LIVRE II
r^t-il point encore dit ? il y a tantôt six mois (|ge le mien ne me parle d*autre chose. Petite fille, reprit sa sœur , si l'on vous entend , vous serez criée*. Quel mal y a-t-il à ce que je dis ? loi repartit la jeune bergère. Hé ! ma chère sœor, continua-4-elle en lui jetant les deux bras au con, apprenezHonoi , je vous prie, ce qu'il y a dans vos livres. On ne le veut pas, dit Tainée. C'est à cause de cela , reprit la cadette , que f ai une extrême envie de le savoir. Je me lasse d'éire un enfant et une ignorante. J*aî résolu (le prier mon père qu'il me mène un de ces joars à h ville; et la première fois que Psyché y parlera à elle-même, ce qui lui arrive souvent étant seule , je me cacherai pour l'entendre.
Ceb D*est pas nécessaire , dit tout haut Psyché de l*endroit où elle était. EOe se leva aussitôt, et courut à nos deux bergères, qui se jetèreDt à ses genoux si confuses, qu'à peine pureDi-eDes ouvrir la bouche pour lui demander pardon. P$yché les baisa , les prit par la main, et les fit asseoir ù côté d'elle , puis leur parla de cette manière : Vous n'avez rien dît qoi m'ofFense, les belles filles. Et vous, contî- DQa-t-eDe'en s'adressant «^ la jeune sœur et en b baisant encore une fois , je vous satisferai tont à l'heure sur vos soupçons. Votre père toam priée de ne le pas feire; mais puisque ^précautions' sont inutiles , et que la nature voQs en a déjà tant appris , je vous dirai qu'en fffet il y a au monde un certain peuple agréa- ^K insinuant , dont les manières sont tout à to douces, qui ne songe qu'à nous plaire , et WU8 plaît aussi : il n'a rien d'extraordinaire en ^ visage ni ea sa mine ; cependant nous le trouvons beau par-dessus tous les autres peuples de Funivers. Quand on en vient là , les Jœors et les frères ne sont plus rien. Ce peuple fsi répandu par toute la terre sous le nom d*a- Diants. De vous dire précisément comme il est ^» c'est une chose impossible : en certain pays ^ est blanc; en d'autres pays il est noir. L'Aojoor ne dédaignait pas d'en feire partie. Ce Aeu était mon amdnt devant que de m'épouscr : ^ice qui vous étonnerait, si vous saviez comme ^gouverne le monde, c'est qu'il letait même ^^i mon mari ; mais il ne l'est plus.
*C'a|.Miregroiiif<fe.ccin4>f§emulolc peu dans ce sens. *"rtom an participe.
Ensuite de cette déclaration, Psyché leur conta son aventure, bien plus au long qu'elle im l'avait contée au vieillard. Son récit étant achevé: Je vous ai , dit-elle » conté ces choses afin que vous fassiez dessus des réfleuons, et qu'elles vous servent pour bi conduite de votre vie. Non que mes malheurs , provenant d'une cause extraordinaire, doivent ^retirés à conséquence par des bergères , ni qu'ils doivent vous dégoAter d'une passion dont les peines mêmes sont des plaisirs : comment résisteriez-vous à la puissance de mon mari? tout ce qui respire lui sacrifie. II y a des cœurs qui s'en voudraient dispenser; ces cœurs y viennent à leur tour. J'ai vu le temps que le mien était du nombre ; je dormais tranquillement, on ne m'entendait point soupirer, je ne pleurais point : je n'étais pas plus heureuse que je le suis. Cette félicité languissante n'est pas une chose si souhaitable que votre père se l'imagine : les philosophes la cherchent avec un grand soin , les morts la trouvent sans nulle peine. Et ne vous arrêtez pas à ce que les poètes disent de ceux qui aiment ; ils leur font passer leur plus bel âge dans les ennuis : les ennuis d'amour ont cela de bon qu'ils n'ennuient jamais. Ce que vous avez à faire est de bien choisir, et de choisir une fois pour toutes : une fille qui n'aime qu'en un endroitnesauraitétre blâmée; pourvu que l'honnêteté , la discrétion , la prudence , soient conductricesde cette aflaire, et pourvu qu'on garde des bornes, c'est-à-dire qu'on fasse semblant d'en garder. Quand vos amours iront mal , pleurez , soupirez , désespérez-vous ; je n'ai que 'faire de vous le dire ; faites seulement que cela ne paraisse pas : quand elles iront bien , que cela paraisse encore moins, si vous ne voulez que l'envie s'en mêle , et qu'elle corrompe de son venin toute votre béatitude , coihme vous voyez qu'il est arrivé à mon égard. J'ai cru vous rendre un fort bon office en vous donnant ces avis , et ne comprends pas la pensée de votre père. II sait bien que vous ne demeurerez pas toujou rs dans cette ignorance : qu'attend-ildonc? que votre propre expérience vous rende sages? Il me semble qu'il vaudrait mieux que ce fût l'expérience d'autrui , et qu'il vous permit la lecture à l'une aussi bien qu'à l'autre : je vous promets de lui en parler.
