‹ Œuvres complètes de Jean de La FontaineChapitre 43 sur 723 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

Je t'ai fût foir tes camarades , *

Oa morts , ou mourants , on malades; Qa'est-œ que tout cela , qu'an aTeitissement? Allons , Tîeillard , et sans réplique.

D n'importe à la république Que ta fiffises ton testament

La Mort amt raison : je voudrais qu'à œtige OnsortJtde la vie ainsi qued'un banquet, Remerdant son hôte; et qu'on fit son paquet : Car de combien peut-on retarder le voyage ? Tomonnures, vieillard! vois ces jeunes * moorir ;

yois4es marcher, vois-les courir  des morts , il est vrai , glorieuses et belles , Ma» sâres cependant , et quelquefois cruelles. J'ai beau te le crier; mon zèle est indiscret : Le plos semblable aox morts meurt le plus â regret.

FABLE IL Le Savetier et le Financier»

Un savetier diantait du matin jusqu'au soir :

C'était merveilles* de le voir, MerveiUes de l'ouïr ; il foisait des passages ,

Plus content qu'aucun des sept sages.

Son Toisin , au contraire , étant tout cousu d'or,

Chantait peu, dormait moins encor :

C'était un homme de finance.

Si sur le point du jour parfois il sommeillait, Le savetier alors en chantant l'éveillait ;

Et le financier se plaignait

Qoe les soins de la Providence Ifeussent pas au marché fait vendre le dormir,

Comme le manger et le boire K

En son h6tel il fait venir Le dianiear, et lui dit : Or çà, sire Grégoire, Qoe gagnez- vous par an ? Par an I ma foi, monsieur,

Dîi avec on ton de rieur Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière De compter de la sorte; et je n'entasse guère Un jooT sur l'autre : il suffit qu'à la fin

rattrape le bout de l'année ;

Chaque jour amène son pain.— Eh bien! que gagnez-vous, dites-moi, par journée?— Tantôt plus , tantôt moins : le mal est que toujours (Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes),

Jitmes , aiQeclif , est kà pris sobstaotlTemeiiL Hardiesse

* Dans les MiCloiis modernes de Didotet de Barbouonllt mtrteUU an singniier. La Fontaine a mamerveUles au pluriel. CI le fecte qui précède au singulier. Bossue! et les auteurs de cette époque ofllrent Ue nombreux exemples semblables.

* laûlfi changés eo substantifi par licence, poétique trôs-

Le mal est que dans l'an s^entremèlent des jours

Qu'il faut chômer ; on nous ruine en fêtes; L'une fait tort à l'autre; et monsieur le curé De quelque nouveau saint charge toujours son prône. Le financier , riant de sa naïveté , Lui dit>: Je vous veux mettre aujourd'hui sur le trônf . Prenez ces cent écus ; gardez-les avec soin ,

Pour vous en servir au besoin.

Le savetier crut voir tout l'argent que la terre

Avait , depuis plus de cent ans ,

Produit pour l'usage des gens.

n retourne chez lui : dans sa cave il enserre

L'argent , et sa joie â la fois.

Plus de chant : il perdit la voix Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.

Le sommeil quitta son logis :

11 eut pour hôtes les soucis ,

Les soupçons , les alarmes vaines.

Tout le jour il avait l'œil au guet; et la nuit ,

Si quelque chat faisait du bruit, Le chat prenait l'argent. Â la fin le pauvre homme S'en courut chez celui qu'il ne réveillait plus : Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons etmon somme ,

Et reprenez vos cent écus.

FABLE m.

Le Lion, le Loup y et îeJlenard,

Un lion , décrépit , goutteux , n'en pouvant plus , Voulait que Ton trouvât remède à la vieillesse. Alléguer l'impossible aux rois , c'est un abus.

Celui-ci parmi chaque espèce.

Manda des médecins : il en est de tous arts '. Médecins au lion viennent de toutes parts; De tous côtés lui vient des donnetn-s de recette.

Dans les visites qui sont faites , Le renard se dispense , et se tient clos et coi. Le loup en fait sa cour, daube , au coucher du roi , Son camarade absent. Le prince tout à l'heure- Veut qu'on aille enfumer renard dans sa demeure. Qu'on le fasse venir. Il vient, est présenté; Et sachant que le loup lui faisait cette affaire : Je crams , sire , dit-il , qu'un rapport peu sincère

Ne m'ait à mépris imputé

D'avoir différé cet hommage;

Mais j'étais en pèlerinage , Et m'acquittais d'un vœu fait pour votre santé.

Même j'ai vu dans mon voyage Gens experts et savants ; leur ai dit la hmgueur

' C'est-à-dire de toutes les professions et de toutes les di Du temps de la Fontaine, les bateleurs, vendeurs de baumes et de spécifiques, et les charlatans de tous les genres , étaient encore j{lus nombreux qu'ai^joanTlinl: et , vu rignoranoe et le pédantisme des uH^ccins, Us obtenaient plus de crédit

Pont Totise majesté craint à bon droit la sidte.

