‹ Œuvres complètes de Jean de La FontaineChapitre 542 sur 723 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

à la cour. Ces divinités étaient la Ck>ière , la Jalousie et TEnvie; monstres sortis de Tabime, impitoyables licteurs qui ne marchaient point sans leurs fouets, et dont la vue seule était un supplice. Vénus s'en alla par un autre endroit.

Quand Psyché se vit dans les airs en si mauvaise compagnie que celle-là , un tremblement la saisit; sescheveux se hérissèrent, la voix lui demeura au gosier. Elle fut longtemps sans poavcHr parler, immobile, changée en pierre, et plutôt statue que personne véritablement animée : on l'aurait crue morte, sans quelques soupirsquîlui échappèrent. Les diverses peines des condamnés lui passèrent devant les yeux; son imagination les lui figura encore plus cruelles qu'elles ne sont : il n'y en eut point que la crainte ne lui fit souffrir par avance. Enfin, se jetant aux pieds de ces trois furies : Si quelque pitié , dît^lle , loge en vos cœurs , ne me faites pas languir davantage : dites-moi à quel tourment je suis condamnée. Ne vous aurait-on point donné ordre de me jeter dans la mer? Je fous en épargnerai la peine , si vous voulez, et m'y précipiterai moi-même. Les trois filles de rAcbéron ne lui répondirent rien , et se contentèrent de la regarder de travers.

Elle était encore à leurs genoux lorsque le diar s'abattit. Il posa sa charge en un désert, dans l'arrière-cour d'un palais que Vénus avait bit bâtir entre deux montagnes , à mi<;hemin (TAmathonte et de Paphos. Quand Cythérée était lasse des embarras de sa cour, elle se retirait en ce lieu avec cinq ou six de ses confidentes. Là , qui que ce soit ne Fallait voir. Dos médisants disent toutefois que quelques amis particuliers avaient la def du jai^in.

Vénus était déjà arrivée quand le char parut. Les trois satellites menèrent Psyché dans la (bambre on la déesse se rajustait. Cette môme crainte qui avait fait oublier à notre bergère la harangue qu'elle avait faite , lui en rafraîchit la mémoire. Bien que les grandes passions troublent l'esprit, il n'y a rien qui rende éloquent comme elles.

Notre infortunée se prosterna à quatre pas de la déesse , et lui parla de la sorte : Reine des Amours et des Grâces , voici cette malheureuse esclave que vous cherchez. Je ne vous demande pour récompense de l'avoir livrée que la per-

mission de vous regarder. Si ce n'est point sacrilège à une misérable mortelle comme je suis de jeter les yeux sur Vénus, et de raisonnersur les charmes d'une déesse , je trouve que l'aveuglement des hommes est bien grand d'esthner en moi de médiocres appas, après que les vôtres leur ont paru. Je me suis opposée inutilement à cette folie : ifs m'ont rendu d^ honneurs que j*ai refusés , et que je ne méritais'pas. Votre fils s'est laissé prévenir en ma fiiveurpar les rapports fobuleux qu'on lui a faits. Les destins m'ont donnée à itii sans me demander mon consentement. En tout cela j'ai failli , puisque vous me jugez coupable. Je devais cacher des traits qui étaient cause de tant d'erreurs, je 'devais les défigurer; il fallait mourir, puisque vous m'aviez en aversion : je ne l'ai pas fait. Or^ donnez- moi des punitions si sévères que vous voudrez, je les souffrirai sans murmure ; trop heureuse si je vois votre divine bouche s'ouvrir pour prononcer l'arrêt de ma destinée !

Oui, Psyché , repartit Vénus , je vous en donnerai le plaisir. Votre feinte humilité ne me touche point. Il fallait avoir ces sentiments et dire ces choses devant que vous fussiez en ma puissance. Lorsque vous étiez à couvert des atteintes de ma colère , votre miroir vous disait qu'il n'y avait rien à voir après vous : maintenant que vous me craignez, vous me trouvez belle. Nous verrons bientôt qui remportera l'avantage. Ma beauté ne saurait périr, et la vôtre dépend de moi : je la détruirai quand il me plaira. Commençons par ce corps d'albâtredont mon fils a publié les merveilles , et qu'il appelle le temple de la blancheur. Prenez vos scions, filles de la Nuit, et me l'empourprez si bien, que cette blancheur ne trouve pas même un asile en son propre temple.

A cet ordre si cruel Psyché devint pâle , et tomba aux pieds de la déesse , sans donner aucune marque de vie. Cythérée se sentit émue ; mais quelque démon s'opposa à ce mouvement de pitié , et la fit sortir.

Dès qu'elle fut hors, les ministres de sa vengeance prirent des branches de myrte ; et , se bouchant les oreilles ainsi que les yeux , elles déchirèrent l'habit de notre bergère : innocent habit , hélas! celle qui l'avait donné lui croyait procurer un sort que tout le monde envierait.

