‹ Œuvres complètes de Jean de La FontaineChapitre 535 sur 723 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Ihrcs aiQSsi. Pouc ce qui nous éiaii resté de bagues et d argent 9 il était déjà en lieu d'assurance : nous n'en avons pas encore eu besoin. Le voisinage du fleuve nous fait subsister, sinon avec luxe et délicatesse, avec beaucoup de santé (ûut au moins. J'y prends du poisson que je vas rendre en une ville que ce mont vous cache, et où je ne suis connu de personne. Mon poisson n'est pas sitôt sur la place qu'il est vendu. Tous les hsd)itants sont gens riches , de bonne chère, ibrt paresseux. Ils ont peine à sortir de leurs murailles; comment viendraient-ils ici m'interrooipre , si ce n'est que votre mari s*en mêle à la fin, et qu'il nous envoie des amants , soit de ce lieu-là, soit d'un autre? les amants se font passage partout; ce n'est pas pour rien que leur protecteur a des ailes. Ces filles, comme TOUS voyez , sont en âge de Pappréhender. Je ne suis pourtant pas certain qu'elles prennent la chose du même biais que Ta toujours prise leur mère. Voilà, madume, comme je suis arrivé ici. Le vieillard finit par l'exagération de son bonheur, et .par les louanges de la solitude.

Hais , mon père , reprit Psyché , est-ce un si grand bien que cette solitude dont vous parlez? est-il possible que vous ne vous y soyez point ennuyés , vous ni votre fille? A quoi vous étesîous occupés pendant dix années?

A nous préparer pour une autre vie, lui répondit le vieillard : nous avons fait des réflexions sur les iiautes et sur les erreurs à quoi sont sujets les hommes ; nous avons employé le temps à Tétude.

Vous ne me persuaderez point , repartit Psydié , qu'une grandeur légitime et des plaisirs innocents>ne soient préférables au train de vie que vous menez.

La véritable grandeur, à Tégard des philosophes, lui répliqua le vieillard , est de régner sur soi-même; et le véritable plaisir, de jouir de soi. Cela se trouve en la solitude, et ne se trouve guère autre part. Je ne vous dis pas que toutes personnes s'en accommodent; c'est un bien pour moi , ce serait un mal pour vous, tne personne que le ciel a composée avec tant de soin et avec tant d*art doit faire honneur à sonouvrier,et régnerailleursquedansledésert.

Hélas! mon père, dit notre héroïne en soupirant , vous me parlez de régner , et je suis es-

clave de mon ennemie I Sur qui voulez- vous que je règoe? Ce ne peut être ni sur mon cœur, ni sur celui de l'Amour : de régner sur d'autres, c'est une gloire que je refuse. Là-dessus elle lui conta son histoire succinctement. Après avoir achevé : Vous voyez , dit-elle , combien j'ai sujet de craindre Vénus. J*ai toutefois résolu de me mettre en quête de mon mari devant que le jour se passe. Sa brûlure m'inquiète trop : ne savczvous point un secret pour le guérir sans douleur et en un moment?

Le vieillard sourit. J'ai, dit-il , cherché toute ma vie dans les simples , dans les compositions, dans les minéraux , et n'ai pu encore trouver de remèdes pouraucun mal : mais croyez- vous que les dieux en manquent? Il fiiut bien qu'ils en aient de bons , et de bons médecins aussi, puisque la mort ne peut rien sur eux. Ne vous mettez donc en peine que de regagner votre époux : pour cela il vous faut attendre; laissez-le dormir sur sa colère : si vous vous présentez à lui devant que le temps l'ait adouci, vous vous mettez au hasard d'être rebutée ; ce qui vous serait d'une très-périlleuse conséquence pour l'avenir. Quand lesinaris se sont fâchés une fois, et qu'ils ont fait une fois les difficiles , la mutinerie ne leur coûte plus rien après.

Psyché se rendit à cet avis, et passa huit jours en ce lieu-là , sans y trouver le repos que son hôte lui promettait. Ce n'est pas que l'entretien du vieillard et celui même des jeunes filles ne charmassent qudquefois son mal; mais incontinent elle retournait aux soupirs : et le vieillard lui disait que l'affliction diminuerait sa beauté, qui était le seul bien qui lui restait, et qui ferait infailliblement revenir "les autres. On n'avait point encore allégué de raison à notre héroïne qui lui plût tant. Ce n'était pas seulement au vieillard qu'elle parlait de sa passion : elle demandait quelquefois conseil aux choses inanimées; elle importunait les arbres et les rochers. Le vieillard avait fait une longue route dans le Tond du bois. Un peu de jour y venait d'en haut. Des deux côtés de la route étaient des réduits où une belle pouvait s'endormir sans beaucoup de témérité : les Sylvains ne fréquentaient pas cette forêt ; ils la trouvaient trop sauvage. La commodité du lieu obligea Psyché d'y faire des vers, et d'en rendre les hêtres par-^

LES AMOURS DE PSYCHÉ

iicipants. EUe rappela les idées de la poésie que les nymphes lui avaient données. Voici à peu près le sens de ses vers :

Que nos plaisirs passés aogmenteat nos supplices I Qn'il est dur d'éprouver, après tant de délices ,

Les cniaatés da sort I Faliait'U être heureuse avant qu'être coupable? Et si de me haïr. Amour, tu Au capable.

