‹ Œuvres complètes de Jean de La FontaineChapitre 663 sur 723 · REMERCIMENT PRONONCÉ A L'ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

REMERCIMENT PRONONCÉ A L'ACADÉMIE FRANÇAISE

u 2 VAi 1684, PAR M. DE LA FONTAINE,

LOaSQO'lL POT UgO i Li PLACE Dl ■. OOLUST , ■IRISni IT SICliTAIll D'ÎTAT ^

Messieurs,

Je vous supplie d'ajouter encore une grâco à celle que vous m'avez faite: c'est de ue point attendre de moi un remercîment proportionné à la grandeur de votre bienfait. Ce n'est pas que je n'en aie une extrême reconnaissance; mais il y a de certaines choses que l'on sent mieux qu'on ne les exprime : et bien que chacun soit éloquent dans sa passion , il est de la mienne comme de ces vases qui, étant trop pleins^ ne permettent pas à la liqueur, de sortir. Vous voyez, messieurs, par mon ingénuité, et par le peu d'art dont j'accompagne ce que je

* Pour les édairdsseinents relatib à oe disooan , Torei Vffis* Mre de la vie et des owrages de la Fontaine, troisième édi< tion,l«a4.to|o,p.S54.

OEUVRES DIVERSES

dis» qae c'est le oœur qui vous remercie » et non pas l'esprit.

En effet, ma joie ne serait pas raisonnable si elle pouvait être plus modérée. Vous me recevez en un corps oii non-seulement on apprend à arranger les paroles, on y apprend aussi les paroles mômes, leur vrai usage, toute leur beauté et leur force. Vous déclarez le caractère de chacune, étant, pour ainsi dire, nommés afin de régler les limites de la poésie et de la prose , aussi bien que ceux * de la conversation et des livres. Vous savez, messieurs, également bien la langue des dieux et celle des hommes. J'élèverais au-dessus de toutes choses ces deux talents, sans un troisième qui les surpasse; c'est le langage de la piété, qui, tout exceUent qu'il est, ne laisse pas de vous être familier. Les deux autres langues ne devraient être que les servantes de celle-ci. Je devrais l'avoir apprise en vos compositions, où elle éclate avec tant de majesté et de grâces. Vous me l'enseignerez beaucoup mieux lorsque vous joindrez la conversation aux préceptes.

Après tous ces avantages , il ne se faut pas étonner si vous exercez une autorité souveraine dans la république des lettres. Quelques applaudissements que les plus heureuses productions de l'esprit aient remportés, on ne s'assure point de leur prix si votre approbation ne confirme celle du public. Vos jugements ne ressemblent pas à ceux du sénat de la vieille Rome; on en appelait au peuple: en France, le peuple ne juge poiut après vous; il se soumet sans réplique à vos sentiments. Cette juridiction si respectée , c'est votre mérite qui l'a établie ; ce sont les ouvrages que vous donnez au public, et qui sont autant de parfeitsmodèles pour tous les genres d'écrire, pour tous les styles.

On ne saurait mieux représenter le génie de la nation que par ce dieu qui savait paraître sous mille formes : l'esprit des Français est un véritable Protée ; vous lui enseignez à pratiquer ses enchantements, soit qu'il se présente so&s

< Vil. Celles dam les éditions, mais à tort; réditlon origl- Bak porte ceux, La Fontaine bit le mot HnUieê masculin. On était , de soo temps, dirlié à cet égard. Dans le grand dJcUonnain de Furetière , rem par Basnage . 1701 . in-folio , le mot HmHUt est mascalln; mais TAcadémie française, Trévoai , et Rldielet, le font fémlain. Le mot limite, au singulier, s'emploie encore aujourdliui au masculin en astronomie.

la figure d'un poète ou sous celle d*ini oratenr , soit qu'il ait pour but on de plaire ou de profiter, d'émouvoir les cœurs et sur le théâtre et dans la tribune : enfin , quoi qu'il fasse, il ne peut mieux faire que de s'instruire dans votre école. Je ne sais qu'un point qu'il n'ait pa encore atteindre parfiiitement, ce sont les louanges d'un prince qui joint aux titres de victorieax et d'auguste celui de protecteur des sciences et des belles-lettres. Ce sujet , messieurs , est audessus des paroles ; il font que vou&mémes vous l'avouiez. Vous avez beau enrichir b langue de nouveaux trésors, je n'en trouve pointquisoîent du prix des actions de notre monarque. Qodie gloire me sera-ce donc de partager avec vous la protection particulière d'un roi que non-seulement les académies, mais les républiques, les royaumes mêmes, demandent pour protecteur et pour maître I

Quand l'Académie française commença de naître , il ne semblait pas que l'on pût ajouter du lustre à celui que le cardinal de Ridielieu lui donna. C'était un ministre redoutable aux rois : il avait doublement triomphé de Thérésie, et par la persuasion, et par la fbrce ; 0 avait détruit ses principaux fondements, et se proposait de renverser ceux de cette grandeur qui ne se promettait pas mdns que l'empire de tout le monde , je veux dire de la monarchie d'Espagne. Quand il n'aurait remporté de son ministère que la gloire d'un tel projet, ce serait encore beaucoup ; il alla plus loin : 9 sut ménager des associations et des ligues contre le colosse qu'il voulait que l'on ad^ttlt. Il lui donna des atteintes qui l'ébranlèrent : mais ce dessein dans la suite n'en fut que plus malaisé à exécuter; car la jalousie et la cndiite firent tourner contre nous ces mêmes armes ; et ce que nous avions entrepris avec Faide desautres princes, ila follu que Louis le Grand l'ait achevé malgré eux.