LES- AMOURS DE PSYCHÉ
Psyché plaidait la cause de son époux , et peut-être sans cela n'aurait-elle pas inspiré ces sentiments aux deux jeunes filles. Les sœurs l'écoutaient comme une personne venue du del. D se tint ensuite entre les trois belles un conseil secret touchant les affaires de notre héroïne.
Elle demanda aux bergères ce qu*il leur semblait de son aventure, et queUe conduite elle avait à tenir de là en avant. Les sœurs la prièrent de trouver bon qu'elles demeurassent dans le respect^ et s'abstinssent de dire leur sentiment : il ne leur appartenait pas , dirent-elles , de délibérer sur la fortune d'une déesse : quel conseil pouvait-on attendre de deux jeunes filles qui n'avaient encore vu que leur troupeau?
Kotre héroïne les pressa tant, que l'ainée lui dit qu'elle approuvait ses soumissions et son repentir : qu'elle lui conseillait de continuer ; car cela ne pouvait lui nuire , et pouvait extrêmement lui profiter : qu'assurément son mari n'avait point discontinué de l'aimer ; ses reproches y et le soin qu'il avait eu d'empêcher qu'elle ne mourût , sa colère même , en étaient des témoignages infaillibles : il voulait , sans plus , lui faire acheter ses bonnes grâces , pour les lui rendre plus précieuses. C'était un second ragoût* dont il s'avisait, el qui, tout considéré, n'était pas à beaucoup près si étrange que le premier.
La cadette fut d'un avis tout contraire , et s'emporta fort contre l'Amour. Ce dieu étaitil raisonnable , avait-il des yeux , de laisser languir à ses pieds la fille d'un roi , reine ellemême de la beauté, tout ceki parce qu'on avait eu la curiosité de le voir? La belle raison de quitter sa femme, et de faire un si grand bruit! S'il eût été laid , il eût eu sujet de se fSkcher ; mais étant si beau , on lui avait fait plaisir. Bien loin que cette curiosité fût blâmable , elle méritait d'être louée , comme ne pouvant provenir que d'excès d'amour. Si vous m'en croyez , madame, vous attendrez .que votre mari revienne au logis. Je ne connais ni le naturel des dieux ni celui des hommes; mais je juge d'autrui par moi-même , et crois que chacun est
* Bagout, an figaré, dsnifle un plaisir qui chatoaQle les sens. naiM le comte de Bossy oo Ut : • C'est an grand rngoûl ponr voos que le bmiL » Bt dam Ifolière i • Je voudrais savoir ^oel ni0oAlU ya àenx. •(JL'.^ooi-c acte ll^sotoe t.)
foit à peu près de la même sorte : quand dous avons quelque différend , ma sœur et moi , si je fois la froide et l'indifférente , elle me recherche ; si elle se tient sur son quant-à-moi, je m au-devant.
Psyché admira l'esprit de nos deux bergères, et conjectura que la cadette avait attrapé les livres dont la bibliothèque de sa sœur était composée , et les avait lus en cachette : ajoutez aux livres l'excellence du naturel, lequel, ayant été fort heureux dans la mère de ces deui filles , revivait en l'une et en l'autre avec avantage , et n'avait point été abâtardi par la solitude. Psyché préféra l'avis de l'ainée à celui de la cadette : eUe résolut de se mettre en quête de son mari dès le lendemain.
Xette entreprise avait quelque chose de bien hardi et de bien étrange. La fille d'nn roi aller ainsi seule! car , pour être femme d'ua dieu , ce n'était pas une qualité qui dût faire ut)uver de la messéance en la chose : les déesses vont et viennent comme il leur plaît, et personne n'y trouve à dire. La difficulté était plus grande à l'égard de notre héroïne : non-seulement die appréhendait de rencontrer les satellites de son ennemie , mais tous les hommes en général. Et le moyen d'empêcher qu'on ne la reconnût dabord? Quoique son habit fût de deuil, c'était au^ un habit de noces, chargé de diamants en beaucoup d'endroits , et qui avait consumé deni années du revenu de son père. Tant de beauté en une personne , et de richesses en son vêtement, tenteraient le premier venu. Elle espérait vériuiblement que son mari préserverait la personne , et empêcherait que l'on n'y touchât : les diamants deviendraient ce qu'il plairait au destin. Quand elle n'aurait rien espéré, je crois qu'il n'en eût été autre chose. lo courut par toute la terre : on dit qu'elle était piquée d'une mouche ; je soupçonne fort cette mouche de ressembler à l'Amour autrement que par les ailes. Bien prit à Psyché que la moocbe qui la piquait était son mari : cela excusait toutes choses.
L'ainée des deux filles lui proposa de se faire faire un autre habit dans cette ville voisine dont j'ai parlé ; leur père aurait ce soin-là , si elle le jugeait à propos. Psyché , qui voyait que cette fille était d'une taille à peu près comme la