LIVRE I
Hais vous-même , reprit Ariste , osez-vous mettre en comparaison le plaisir du rire avec h pitié; la pitié, qui est un ravissement, une extase? Et comment ne le serait-elle pas, si les hmoes que nous versons pour nos propres 'maux sont, au sentiment d'Homère, non pas tout à fait au mien; si les larmes, dis-je, sont, au sentiment de ce divin poète, une espèce de volupté? Car en cet endroit où il fait pleurer Achille et Priam, l'un du souvenir de Patrocle, rautrede la mort du dernier de ses enfants, il dit qu'ils se soûlent de ce plaisir; il les fiait jouir do pleurer, comme si c'était quelque chose de délicieux.
Le cid vous veuille envoyer beaucoup de jouissances pareilles , reprit Gelaste ; je n'en serai nullement jaloux. Ces extases de b pitié D accommodent pas un homme démon humeur. Le rire a pour aïoi quelque chose de plus vif et déplus sensible : enfin le rire me ritdavantage. Toute la nature est en cela de mon avis. AUezvoosen à la cour de Gy thérée , vous y trouverezdes ris, et jamais de pleurs.
Nous voici déjà retombés, dit Ariste, dans œs raisons qui n'ont aucune solidité : vous êtes le plus frivole défenseur de la comédie que j'aie TU depuis longtemps.
Et nous voici retombés dans le platonisme, répliqua Gelaste : demeurons-y donc , puisque cela vous plait tant. Je m'en vais vous dire quelque chose d'essentiel contre le pleurer, et veux vous convaincre par ce même endroit d'Homère dont vous avez fiait votre 6apital. Quand Achille a pleuré son soûl ( par parenthèse , je crois qu'Achille ne riait pas de moins bon oounige ; tout ce que font les héros, ils le font dans ksupréme degrédeperfection ); iorsqu* Achille, dis-je, s'est rassasié de ce beau plaisir de verser des larmes, il dit à Priam : Vieillard, tu es nûscrable ; telle est la condition des mortels , ils passent leur vie dans les pleurs. Les dieux seuls sont exempts de mal, et vivent là-haut à leur aise, sans rien souffrir. Que répondrez-vous à cela?
Je répondrai, dit Ariste, que les mortels sont toonek quand ils pleurent de leurs douleurs ; tnais, quand ils pleurent des douleurs d'autrui, œ sont proprement des dieux.
Les dieux ne pleurent ni d'unefiaçon ni d'une
autre, reprit Gelaste : pour le rire, c'est leur {ârtage. Qu'il ne soit ainsi : Homère dit en un autre endroit que, quand les bienheureux immortels virent Vulcain qui boitait dans leur maison , il leur prit un rire inextinguible. Par ce mot d'inextinguible* , vous voyez qu'on ne peut trop rire ni trop longtemps ; par celui de bienheureux, que la béatitude consiste au rire.
Par ces deux mots que vous dites, reprit Ariste , je vois qu'Homère a failli , et ne vois rien autre chose. Platon l'en reprend dans son troisième de la République; il le blâme de donner aux dieux un rire démesuré, et qui serait même indigne de personnes tant soit peu considérables.
Pourquoi voulez-vous qu'Homère ait plutôt fisdUi que Platon? répliqua Gelaste. Mais laissons les autorités , et n'écoutons que la raison seule. Nous n'avons qu'à examiner sstns prévention la comédie et la tragédie. Il arrive assez souvent que cettedemière ne nous touche point : carie bienou le mal d'autrui ne nous touche que par rapport à nous-mêmes, et en tant que nous croyons que pareille chose nous peut arriver, l'amour^propre faisant sans cessequel'on tourne les yeux sursoi. Or, comme la tragédie ne nous représente que des aventures extraordinaires, et qui vraisemblablement ne nous arriveront jamais, nous n'y prenons point de part, et nous sommes froids, à moins que l'ouvrage ne soit excellent , que le poète ne nous transforme , que nous ne devenions d'autres hommes par son adresse, et ne nous mettions en la place de
* L'abbé Grou, traducteur de la RépnbUqoe de Platoo (t. I , p. IS4. édit- 1794 . io-ia ). d)t qu'il t'est servi de cette ezpre»slon rire inextinguible d'après la Fontaine, qui l'emploie dans une de sei fables en traduisant le vers d'Homère dont il s'agit dans cet endroit de Platon t
Un rire ioesUnsiilUe eo l'OInbpe érlala.
U ne faut pas croire, d'après cette remarque de Grou • que ee mot inextinguible fût nouveau , même du temps de la Fontaine ; car il se trouye'dans la première édition du Diclioonaire de l'Académie : mais cette épitbète appliquée au mot rire Cormait en finançais une alliance de mots hardie et neuve. Ce n'était cependant que la traduction littérale du mot grec A9€iatoç qu'Homère emploie ( Uiad., I ^fl99). Toutefois madame Dacier n'a pas osé le rendre littéralem^t, et s'est servied'nne périphrase, en mettant un rire qui ne finitsaU poini; et l'antenr de la traduction latine interiinéaire n'a aussi rendu ce mot que par un équiyalrnt. immentut. Depuis la Fontaine. le rire inextin* guible est devenu une eipression en quelque sorte ooosacrée pour rendre ce vers d'Homère.
