‹ Œuvres complètes de Jean de La FontaineChapitre 534 sur 723 · LIVRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE IL

Dims (et je ne puis m'empécher d*y tomber) fiieiDe fera mille maux. Me vaut-il pas mieux que j'aille en un monde où elle n'a point de pouToir? Mon dessein n'est pas de m'enfoncer QD fer dans le sein ; les dieux me gardent de desobéir à T Amour jusqu'à ce point-là ! mais si je refose la nourriture, si je permets à un as- [lie de décharger sur moi sa colère , si par hasard je rencontre de l'aconit, et que j'en mette un peu sur ma langue , est-ce un si grand crime ? Tout aa moins me doit-il être permis de me bisser mourir de tristesse.

Ad Dom de l'Amour le vieillard s'était levé. Ouaod la belle eut achevé de parler, il se prosterna ; et , la traitant de déesse , il s'allait jeter eodesexcusesqui n'eussent fini de longtemps, si Psyché ne les eût d'abord prévenues, et ne lui eài commandé par tous les titres qu'il vou-, (iraitloidonner, soit de belle , soitde princesse , sût de déesse , de se remettre en sa place , et de dire soD sentiment avec liberté; mais que pour il' mieux il laissât ces qualités qui ne faisaient rieo pour la consoler, et dont il était libéral jusqu'à l'excès.

Le vieillard savait trop bien vivre pour contester de cérémonies avec l'épouse de Gupidon. S'etaot donc assis : Madame, dit-il, ou voire Rari TOUS a communiqué l'immortalité ; et cela '^t, que vous servira de vouloir mourir? ou vous èies encore sujette à la loi commune. Or œtieloiveutdeox choses: l'une, véritablement que nous mourions; l'autre, que nous tâchions de conserver notre vie le plus longtemps qu'il Q<^s est possible. Nous naissons également poor Fun et pour l'autre ; et l'on peut dire que Ibomme a en même temps deux mouvements opposés : il court incessamment vers la mort ; il la fuit aussi incessamment. De violer cet ins- ^tyC'estcequin'estpas permis. Les animaux oe le fout pas. Y a-t-il rien de plus malheureux qu'un oiseau qui, ayant eu pour demeure une forêt agréable et toute la campagne des airs , se ^(renfermé dans unecage d'un pied d'espace? ^tendant Une sedonne pas la mort; il chante, )u contraire , et tâche à se divertir. Les hommes ^sont pas si sages : ils se désespèrent. Regar- ^ conobien de crimes un seul crime leur Êiit <»nimeure. Premièrement vous détruisez l'on- ^rago du ciel ; et plus cet ouvrage est beau, plus

le crime doit être grand : jugez donc quelle serait votre faute. En second lieu , vous vous défiez de la Providence , ce qui est un autre crime. Pouvez-vous répondre de ce qui vous arrivera? Peut-être le ciel vous réserve-t-il un bonheur plus grand que celui que vous regrettez ; peutêtre vous réjouirez-vous bientêt du retour de votre mari , ou pour mieux dire de votre amant : car à son dépit je le juge tel. J'ai tant vu de ces amants échappés revenir incontinent, et faire satisiiaction aux personnes qui leur avaient donné sujet de se plaindre ; j'ai tant vu de malheureux , d'un autre côté , changer de condition et de sentiment, que ce serait imprudence à vous de ne pas donner à la Fortune le loisir de tourner sa roue. Outre ces raisons générales , votre mari vous a défendu d'attenter contre votre vie. Ne me proposez point pour expédient de vous laisser mourir de tristesse : c'est i^n détour que votre propre conscience doit condamner. J'approuveraisbien plutôt que vous vous perçassiez le sein d'un poignard. CeluÎKsi est un crime d'un moment, qui a le premier transport pour excuse; l'autreestunecontinuation tlecriraes que rien ne peut excuser. Qu'il n'y ait point de punition par delà la mort , je ne pense pas qu'on vous ait enseigné cette doctrine. Croyez , n(kadame , qu'il y en a, et de particulièrement ordonnées contre ceux qui jettent leur âme au vent , et qui ne la laissent pas envoler.

Mon père , reprit Psyché , cette dernière considération fait que je me rends ; car d'espérer le retour de mon mari, il n'y a pas d'apparence : je serai réduite à ne foire de ma vie autre chose que le chercher..

Je ne le crois pas , dit le vieillard. J'ose vous répondre, au contraire, qu'il vous cherchera. Quelle joie alors aurez-vous ! Attendezdu moins quelques joursencette demeure. Vous pourrez vous y appliquer à la connaissance de vousmémeet à l'étude de la sagesse; vous y mènerez la vie que j'y mène depuis longtemps, et que j'y mène avec tant de tranquillité, que si Jupiter voulait changer de condition contre moi, je le renverrais sans délibérer.

