LIVRE II
nxmde. Ces deux nyinphesne faisaient presque que de la quitter : car TÀmour eu avait choisi de toutes les sortes et dans tous les chœurs poor servir de filles d'honneur à notre héroïne, pendant le temps bienheureux où eUe avait part aux affections et à la fortune d'un dieu.
Cette rencontre, qui devait du moins lui apporter quelque consolation , ne lui apporta au cunU^reque du déplaisir. G)mment se résoudre sans mourir à paraître ainsi malheureuse et abandonnée devant celles qui la servaient il n'y z\^i pas plus d'une heure? Telle est la folie de Fcsprit humain.: les personnes nouvellement (iiihues de quelque état florissant fuient les gens qui les connaissent , avec plus de soin qu elles névitent les étrangers , et préfèrent suuTeni la mort au service qu'on leur peut rendre. Nous supportons le malheur, et ne saurions supporter la honte.
Je ne vous assurerai pas si ce fleuve avait des tritons , et ne sais pas bien si c'est la coutume des fleuves que d'en avoir. Ce que je vous puis assurer, c'est qu'aucun triton n'approcha de notre héroïne : les seules naïades eurent cet honneur. Elles se pressaient si fort autour de b belle , que malaisément un triton y eût trouvé place. Naïs et Cymodocé la tenaient entre leurs bras, tandis que d'abattement et de lassitude elle se laissait aller la tète languissamment, tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre , arrosant leur sein tour à tour avec ses larmes.
Aussitôt qu'elle fut à bord , ces deux nymphes , qui avaient été du nombre de ses favorites, comme prudentes et discrètes entre toutes les nymphesdu monde, firent signe à leurs comf^gùes de se retirer; et, ne diminuant rien du respect avec lequel elles la servaient pendant sa fortune, elles prirent ses habits des mains du Zéphyre,qui se retira aussi, ctdemandèrent à Psyché si eUe ne voulait pas bien qu'elles eussent l'honneur de l'habiller encore une fois.
Psyché se jeta à leurs pieds pour toute réponse, cl les leur baisa.
Cet abaissement excessif leur causa beaucoup de confusion et de pitié. L'Amour même en fut louché plus que de pas une chose qui fût.arrivée à notre héroïne depuis sa disgrâce. Il ne h\zii point quittée de vue, recevant quelque satisfaction à l'aspect du mal qu'elle se faisait;
car cela ne pouvait partir que d'un bon principe. Cupidon goûtait dans les airs ce cruel plaisir. Le battement de ses ailes obligea Maïs et Cymodocé de tourner la tête : elles aperçurent le dieu ; et , par considération tout au moins autant que par respect, mais principalement pour faire plaisir a la belle , elles se retirèrent à leur tour.
Eh bien! Psyché, dit l'Amour, que te semble de ta fortune? Est-ce impunément que l'on veut tuer le maître des dieux? 11 le tardait que tu le fusses détruite : te voilà contente. Tu sais comme je suis fait ; tu m'as vu : mais de quoi cela te peut-il servir ? Je t'avertis que lu n'es plus mon épouse.
Jusque-là la pauvre Psyché l'avait écouté sans lever les yeux : à ce mot d'épouse elle dit : Hélas ! je suis bien éloignée de prendre cette qualité ; je n'ose seulement espérer que vous me recevrez pour esclave. Ni mon esclave non / plus, reprit l'Amour ; c'est de ma mère que tu l'es; je te donne à elle. Et garde-loi bien d'atienter contre ta vie; je veux que tu souffres ; mais je ne veux pas que tu meures : tu en serais trop tôt quitte. Que si tu as dessein de m'obliger , venge-moi de tes deux démons de sœurs ; n'écoute ni considération du sang ni pitié ; sacrifie-les-moi. Adieu , Psyché : la brûlure que celle lampe m'a faite ne me penne pas de l'entretenir plus long-temps.
Ce fut bien là que l'affliction de notre héroïne reprit des forces. Exécrable lampe! mau dite lampe! avoir brûlé un dieu si sensible et si délicat! qui ne saurait rien endurer! l'Amour ! Pleure, pleure , Psyché ; ne te repose ni jour ni nuit : cherche sur les monts et dans les vallées quelque herbe pour le guérir , et porte-la-lui. S'il ne s'était point tant pressé de me dire adieu, il verrait l'cxlréme douleur que son mal me fait, et celui serait un soulagement; mais il est parti! il est parti sans me laisser aucune espérance de le re\oir !
