‹ Œuvres complètes de Jean de La FontaineChapitre 625 sur 723 · D* AMOUR · texte numérisé non relu

D* AMOUR

Hier je mis , chez Chloris , en train de discourir Sur le fait des romans Alizon la sucrée. N'est-ce pas grand'pitié , dit-elle , de souffrir Que Ton méprise ainsi la légende dorée , Tandis que les romans sont si chère denrée ? II vaudrait beaucoup mieux qu'avec maints vers da leapâ De messire Honoré' Thistoire fût iMiUée. Oui pour vous, dit Chloris, qui passez cinquante ans: Moi qui n'en ai que vingt, je prétends qne TAstrée Fasse en mon cabinet encor quelque séjour; Car y pour vous découvrir le fond de ma pensée, Je me plais aux livres d'amoor.

Chloris eut quelque tort de parler si crament ; Non que monsieur d'Urfié n'ait fiiit une œuvre exquise : Étant petit garçon je lisais son roman , Et je le lis encore ayant la barbe grise. Aussi contre Alizon je faillis d'avoir prise, Et soutins haut et clair qu'Urfé , par-ci par-là , De préceptes moraux nous instruit à sa goise. De quoi , dit Alizon , peut servir tout cela ? Vous en voit-on aller plus souvent à l'église ? Je hais tons les menteurs ; et , pour vous trancher court , Je ne puis endurer qu'une fenune me dise : Je me plais aux livres d'amour.

'd'être de commandement , serait dubiutive , et dgnifienit : t si vous m'en croyez.»

* Imprimée pour la première fols ( mais sans rintilolé que nous mettons ici ) à la fin de la première édition des Contet , 1065, in-1 2, p. 99 .et lia suite d'une note en prose qui tetnioe un fragment du Songe de Faux^ qu'on trouvera en entier page 517 de cette édition. Xa Fontaine y dit : « Gomme le dcs- » sein de ce recueil (de contes et nouvelles en ven)aëlélUt ft » plusieurs reprises. Je me suis souvenu d'une baUadeqni poona

> trouver place parmi ces contes, puisqo'eUe en contient un

> en quelque façon. >

> Honort d'Orfil. auteur du oélètee roman intltaalé VJêtrée, qui fit pendant cent cinquante ans ies délices de tonte rsompe. La Fontaine a Uré de ce roman un opéra qu'on trouvera p. 98^ et suivantes de eette édiiioB.

BALLADES

Alizon dit ces mots avec tant de chaleur , Que je crus qu'elle était en yertiis accomplie; Mais ses péchés écrits tombèrent par malheur : Elle n'y prit pas garde. Enfm étant sortie , Nous vîmes que son fait était papelardie^ Trouvant entre autres points dans sa confession : J'ai la maître Louis ' mille fois en ma vie ; Et aiéme quelquefois j'entre en tentation Lonque Termite trouve Angélique endormie, Rêvant à tel fetras souvent le long du jour. Bref, sans considérer censure ni demie ', Je me plais aux livres d'amour.

Ah ! ab ! dfis-je , Alîzon î vous lisez les romans , Et vous vous arrêtez à l'endroit de Termite ! Je crois qu'ainsi que vous pleine d'enseignements Oriane^ prêchait, faisant la cbattemite.

Après mille Éaiçons , cette bonne hypocrite Un pain sur la fournée emprunte ', dit l'auteur : Pour un petit poupon Ton sait qu'elle en fut quitte. Mainte bdle sans doute en a ri dans son cœur. Cette histoire , Chloris , est du pape maudite : Quiconque y met le nez devient noir comme un four. Parmi ceux qu'on peut lire , et dont voici l'élite , Je me plais aux livres d'amour.