Hais comment vous êtes-vous avisé de cette retraite? repartit Psyché: ne vous sera>je point importune, si je vouspriedem'apprendre votre aventure?

LES AMOURS DE PSYCHÉ

Je vous la dirai en peu de mou , reprit le vieillard. J'étais à la cour d*un roi qui se plaisait à m'entendre , et qui m'avait donné la charge de premier philosophe de sa maison. Outre la faveur, je ne manquais pas de biens. Maiamillene consistait qu*en une personne qui m'était fort chère ; j'avais perdu mon épouse depuis longtemps : il me restait une fille de beauté exquise, quoique infiniment au-dessous des charmes que vous possédez. 'Je l'éleVai dans des sentiments de vertu convenables à l'état de notre fortune et à la profession que je faisais. Point de coquetterie ni d'ambition ; point d'humeuraustèrè non plus. Je voulais en faire une compagne commode pour un mari, plutôt qu'une maîtresse agréable pour des amants.

Ses qualités la firent bientôt rechercher par tout ce qu'il y avait d'illustre à la cour. Celui qui commandait les armées du roi l'emporta. Le lendemain qu'il l'eut épousée, il en fut jaloux ; il lui donna des espions et des gardes : pauvre esprit, qui ne voyait pas que si la vertu ne garde une femme , en vain l'on pose des sentinelles à lentour ! Ma fille aurait été longtemps malheureuse sans les hasards delà guerre. Son mari fut tué dans un combat. Il la laissa mère d'une desfillesque voua voyez , et grosse de l'autre. L'affliction fut plus forte quelesouvenirdes mauvais traitements du défunt et le temps fut plus fort que l'affliction. Ma fille reprit à la fin sa gaieté, sa douce conversation, et ses charmes; résolue pourtant de demeurer veuve , voire * de mourir plutôt que de tenter un second hasard. Les amants reprirentaussileur train ordinaire ; mon logis ne désemplissait point d'importuns ; le plus incommode de tous fut le fils du roi.

Ma fille, à qui ces choses ne plaisaient pas, me pria de demander, pour recompense de mes services, qu'il me fût permis de me retirer. Cela me fut accordé. Nous nous en allâmes à une maison des champs que j'avais. A peine étions-nous partis , que les amants nous suivirent ; ils y arrivèrent aussitôt que nous. Le peu d'espérance de s'en sauver nous obligea d'abandonner des provinces oiiiln'y avait point d'asile contre l'amour, et d'en chercher un chez des peuplesdu voisinage. Celafitdesguerres, et

ne nousdélivra point desamants : ceuidelacontrée étaient plus persécuuints que lesautres. Enfin nous nous retirâmes au désert, avec peu de suite, sans équipage, n'emportantqnequelqucs livres, afin que notre fuite fftt plus secrète, b retraite que nous choisîmes était Ibrt cachée; mais ce n'était rien en comparaison de celle-ci. Nous y passâmes deux jours avec beaucoup de repos. Le troisième, jour on sut où nous oous étions réfugiés : an amant vint nous demander le chemin ; un autre amant se mit à couTert de la pluie dans notre cabane. Nous voilà désespérés , et n'attendant de tranquillité qu'aux champs Ëlysées.

Je proposai à ma fille de se marier. EDe me pria d'attendre qu'on l'y eût condamnée sous peine du dernier supplice : encore préféraii-eDe la mort à l'hymen. Elle avouait bien que l'importunité des amants était quelque chose de trèsp-fiàcheux ; mais ki tyrannie des méchants maris allait au delà de tous les maux qu'on était capable de se figurer : que je ne me naisse en peine que de moi sçul ; elle saurait résister aux cajoleries que l'on lui ferait : et si l'on venait à la violence, ou à la nécessité du mariage, elle saurait encore mieux mourir. Je ne la pressai pas davantage.

Une nuit que je m'étais endormi sur cette pensée, la Philosophie m'apparut en songe. Je veux, dit-elle, te tirer de peine : suis-moi. Je lui obéis. Nous traversâmes les lieux par où je vous ai conduite. Elle m'amena jusque sur le seuil de cette habitation. Voilà , dit-elle, le seul endroit où tu trouveras du rqsos. L'image du lieu , celle du chemin , demeurèrent dans m mémoire. Je me réveillai fort content.

Le lendemain je contai ce songe à ma fille; et comme nous nous promenions, je remarquai que le chemin où la Philosophie m'avait lait entrer aboutissait à notre cal^ane. Qu'est-il besoin d'un plus long récit? nous fîmes résolution d'éprouver le reste du songe. Nous congédiâmes nos domestiques , et nous nous sauvâmes avec ces deux fiu4 , dont la plus âgée n'a\'ait pas six ans ; il nous fallut porter l'autre. Après les mêmes peines que vous avez eues, nous arrivâmes sous ces rochers. Ma famille s'y étant établie, je retournai prendre le peu de meubles que vous voycte, lesfipportant à diverses fois, et mes

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