LIVRE IL
personne lui apparut chargée de filets , et en habii de pécheur : les cheveux lui pendaient sar les épaules , et la barbe sur la cemture. Un irà4)eau vieillard , et blanc comme un lis , mais noo pas si frais , se disposait à passer. Son front était plein de rides , dont la plus jeune était presque aussi ancienne que le déluge. Aussi Psyché le prit pour Deucalion ; ( t , se mettant à genoux : Père des humains , lui cria* t-eile, protégeawnoi contre des ennemis qui me cherchent!
Le vieillard ne répondit rien : la force de feochantement le rendit muet. Il laissa tomber ses filets, soubliant soi-même aussi bien que s'il eût été dans son plus bel âge , oubliant aussi le danger où il se mettrait d*étre rencontré par les ennemis de la belle , s'il allait la prendre sur Tautre bord. Il me semble que je vois les vieillards de Troie qui se préparent à la guerre en voyant Hélène. Celui-ci ne se souciait pas de périr, pourvu qu'il contribuât à la sûreté d'une malheureuse comme la nôtre. Le besoin pressant qu'on avait de son assistance lui fit remettre au premier loisir les exclamations ordinaires dans ces rencontres. Il passa du côté où était Psyché ; et l'abordant de fort bonne grâce et avec respect , comme un homme qui savait bire autre chose que de tromper les poissons :
Belle princesse , dit-il, car à vos habits c'est le moins que vous puissiez être , réservez vos adorations pour les dieux. Je suis un mortel qui ne possède que ces filets , et quelques petites commoklités dont j'ai meublé deux ou trois rochers sur le penchant du mont. Cette retraite est à vous aussi bien qu'à moi : je ne l'ai point achetée; cest la nature qui l'a bâtie. Et ne crai^ez pas que vosennemis vous y cherchent : s'il y a sur terre un lieu d'assurance contre les poursuites des hommes, c'est celui-là : je l'éprouve depuis longtemps.
Psyché accepta Tasile. Le vieillard la fit descendre dans la ravine , marchant devant elle , et Itû enseignant à poser le pied, tantôt sur cet endroit-là , tantôt sur cet autre ; non sans péril : mais la crainte donne du courage. Si Psyché neùt point fui Vénus, elle n'aurait jamais osé feire ce qu'elle fit.
La difficulté fui de traverser le torrent qui coulait au fond. Il était large, creux et rapide.
Où es-tu , Zéphyre? s'écria Psyché. Mais plus de Zéphyre : 1* Amour lui avait donné congé, sur l'assurance que notre héroïne n'oserait attenter contre elle , puisqu'il le lui avait défendu, ni faire chose qui lui déplût. En effet, elle n'avait garde. Un pont portatif que Iç vieillard lirait après soi sitôt qu'il était passé , suppléa à ce défaut. C'était un tronc à demi pourri , avec deux bâtons de saule pour garde-fous. Ce tronc se posait sur deux gros cailloux qui servaient de bordages à l'eau en cet endroil-Ià. Psyché passa donc, et n'eut pas plus de peine à remon- . ter qu'elle n'en avait eu à descendre.
De nouveaux obstacles se présentèrent. Il fallait encore grimper, et grimper par dedans un bois si touffu , que l'ombre éternelle n'est > pas plus noire. Psyché suivait le vieillard, et le tenait par l'habit. Après bien des peines, ils arrivèrent à une petite esplanade assez découverte, et employée à divers offices; c'étaient les jardins, la cour principale, les avant-cours, et les avenues de cette demeure. Elle fournissait des fleurs à son maître , un peu de fruits , et d'autres richesses du jardinage.
De là ils montèrent à Thabitation du vieillard par des degrés et par des perrons qui n'avaient point eu d'autre architecte que la nature : aussi tenaient-ils un peu du toscan , pour en di re la vérité. Ce palais n'avait pour toit que cinq ou six arbres d'une prodigieuse hauteur, dont les racines cherchaient passage entre les voûtes
de ces rochers.
Là deux jeunes bergères assises voyaient paître à dix pas d'elles cinq ou six chèvres, et filaient de si bonne grâce , que Psyché ne se put tenir de lesadmirer. Elles avaient assez de beauté pour ne se pas voir méprisées par la concurrente de Vénus. La plus jeune approchait de quatorze ans, l'autre en avait seize. Elles saluèrent notre héroïne d'un air naïf, et pourtant fort spirituel, quoiqu'un peu de honte l'accompagnât. Mais ce qui fit principalement que Psyché crut trouver de l'esprit en elles , ce fut l'ad- ' miration qu'elles témoignèrent en la regardant. Psyché les baisa , et leur fit un petit compliment champêtre , dans lequel elle les louait de beauté et de gentillesse : à quoi elles répondirent par l'mcamat qui leur monta aussitôt aux joues.