Pourquoi m'aimer d'abord?

Que ne punissais-tu mon crime par avance? n est bien temps d'ôter à mes yeux ta présence.

Quand tu luis dans mon çœuri Encor si j'ignorais la moitié de tes charmes ! Mais je les ai tous tus ; j'ai tu toutes les armes

Qui te rendent Tainqueur.

J'ai TU la beauté même et les grâces dormantes. Un doni ressouTcnir de cent choses oharmantel

Me suit dans les déserts.

L'image de ces biens rend mes maux cent fois pires. Ma mémoire me dit : Quoi! Psyché, tu respires.

Après ce que tu perds?

Cependant il faut Tivre : Amour m'a foit défense D'attenter sm* des jours qu'il tient en sa puissance.

Tout malheureux qu'ils sont.

Le croèl Tcut , hélas! que mes mains soient eaptires. Je n'ose me soustraire aux peines excndTei

Que mes remords me font.

C'est ainsi qu'en un bob Psyché oootait aux arbres Sa douleur, dont l'excès feisait fendre les marbres

Habitants de ces lieux.

Rochers, qui l'écoutiez aTCC quelque tendresse, SouTcnes-Tous des pleurs qu'au fort de sa tristesse

Ont versés ses bôinx yeux.

Elle n'avait guère d'autre plaisir. Une fois pourtant la curiosité de son sexe, et la sienne propre , lui fit écouter une conversation secrète des deux bergères. Le vieillard avait permis à rainée de lire certaines iables amoureuses que Ton composait alors, à peu près comme nos romans , et l'avait défendu à la cadette , lui trouvant l'esprit trop ouverlet trop éveillé. C*est une conduite que nos mères de mamtenant suivent aussi : elles défendent à leurs filles celte leaure, pourles empêcher desavoir ceque c'est qu'amour : en quoi je tiens qu'elles ont tort; et cela est même inutile, la Nature servant d'Astrée*. Ce qu'elles gagnent par la n'est qu'un peu de temps : encore n'en gagnent-elles point; une fille qui n'a rien lu croit qu'on n'a garde

* AUusIoQ au roman Intitulé l'Astrée , qui roule entièrement iorraniour.

de la tromper , et est plus têt prise. Il est de Tamour comme du jeu : c'est prudemment fiait que d'en apprendre toutes les ruses; non pas pourles pratiquer, mais afin de s'en garantir. Sf jamais vous avez des filles , laissez-les lire. . CellesKâs'entretenaienlàrécart.PsychééUiit assise à quatre pas d'dles, sans qu'on la vit. b jeime bergère disait à l'atnée : Je vous prie, ma sœur, console»noi : Je ne me trouve plus belle comme je faisais. Vous semUe-t-il pas que la présence de Psyché nous ait changées l'une ei ilautre? J'avais du plaisir à me regarder dev-ani qu'elle vint ; je n'y en ai plus. Eh ! ne vous regar dez pas, dit l'aînée. Il se faut bien regarder, reprit la cadette : comment ferait-on aulremeol pour s'ajuster comme il faut? Pensez-vous qu'une fille soit comme une fleur, qui saitar< ranger ses feuilles sans se servir de miroir? Si j'étais rencontrée de quelqu^n qui ne me trou vât pas à son gré?

Rencontrée dans ce désert! dit l'ainée : toqi me faites rire. Je sais bien , reprit la cadette qu'il est difficile d'y aborder; mais cela n'es pas absolument impossible. Psyché n'a poioi d*ailes, ni nous non plus; nous nous y rencoo trons cependant. lUbis , à propos de Psyché que' signifient les paroles qu'elle a gravées sui nos hêtres? pourquoi mon père l'a-t-il priée (il ne me les point exph'qlier? d'où vient <[u'ell soupire incessamment? qui est cet Amour qo'elli dit qu'elle aime?

H faut que ce soit son frère, repartiU'aiDéc Je gagerais bien que non ^ dit la jeune liDc Vous qui parlez , feriez- vous tant de foçonspou un frère ? C'est donc son mari, répliqua la sœur Je vous ente\ids bien, reprit la cadette; mai les maris viennent-ils au monde tout faits? n sont-ils point quelque autre chose auparafsnt Qu'était l'Amour à sa femme devant que de \i pouser? c'est ce que je vous demande. Et c que je ne vous dirai pas , répondit la sœur, ca on me Ta défendu.

Vous seriez bien étonnée, dit la jeane fille si je le savais déjà. C'est un mot qui m'est veDi dans l'esprit sans que personne me l'ait appris devant que l'Amour fût le mari de Psyché c'était son amant. Qu'est-ce à dire amant? s'<i cria l'a! née ; y a-t-il des amants au monde ? SI y en a ! reprit la cadette : votre cœur ne vou

Page 1