Cependant l'aurore vint éclairer l'infortune de noire belle , et amena ce jour-là force nouveautés. Vénus , entre autres , fut avertie de ce qui éiait arrivé à Psyché. Et voyez comme les choses se rencontrent! les médecins avaient ordonné à celle déesse de se baigner pour des ehaleurs qui rincommodaiont. Elle prenait son
LES AMOURS DE PSYCHÉ
bain dès le point du jour , puis se recouchait. G*ctait dans ce fleuve qu'elle se baignait d'ordinaire , à cause de la qualité de ses eaux refroidissantes. Je pense même vous avoir dit que le dieu du fleuve en tenait un peu. Une oie babillarde ^ui savait ices choses, et qui, se trouvant cachée entre des glaïeuls , avait vu Psyché arriver à bord , et avait entendu ensuite les reproches de son mari , ne manqua pas d'aller redire à Venus l'aventure de point en point. Vénus ne perd point de temps; elle envoie des gens de tous les côtés, avec ordre de lui amener morte ou vive Psyché son esclave.
Il s'en follut peu que ces gens ne la rencontrassent. Dès que son époux l'eut quittée, elle s'habilla, ou, pour mieux parler, elle jeta sur soi ses habits : c'étaient ceux qu'elle avait quittés en se mariant, habits lugubres et commandés par l'oracle, comme vous pouvez vous en souvenir. En cet état elle résolut d'aller pai* le monde, cherchant quelque herbe pour la brûlure de son mari, puis de le chercher lui-même. Elle n'eut pas marché une demi-heure, qu'elle crut apercevoir un peu de fumée qui sortait d'entre des arbres et des rochers. C'était l'habitation d'un pécheur, située au penchant d'un mont où les chèvres mômes avaient de la peine à monter. Ce mont , revêtu de chênes aussi vieux que lui , et tout plein de rocs, présentait aux yeux quelque chose d'effroyable, mais de charmant. Le caprice de la nature ayant creusé deux ou trois de ces rochers qui étaient voisins l'un de l'autre , et leur ayant fait des passages de communication et d'issue, l'industrie humaine avait achevé cet ouvrage, et en avait fait la demeure d'un bon vieillard et de deux jeunes bergères. Encore que Psyché , dans ces commencements, fût timide et appréhendât la moindre rencontre , si est-ce qu'elle avait besoin de s'enquérir en quelle contrée elle était, et si on ne savait point une compositicm , une racine , ou une herbe , pour la brûlure de son mari. Elle dressa donc ses pas vers le lieu où elle avait vu cette fumée , ne découvrant aucune habitation que celle-là, de quelque côté que sa vue se pût étendre. Il n'y avait point d'autre chemin pour y aller qu'un petit sentier tout bordé de ronces. De moyen de les détourner , elle n'en avait aucun; de façon qu'à chaque pas
les épines lui déchiraient son habit, qudquefois la peau, sans qued'abord elle le sentîtrraffliction suspendait en elle les autres douleurs. A la fin , son linge , qui était mouillé , le froid du matin , les épines , et la rosée , commcDcèrenl à l'incommoder. Elle se tira d'entre m halliers le mieux qu'elle put ; puis un petit pre, dont l'herbe était encore aussi vierge que le jour qu'elle naquit, la mena jusque sur le boni d'un torrent. C'était un torrent et un abime. Un nombre infini de sources s'y précipitaient par cascades du haut du mont, puis, roulant jeurs eaux entre des rochers, formaient un gazouillement à peu près semblable à celui des catadupes du Nil.
Psyché, arrêtée tout court par cettebarrière, et d'ailleurs extrêmement abattue tant de la douleur que du travail, et pour avoir passé sans dormir une nuit entière , se coucha sous des arbrisseaux que l'humidité du Ueu rendait fort touffus. Ce fut ce qui la sauva.
Deux satellites de son ennemie arrivèrent un moment après en ce même endroit. La ravine les empêcha de passer outre : ils s'arrétèmit quelque temps à la regarder avec un si grand péril pour Psyché, que l'un d'eux marcha sur sa robe ; et , croyant la belle aussi loin de lui qu'elle en était près , il dit à son camarade : Nous cherchons ici mutilément; ce ne sauraient être que des oiseaux qui se réfugient dans as lieux : nos compagnons seront plus heureux que nous , et je plains cette personne s'ils la rencontrent ; car notre maîtresse n'est pas telle qu'on s'imagine : il semble à la voir que ce soit la douceur même ; mais je vous la donne pour une femme vindicative , et aussi cruelle qu il y en ait. On dit que Psyché lui dispute la prééminence des charmes : c'est justement le moyen de la rendre furieuse, et d'en faire une lionne à qui on a enlevé ses petits : sa concurrente fera fort bien de ne pas tomber entre ses mams.
Psyché entendit ces mots fort distinctement, et rendit grâces au hasard, qui, en lui donnant des frayeurs mortelles, lui donnait aussi un avis qui n'était nullement à négliger. De bonheur pour elle, ces gens partirent presque aussitôt. A peine elle en était revenue , que, sur l'autre bord de la ravine , un nouveau spectacle lu» causa de l'étonnement. La vieillesse en prof^