‹ Œuvres complètes de Jean de La FontaineChapitre 184 sur 723 · LE STRATAGÈME · texte numérisé non relu

LE STRATAGÈME

Je ne connais riiéteur ni maître es arte Tel que l'Amour; il excelle en bien dire : Ses argumente , ce sont de doux regards , .De tendres pLean , un gracieux sourire. La guerre aussi s'exerce en son empire : Tantôt il met aux champs ses étendards ; Tantôt, couvrant sa miuxdie et ses finesses , n prend des cœurs entourés de remparte. Je le soutiens : posez deux forteresses ; Qu'il en batte une , une autre le dicKi Mars : Que celui-ci fesse agir tout un monde , QuHl soit armé , qu'il ne lui manque rien ; Devant son fort je veux qu^il se morfonde : Amour tout nu fera rendre le sien ; C'est l'inventeur des tours et stratagèmes. J'en vais dire un de mes plus fiivoris : J'en ai bien lu , j'en vois pratiquer mêmes , Et d'assez bons , qui ne sont rien au prix.

La Jeune Aminte , à Génmte donnée ,

Méritait mieux qu'un si triste hyménée :

Elle avait pris en cet honune un époux

Mal gracieux , incommode , et jaloux.

n était vieux ; elle, à peine en cet âge

Où, quand un cœor n'a point encore aimé,

D'un doux objet il est bientôt charmé.

Celid d' Aminte ayant sur son passage

Trouvé Cléon , beau , bien fait , jeune , et sage ,

n s'acquitta de ce premier tribut ,

Trop bien peut-être , et mieux qu'il ne fallut :

Non toutefois que la belle n'oppose

Devoir et tout à ce doux sentiment ;

Mais lOTsqu' Amour prend le fotal moment ,

Devoir , et tout , et rien , c'est même chose.

Le but d' Aminte en cette passion

Était , sans plus , la consolation

D'un entretien sans crime , où la pauvrette

Versflt ses soins en une âme discrète.

Je croirais bien qu^ainsi l'on le prétend ;

Mais l'appétit vient toujours en mangeant :

Le plus sûr est ne se point mettre à table.

Aminte croit rendre Qéon traitable :

Pauvre ignorante ! elle songe an moyen De l'engager à ce simple entretien , De lui laisser entrevoir quelque estime, Quelque amitié , quelque chose de plus, Sans y mêler rien que de légitime :

Plutôt la mort empêchât tel abus I Le point était d'entamer cette aflaire.

Les lettres sont un étrange mystère; n en provient maint et maint accident; Le meilleur est quelque sûr confident.

Ou le trouver? Géronte est homme à craindre. J'ai dit tantôt qu'Amour savait attdndre A ses desseins d'une ou d'autre fiiçon; Ced me sert de preuve et de leçon.

Cléon avait une vidlle parente , Sévère et prude , et qui s'attribuait Autorité sur lui de gouvernante.

Madame Alis (ainsi l'on l'appelait) Par un beau jour eut de la jeune Aminte Ce compliment, ou plutôt cette plainte:

Je ne sais pas pourquoi votre parent , Qui m'est et fot toujours indiîfférent , Et le sera tout le temps de ma vie, A de m'aimer conçu la fantaisie.

Sous ma fenêtre il passe incessamment; Je ne saurais faire un pas seulement Que je ne l'aie aussitôt à mes trousses; Lettres , billets pleins de paroles douces , Me sont donnés par une dont le nom Vous est connu : je le tais , pour raison. Faites cesser , pour Dieu ! cette poursuite : Elle n^aura qu'une mauvaise suite :

Mon mari peut prendre feu là-dessus.

Quant à Cléon , ses pas sont superflus : Dites-le-lui de ma part , je vous prie. Madame Alis la loue , et lui promet De voir Cléon , de lui parler d net Que de l'aimer il n'aura plus d'envie.

Cléon va voir Alis le lendemain :

Elle lui parle, et le pauvre honune nie Avec serment qu'il eût un tel -dessein.

Madame Alis l'appelle enfant du diable.

Tout vilain cas , dit-elle, est reniable; Ces serments vains et peu dignes de foi

Mériteraient qu'on vous fil votre sauce. Laissons cela : la chose est vraie ou ftosse ; Mais fousse ou vraie , fi faut , et croyez-moi, Vous mettre bien dans la tête qu'Amiote Est femme sage , honnête, et hors d'atUîinteî Renoncez-y. Je le puis aisément, Reprit Cléon. Puis , au même moment,

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