Vous voyez mes petites-filles , dit le vieillard
LES AMOURS DE PSYCHÉ
à Psyché : leur mère est morte depuis six mois. Je les élève avec un aussi grand soin que si ce n'étaient pas des bei^ères. Le regret que j*ai , c'est que , n'ayant jamais bougé de cette montagne, elles sont incapables de vous servir. Souffrez toutefois qu'elles vousconduisent dans leur demeure : vous devez avoir besoin de repos.
Psyché ne se fit pas presser davantage : elle s'alla mettre au lit. Les deux pucelles la déshabillèrent avec cent signes d'admiration à leur mode quand elle avait la tête tournée, se faisant l'une à l'autre remarquer de l'œil fort innocemment les beautés qu'elles drcouvraient ; beautés capables deleur donner del'amour, eld'en donner, s'il faut ainsi dire, à toutes les choses du monde. Psyché avait pris leur lit : couchée proprement sous du linge jonché de roses, l'odeur de ces fleurs , ou la lassitude , ou d autres secrets dont Morphée sesert, l'assoupirent incontinent. J'ai toujours cru , et le crois encore , que le sommeil est une chose invincible. Il n'y a ni procès , ni affliction , ni amour qui tienne.
Pendant que Psyché dormait , les bergères coururent aux fruits. On lui en fit prendre à son réveil, et un peu de lait; il n'entrait guère d'autre nourriture en ce lieu. On y vivait^à peu près comme chez les premiers humains ; plus proprement, à la vérité, mais de viandes que la seule nature assaisonnait. I^ vieillard couchait en une enfonçure du rocher, sans autre tapis de pied qu'un peu de mousse étendue , et sur cette mousse l'équipage du dieu Morphée. Un autre rocher plus spacieux et plus richement meublé était l'appartement des deux jeunes filles. Mille petits ouvrages de jonc et d'écorce tendre y tenaient lieu de tapisserie , des plumes d'oiseaux , des festons, des corbeilles remplies de fleurs. La porte du roc servait aussi de fenêtre, comme celles de nos balcons ; et par le moyen de l'esplanade, elle découvrait up pays fort grand, diversifié, agréable : le vieillaixl avait abattu les arbres qui pouvaient nuire à la vue. Une chose m'embarrasse, c'est de vous dépeindre cette porte servant aussi de fenêtre , , et semblable à celles de nos balcons , en sorte que le champêtre soit conservé. Je n'ai jamais pu savoir comment cela s'était fait. Il suffit de dire qu'il n'y avait rien de sauvage en cette habitation , et que tout l'était à ronlour.
Psyché , ayant regardé ces choses , témoigna à notre vieiUard qu'elle souhaitait de l'entretenir, et le pria de s'asseoir près d'elle. Il s'en excusa sur sa qualité de simple mortel , pois U obéit. Les deux filles se retirèrent.
C'est en vain , dit notre héroïne, que vous me cachez votre véritable condition. Vous n'avez pas employé toute votre vie à-pécher^ ei parlez trop bien pour n'avoir jamais conversé qu'avec des poissons. Il est impossible que vous n'ayez vu le beau monde et hanté les grands, si vous n'êtes vous-même d'une naissance audessus de ce qui parait à mes yeux : voU*e procédé, vos discours, l'éducation de vos filles, même la propreté de cette demeure , me le bot juger. Je vous prie,, donnez-moi conseil. Un y a qu'un jour que j'étais la plus heureuse femme du monde. Mon mari était amoureux de moi; fl me trouvait belle ; et ce mari c'est l'AniODr. 11 ne veut plus que je sois sa femme : je n'ai pa seulement obtenir de lui d'être son esclave. Vous me voyez vagabonde ; tout me fiait peur; je tremble à la moindre haleine du vent : hier je commandais au Zéphyre. J'eus à mon cou cher une centaine de nymphes des plus jolies et des plus qualifiées, qui se tinrent heureuses d' une parole que je leur dis , et qui baisèrent en me quittant le bas de ma robe. Les adorations, les délices , la comédie, rien ne me manquait. Si j'eusse voulu qu'un {daisir fut venu des extrémités de la terre pour me trouver, j'eusse été incontinent satisfaite. Ma félicité éuût telle, que le changement des.habits et celui des ameublements ne me touchait plus. J'ai perdu toosces avantages ; et je les ai perdus par ma finute, et sans espérance de les recouvrer jamais H'Amour me hait trop. Je ne vous demande pas» je cesserai de l'aimer, il m'est impossible; je vous demande aussi peu si je cesserai de vivre . ce remède m'est interdit : Çarde-toi , m'a dit mon mari , d'attenter contre u vie. Voilà les termes où je suis réduite : il m'est défendu de me soustraire à la peine. C'est bien le comble du désespoir que de n'oser se désespérer. Quaiw je le ferai néanmoms , quelle punition y a-tnl par delà la mort? Me conseillez-vous de traîner ma vie dans des alarmes continuelles, craignant Vénus, m'imaginant voir à tous les momenis les ministres de sa fureur? Si je tombe entre «'^