LES AMOURS DE PSYCHÉ
quelque roi. Alors j*avoue que la tragédie nous touche, mais de crainte, mais de colère, mais de mouvements funestes qui nous renvoient au logis pleins des choses que nous avons vues, et incapables de tout plaisir. La comédie , n'employant que des aventures ordinaires et qui peuvent nous arriver , nous touche toujours plus on moins, selon son degré de perfection. Quand elle est fort bonne, elle nous fait rire. La tragédie nous attache, si vous voulez; mais la comédie nous amuse agréablement, et mène les âmes aux champs Élysées,au lieu que vous les menez dans la demeure des malheureux. Pour preuve infaillible de ce que j'avance , prenez garde que , pour effacer les impressions que la tragédie avait faites en nous, on lui fait souvent succéder un divertissement comique ; mais de celui-ci à l'autre il n'y a point de retour : ce qui vous fait voir que le suprême degré du plaisir, aprcs quoi il n'y a plus rien , c'est la comédie. Quand on vous la donne, vous vous en retournez content et de belle humeur ; quand on ne vous la donne pas, vous vous en retournez chagrin et rempli de noires idées. C'est ce qu'il y a à gagner avec les Orestes etlcsOEdipes, tristes fantômes qu^a évoqués le poète magicien dont nous avons parlé tantôt. Encore serionsnous heureux s'ils excitaient le terrible toutes les fois que l'on nous les fait paraître : cela vaut mieux que de s'ennuyer ; mais ou sont les habiles poètes qui nous dépeignent ces choses au vif? Je ne veux pa^dire que le dernier soit mort avec Euripide ou avec Sophocle ; je dis seulement qu il n'y en a guère. La difficulté n'est pas si grande dans le comique; il est plus assuré de nous toucher , en ce que ses incidents sont d'une telle nature , que nous nous les appliquons à nous-mêmes plus aisément.
Cette fois-là , dît Ariste, voilà des raisons solides, et qui méritent qu'on y réponde; il faut y tâcher. Le même ennui qui nous fait languir pendant une tragédie où nous ne trouvons que de médiocres beautés, est commun à la comédie et à tous les ouvrages de l'esprit, particulièrement aux vers : je vous le prouverais aisément si c'était la question; mais ne s'agissant que de comparer deux choses également bonnes, chacune selon son genre, et la tragédie , à ce que vous dites vous-mémo, devant l'être
souverainement , nous ne devons considérer la comédie que dans un pareif degré. En ce degré donc vous dites qu'on peut passer de la tragédie à la comédie ; et de celle-ci à l'autre, jamais. Je vous le confesse; mais je ne tombe pas d'accord de vos conséquences , ni de la raison' que vous apportez. Celle qui me semble la meilleure est que dans la tragédie nous faisons une grande contention d'àme; ainsi on nous représente ensuite quelque chose qui délasse noire cœur, et nous remet en l'état oii nous étions avant le spectacle, afin que nous en puissions sortir ainsi que d'un songe. Par votre propre raisonnement, vous voyez déjà que la com^ic touche beaucoup moins que la tragédie. Il reste à prouver que cette dernière est beaucoup plus agréable que l'autre. Mais auparavant, de crainte que la mémoire ne m'en échappe, je vous dirai qu'il s'en faut bien que h intçéik nous renvoie chagrins et mal satisfaits, la comédie tout à fait contents et de belle humeur ; car, si nous apportons à la tragédie quelque sujet de tristesse qui nous soit propre, la compassion en détourne l'effet ailleurs , et nous sommes heureux de répandre pour les maux d'autrui les larmes que nous gardions pur les nôtres. La comédie, au contraire, nous faisant laisser notre mélancolie à la porte, nous la rend lorsque nous sortons. Il ne s'agit donc que du temps que nous employons au spectacle, et que nous ne saurions mieux employer qu'à la pitié. Premièrement, niez-vous qu'elle soit plus noble que le rire?
Il y a si longtemps que nous disputons, rtpartit Gelaste, que je ne vous veux plus rien nier.
Et moi, je vous veux prouver quelque chose, reprit Ariste; je veux vous prouver que h pitié est le mouvement le plus agréable de tous. Votre erreur provient de ce que vous confondez ce mouvement avec la douleur. Je crains celle-ci encore plus que vous ne faites: quant à l'autre, c'est un plaisir , et très-grand plaisir. En voici quelques raisons nécessaires, et qui vous prouveront parconséquentque la chose est telle que je vous dis. La pitié est un mouvemeni charitable et généreux, une tendresse de cœur dont tout le monde se sait bon gré. Y a-t-il quelqu'un qui veuille passer pour un bomrot' dur et impénétrable à ses traits? Or , qu'on ne