Clitophon a le pas par droit d'antiquité *: HéUodore ^ peut par son prix le prétendre : Le roman d'Ariane' est très-bien inventé : J'ai lu vingt et vingt fois celui du Polexandre ':

«HTpocriaie. PapetardU étaÊL ài^k lieaz lorsque la Fontaine écrirait cette ballade ( mais on disait encore papelard , et oo doit regretter papder, qui voulait dire taire rhypocrite , et qu'on trouve encore dans Nlcot.

» L'Arioste , dont le nom de baptême était Lools.

s C'est-à-dire sans considérer aucune censure.

• Oriane est la femme d'Amadis.

» C'est-à-dire prit un à-compte sur le mariage avant la célébration do sacrement.

• C'est-à-dire Achille Tatios ou SUtlus , qui a composé le roman des Amours de aUopfum et de Leueippe. Le savant Huet prétend qu'Héliodore est plus ancien qu'AcliUle TaUus. « Photins, dit-Q , place à la vérité rentrait du roman de TaUus avant celui d'HéUodore; mais il reconnaît que Tatius a imité Héllodore ; donc Q loi est postérieur, » Mais la Monnoye. dans le Menagiana» 1. 1 . p. t55 . soutient la thèse contraire, « Achille Tace . dlt-ll . vivait avant Jules Firmique , qui le cite. Jules Firmique écrivait sous Constance II , vers Tan 554 . comme le jus- Ufie la dédicace de son ouvrage à Lolllen : d'où fl s'ensuit que Jules Tace est plus ancien qu'Héliodore , qui vivait sous le grand

Théodose. »

» Héliodore est auteur du roman grec fnlltolé (es Ethiopiques . ou les Amows de Théagêne el de CharicUe. Héliodore éUit né à Bmèse, dans U Phénicie; Il florissait sous le règne de Théodose et de ses fils ; il ftit évoque de Tricca , en

Tbessalie.

• Ariane f roman de Jean Desmarets.

• Polexandre , ivmian de Marin le Roy de Gombcrville .

En fait d'événements , Cléopâtre et Cassandre^ Entre les beaux premiers doivent être rangés : Chacun prise Cyrus * et la carte du Tendre % Et le frère et la sœur * ont les cœurs partagés. Même dans les plua viens je tiens qu'on peut apprendre. Perceval le Gallois ' vient encore à son tour : Cervantes' me ravit ; et pour tout y comprendre , Je me plais aux livres d^amour.

ENVOI

 Rome on ne.lit point Boccace ^sans dispense ': Je trouve en ses pareils bien du contre et du pour. Du surplus (honni soit celui qui mul y pense ! ) , Je me plais aux livres d'amour.

* Cléopdtre H Cassandre sont deux romans de la Calpre-^ nède. Je trouve dans les mémoires manuscrits de Tallemant des Réaux que la ve^ve Amoul de Drague n'épousa la Calprenède qu'à condition qu'il finirait Cléopdtre , et qu'eUe fit mettre cette clause dans le contrat

» Artamêne , ou le grand Cyrns, roman de mademobelle de Scudéry * qui eut un prodigieux succès.

>EUe se trouve dans le roman de délie. II y a trois rivières sur lesquelles se trouvent trois villes nommées Tendbe : savoir , Tendre sur Estime , Tendre sur Inclination , et Tendre sur Reconnaissance. Ces inventions ridicules plaisaient beaucoup alors.

* Georges Scudéry et Madeleine Scudéry . sa «œur , qui tons les deux faisaient des romans. Scudéry naquit en 1807 , et mourut le 14 mai 1667. Mademoiselle Scudéry termina ses Jours le 2 Juin 1701 , à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans. Elle a été en commerce de lettres avec les plus beaux génies de son temps : on connaît l'amour platonique qui exista toujours entre elle et Pellisson. Sa célébrité s'étendit dans toute VEnrope t Christine de Suède , le chancelier Boucherai et Louis XÎV, Inl firent des pensions. Voyes lesdétailsqui concernent le frère et la sceur dans notre Titien de 1823, t VI , p. 243.

