant qu'être à Paris la beUe n'avait pas. Ainsi de votre épouse : on veut qu'elle vous plaise. Qui dit prude au contraire , il dit laide ou mauvaise, Incapable en amour d'apprendre jamais rien. Pour toutes ces raisons je persiste en ma thèse, Cocuage est un bien.
Si oe prologue est long , la matière en e^ cause : Ce à'est pas en passant qu'on traite cette chose. Venons à notre histoire. Il éuit un quidam , Dont je tairai le nom, l'état , et la patrie.
Celui-ci , de peur d'accident ,
Avait juré que de sa vie Femme ne lui serait autre que bonne amie , Nymphe , si vous voulez , bergère , et estera ; Pour épouse, jamais il n'en vint jusque-là. S'il eut tort ou raison , c'est un point que Je passe. Quoi qu'il en soit , hymen n'ayant pu trouver grâce Devant cet homme , il fallut que l'amour
Se mêlât seul de ses afl^res , Eût soin de le fournir des choses nécessaires ,
Soit pour la nuit , soit pour le jour. Il lui procura donc les fkveurs d'une belle,
Quid^une fille naturelle Le fit père , et mourut. Le pauvre homme en pleura,
Se plaignit, gémit , soupira ,
Non comme qui perdrait sa femme , Tel deuil n'est bien souvent que changement d'habiis. Mais comme qui perdrait tous ses meilleurs amis,
Son plaisir, son cœur, et son Âme.
La fille crût , se fit : on pouvait déjà voir
Hausser et baisser son mouchoir.
Le temps coule : on n'est pas sitôt à la bavette Qu'on troue, qu'on raisonne : on devient grandelette , Puis grande tout à fait; et puis le serviteur.
Le père , avec raison , ^nt peur
Que sa fille , chassant de race , Ne le prévint , et ne prévint encor
Prêtre , notaire , hymen, accord; , Choses qui d'ordinaire ôtent toute la grâce
Au présent que Ton fait de soi.
La laisser sur sa bonne foi ,
Ce n'était pas chose trop sûre.
Il vous mit donc la créature Dans un couvent. Là cette belle apprit Ce qu'on apprend , à manier l'aiguille.
Point de ces livres qu'une fille Ne lit qu'avec danger , et qui gâtent l'esprit: Le langage d'amour était jargon pour elle :
On n'eût su tirer de la belle
Un seul mot que de sainteté :
En spiritualité Elle aurait confondu le pins grand personmge.