Vous ne nianqae2 que de chaleur ;

Le long âge en vous Ta détruite :

D'un loup écorché vif appliquez-vous la peau

Toute chaude et toute fumante :

I^e secret sans doute en est beau

Pour la nature défaillante.

Messire loup vons servira ,

S'il vous plaît, de robe de chambre.

Le roi goûte cet avis-là.

On écorche , on taille , on démembre Messire loup. Le monarque en soupa/

Et de sa peau s'enveloppa.

Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire; Faîtes , si vous pouvez , votre cour sans vous nuire : Le mal se rend chez vous au quadruple du bien. Les daubeurs ' ont leur tour d'une ou d'autre manière :

Vous êtes dans une carrière

Qù l'on ne se pardonne rien.

FABLE IV

Le Pouvoir des Fables.

A M. DB BA&ILLON *.

La qualité d^ambassadenr Peut-elle s'abaisser à des contes vulgaires ? Vous puLs-je offrir mes vers et leurs grâces légères? S'ils osent quelquefois prendre un air de grandeur, Seront-ils point traités par vous de téméraires ?

Vous avez bien d*autres afTfiîres

À démêler que les débats

Du lapin et de la belette.

Lisez-les ; ne les lisez pas :

Mais empêchez qu'on ne ^nous mette

Toute l'Europe sur les bras.

Que de mille endroits de la terre

Il nous vienne des ennemis ,

Tj consens; mais que l'Angleterre Veuille que nos deux rois se lassent d'être amis ,

J'ai peine à digérer la chose •.

N'est-il point encor temps que Louis se repose <? Quel autre Hercule enfin ne se trouverait las De combattre cette hydre? et faut-il qu'elle oppose (Jne nouvelle tête aux efforts de son bras ?

* »lot heoFeiuement créé par notre poéte.et admit sealement depuis la pnblicaUon de cette table dans le dicùonnairo de l'Acadf^mie française.

> Ambassadeur en Angleterre, ami de notre poète , de madamedeS^vigné, de madame de Grignan , et de madame de Conlanges.

• Le parlement d* Angleterra s'opposait k ce que Charles faToflsât la France.

4 On otigoclait alors k Nlm«gue pour la paix.

FABLES

Si votre esprit plein de soni^esse ,

Par éloquence et par adresse , Peut adoucir les cœurs et détourner ce coup*, Je vous sacrifierai cent moutons : c^est beaucoup

Pour un habitant du Parnasse,

Cependant faites-moi la grâce

De prendre en don ce peu d'encens.

Prenez en gré mes vœux ardents , Et le récit en vers qu'ici je vous déiiie. Son sujet vous convient , je n'en dirai pas plus :

Sur les éloges que l'envie

Doit avouer qui vous sont dus

Vous ne voulez pas qu'on appuie.

Dans Athène autrefois , peuple vain et léger, Un orateur % voyant sa patrie en danger, Courut à la tribune; et , d'un art tyranniqne, Voalant forcer les cœurs dans une république , * Il parla fortement sur le comm^n salut. On ne l'écoutait pas. L'orateur recourut

A ces figures violentes Qui savent exciter les âmes les plus lentes : n fit parler les morts , toAia , dit ce qu'il put; Le vent emporta tout ; personne ne s'émut.

L'animal aux têtes frivoles, Etant fait à ces traits , ne daignait F écouter ; Tous regardaient ailleurs : il en vit s'arrêter A des combats d'enfonts , et point à ses paroles. Que fit le harangueur? Il prit un autre tour. Cérès , commença-t-il , faisait voyage im jour

Avec l'anguille et l'hirondelle :

Un fleuve les arrête; et l'anguille en nageant,

Comme l'hirondelle en volant, Le traversa bientôt. L'assemblée à Tinstant Cria tout d'une voix: Et Cérès, que fit-«lle?

Ce qu'elle fit ! un prompt courroux

L'anima d'abord contre vous.

QuQil de contes d'enfants son peuple s'embarrasse;

Et du péril qui le menace Luiseql entre les Grecs il néglige l'effet ! Que ne demandez-vous qe que Philippe fait?

À ce reproche l'assemblée ^

Par l'apologue réveiUéç ,

Se donne entière à l'orateur.

Un trait de fable en eut l'honneur.

Nous sommes tous d'Athène en ce point ; et moj- Au moment que je fais cette moralité , [même, Si Peau-d*âne m'était conté ',

' Le parlement d'Angleteire yonlait qu'en cas qne Loai* XI v ne consentit pas à faire la paix avec les alliés, Charles II te Joignit à eux pour faire la guerre i la France.

> Cet orateur se nommait Démade.

* C'est bien au conte de Peau-d'dne, écrit pour l'amosement des enfuito » que la Fontaine fait ici allusion , et non pas à la

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