LES AMOURS DE PSYCHÉ

Psyché ne reprit ses sens qu'aux premières atteintes de la douleur. Le vallon retentit des cris qu'elle fut contrainte de faire : jamais les échos n'avaient répété de si pitoyables accents. Il n'y eut aucun endroit d'épargné dans tout ce beau corps , qui devant ces moments-là se pouvait dire en effet le temple de la blancheur : elle y régnait avec un éclat que je ne saurais vous dépeindre.

Là les lis lai aenraient de trône et d*oreillera : Des escadroiis d'Amoun, cbei Psyché fomiliers,

Fareot chassés de cet asile.

Le pleurer leur Ait ioatile :

Rien ne put attendrir les trois filles d'enfer; Leurs cœurs furent d'acier, leurs mains (tarent de fer. La belle eut beau souffrir : il filUuft que ses peines Allassent jusqu'au point que les sœurs inhumâmes Craignirent que Clothon ne sunrint à son tour.

Ah I trop impitoyable Amour !

En quels lieux étais-tu? dis, cruel! dis, barbare! C'est toi, c'est ton plaisir qui causa sa douleur; Oui, tigre ! c'est toi seul qui t'en dois dire auteur; Psyché n'eût rien souffert sans ton courroux bisarre. Le bruit de ses clameurs s'est au loin répandu;

Et tu n'en as rien entendu I Pendant tous ces tourments tu dormais, je le gage;

Car ta brûlure n'était rien :

La belle en a souffert raille fois davantage

Sans l'avoir mérité si bien.

Tu devais venir voir empourprer cet albAtre; n fallait amener une troupe de Ris :

Des souffrances d'un corps dont tu ftas idolâtre

Tons vous seriei tous divertis.

Hélas ! Amour, j'ai tort : tu répandis des larmes Quand tn sus de Psyché la peine et le tourment; Et tu lui fis trouver un baume pour ses charmes

Qui la guérit en un moment.

Telle fut la première peine que Psyché souffrit. Quand Çyihéiée fut de retour , elle la trouva étendue sur les tapis dont cette chambre était ornée, près d'expirer et n'en pouvant plus. La pauvre Psyché fit un effort pour se lever, et tacha de contenir ses sanglots. Cy thérée lui commanda de baiser les cruelles mains qui l'avaient mise en cet état. Elle obéit sans tarder, et ne témoigna nulle répugnance. Ck)mme le dessein de la déesse n'était pas de la faire mourir sitôt, elle la laissa guérir.

Parmi les servantes de Vénus il y en avait une qui trahissait sa maîtresse , et qui allait redire à l'Amour le traitement que l'on faisait à Psyché , fit les travaux qu'on lui imposait. L'Amour ne manquait pas d'y pourvoir. Cette

fois-là il lui envoya un baume excdient par celle qui était de l'intelligence , avec ordre de ne point dire de quelle part , de peur que Psyché ne crût que son mari était apaisé, et qu'elle n'en tirât des conséquences trop avantageuses. Le dieu n'était pas encore guéri de sa brûlure, et tenait le lit. L'opération de son baume irrita Vénus, à l'insu de qui la chose se conduisait, et qui , ne sachant à quoi imputer ce miracle, résolut de se défaire de Psyché par une autre voie.

Sous l'une des deux montagnes qui couvrait à droite et à gauche cette maison , était une voûte aussi ancienne que l'univers. Là 8ou^ dait une eau qui avait la propriété de rajeunir; c'est ce qu'on appelle encore aujourd'hui la fontaine de Jouvence. Dans les premiers temps du monde il était libre à tous les mortels d'y aller puiser. L'abus qu'ils firent de ce trésor obligea les dieux de leur en ôter l'usage. Pluton, prince des dieus^ souterrains, commit à la garde de cette eau un dragon énorme. Il ne dormait point , et dévorait ceux qui étaient si téméraires que d'en approcher. Quelques femmes se hasardaient, aimant mieux mourir que de prolonger une carrière où il n'y avait plus m beaux Jours ni amants pour elles.

Cinq ou six jours étant écoulés, Gythéréedit à son esclave : Va-t'en tout à l'heure ù la fontaine de Jouvence , et m'en rapporte une cruchée d'eau. Ce n'est pas pour moi , comme tu peux croire, mais pour deux ou trois de mes amies qui en ont besoin. Si tu reviens sansapporter de cette eau , je te ferai encore souflrir le même supplice que tu as souffert.

Cette suivante, dont j'ai parlé, qui était aui gages de Cupidon , l'alla avertir. Il lui commanda de dire à Psyché que le moyen d'endo^ mir le monstre était de lui chanter quelques longs récits qui lui plussent premièrement , et puis l'ennuyassent; et sitôt qu'il dormirait, qu'elle puisât de l'eau hardiment.

Psyché s'en va donc avec sa cruche. On n'osait approcher de l'antre déplus de vingt pas. L'horrible concierge de ce palais en occupait la plupart du temps l'entrée. Il avait l'adn^ de couler sa queue entre des broussailles, en sorte qu'elle ne paraissait point ; puis , aussitôt que quelque animal venait à passer, Ât-ce un cerf,

Page 1