■ Perceval le Gallois . ancien roman de chevalerie qui fait suite aux Aventures de Saint'GraaL C'est dans ce roman et dans celui de Laneeloi du Lac qu'on trouve le 'conte de la Coupe ei^hanlée , que la Fontaine a imité de l'Arioste.

• Il existait deux traductions françabes du Don Quichotte de Cervantes . lorsque la Fontaine écrivait cette ballade : l'une de François de Rosset, Paris, f6l8. en deux volumes ; l'autre de César Oudin . Paris , 4620 , in-8*. La traduction de Filleau- Saint-Martin , qui a été tant de fois réimprimée , ne vit le jour qu'en 1079.

' n y avait . lorsque la Fontaine écrivait celte ballade , deux traductions du I>écaméron de Boccace : celle de Laurent du Premiertait , qui parut à Paris, In-folio, en 1485, mais qui fut faite en 1415 par ordre de Jeanne . reine de Navarre ; et celle d'Antoine le Maçon , taite par ordre de Marguerite , reine de Navarre , sœur de François !•' , qui parut en 1545 et 1545 , et a eu un grand nombre d'éditions.

• Maison l'imprime librement Pendant deux siècles le Déeaméron de Boccace circula en manuscrit : il fut imprimé encntier en 1470, et réimprimé en entier pendant .soixante ans. Paul IV et Pie IV , plus scrupuleux que leurs vingt-cinq ou vingt-six prédécesseurs, prohibèrent ce livre. On fit alors des éditions corrigées ; mab il lUlul revenfar aux ancienna , qui se multiplièrent tellement qu'on ne parla plus de prohibition.

ŒUVRES DIVERSES

BALLADE YIII*.

8DBL4 NAI8SANCB DB MONSBIGNBDB LB DUC DB

BOOBGOORB.

Or est venu dedans noire univers Cet héritier d'un assez bel empire , Cet enfiint cher à cent peuples divers , Cher au héros par lequel il respire , Cher à Louis ; et cela c'est tout dire : C'en est assez pour obliger les dieux A conserver des jours si précieux ; Jours où leur main tous ses trésors enserre. Depuis qu'on voit la lumière des deux, Plus beau présent ne s'est fiiil à la terre.

Notre Apollon , dans ses divins concerts , C3iante déjà cetenfontsur sa lyre :

Je vois pour lui méditer tant de vers , Qu'impossible est aux neuf Sœurs d'y suffire. Bien que ma muse aux grands efforts n'aspire , Je m'écrierai d'un ton audacieux :

Par cet enfant, de gloire ambitieux , Aux bords lointains puisse passer la guerre! Puisse la paix s'affermir en ces lieux ! Plus riches dons ne se font sur la terre.

Il nous promet des printemps sans hivers , Point d'aquilons , un étemel zéphyre.

Bien peu de cœurs éviteront ses fers ;. C'est ce qu'un sage aux astres m'a fait lire Amour l'appelle avec un doux sourire, fiellone aussi le rendra glorieux.

Louis sera , d'un soin laborieux , •

Son maître en l'art de lancer le tonnerre ;. Il en tiendra cet air impérieux :

Plus beau talent ne règne sur la terre.

ENVOI

A MADAMB LA DAUPHINB *•

Princesse aimable , et d'esprit gracieux , Regardez bien ce qui s'est fait de mieux Depuis qu'hymen des nœuds d'amour nous serre ; Sur cet enfont ayez toujours les yeux : Plus digne soin n'est pour vous sur la terine.

< Pour lei écUrctoements relatlb à cette hallade , n^ei VBitioire dtlavUetdu oumraçu dé Jean de la Fontaine, troinéiiieédilioo.fS24, p. 32^.

* Amie-Maiie-GbrtatiDe-vtctoIre , fiUe de Feidinand-llarie , élecleu? (k Bavière , et loeiir de lUxiiniUeii-Eiuiiiaauel, éleetetir de BiTière aloii régnant

Page 1