Après la mort de votre premier protecteur, vous lui fites succéder un chancelier * consommé

< Pierre Séguier, chanceUar de France , né à Paris le » aui 1588, et mor| à Saint-Germain en Laye le 28 Jaafier M79, à près de quatre-vingt-<inatre ans. U aTalt une dos pins riches bibliothèques qu'aucun particulier eût encore possédées U fat le premier protecteur de TAcadémie française, qai tint longtemps ses séances dans son hélel. Voyei les Bvmmes Uhisiret de Perrault, in-folio . Î697, p. 29} et rBisUrire de VÀeuiémiâ

OPUSCULES EN PROSE

dans les affaires anssi bien que dans les lois; amateur des lettres , grand personnage, et de qui Fesprit a conservé sa vigueur jusques aux derniers moments , quelques attaques que la fortune ^ qui en veut toujours aux grands hommes y lui eût données.

Enfin notre prince a mis cette compagnie en on si haut point , que les personnes les plus élevées tiennent à honneur d'être de ce corps. Moi, qui vous en iais le remerclment , je n'y puis paraître sans vous Faire regretter celui à qui je succède dans cette place, homme dont le nom ne mourra jamais, infetigable ministre , qui a mérité si longtemps les bonnes grâces de son maitre : combien dignement s*est-il acquitté de tous les emplois qui lui ont été confiés! combien de fidélité , de lumières , d'exactitude , de vigilance! Il aimait les lettres et les savants, et les a favorisés autant qu'il a pu.

J'en dirais beaucoup davantage s'il ne me follait passer au monarque qui nous honore aujourd'hui de sa protection particulière : tout le monde sait de quelpoids eÛe est. N'a-t-elle pas tait restituer des Etats dans le fond du Nord dès la moindre instance que notre prfnce en a foite? Le nom de Louis ne tient-il pas lieu à nos alliés de légions et de flottes? Quelquesuns se sont étonnés qu'il ait bien voulu recevoir de vous le même titre que des souverains tiendraient à honneur qu'il eût reçu d'eux; mais pour moi je m'étonnerais s'il l'eût refusé : y sh t-il rien de trop élevé pour les lettres? Alexandre ne considérait-il pas son précepteur comme une des principales personnes de son État? Ne s'est-il pas mis en quelque façon à côté de Diogène? N'avait-il pas toujours un Homère dans sa cassette? Je sais bien que c'est quelque chose de plus considérable d'être l'arbitre de l'Europe que cehii d'une partie de la Grèce; mais ni l'Europe ni tout le monde ne reconnaît rien que l'on doive mettre au-dessus des lettres.

Je n'entreprends ni ce parallèle ni tout Téloge de Louis le Grand ; il me fendrait beaucoup plus de temps que vous n'avez coutume d*en acooixler , et beaucoup plus de capacité que je n'en ai. C!omment représenterais-je en

firançaUe, par PeUisfoii , Iik4«, p. 74 et tai?., et p. f 76 et suit. * LeifOtnx lui forent enlevés en 1690 et en 1652; mais Ut W fbrent reodui en 1696 ; et il les garda Jusqu'à sa mort

détail un nombre infini de vertus morales et politiques : le bon ordre en tout» la sagesse, la fermeté , le zèle de la religion et de la justice , le secret et la prévoyance, l'art de vaincre, celui de savoir user de la victoire, et la modération qui suit ces deux choses si rarement; enfin ce qui lait un parfait monarque? tout cela accompagné de majesté et des grâces de la personne : car ce point y entre comme les autres ; c'est celui qui a le plus contribué à donner au monde ses premiers maîtres. Notre prince ne fiiit rien qui ne soit orné de grâces, soit qu'il donne, soit qu'il refuse ; car, outre qu'il ne refuse que quand il le doit, c'est d'une manière qui adoucit le chagrin de n'avoir pas obtenu ce qu'on lui demande. S'il m'est permis de descendre jusqu'à moi , contre les préceptes de la rhétorique , qui veulent que l'oraison aille toujours en croissant , un simple clin d'œil m'a renvoyé , je ne dirai pas satisfait , mais plus que comblé.

C'est à vous , messieurs , que je dois laisser faire un si digne éloge. On dirait que la Providence a réservé pour le r^ne de Louis le Grand des hommes capables de célébrer les actions de ce prince : car , bien que tant de victoires l'assurent de l'immortalité , ne craignons point de le dire, les Muses ne sont point inutiles à la réputation des héros. Quelle obligation Trajan n'a-t-il pas à Pline le jeune? Les oraisons pour Ligarius et pour Marcellus ne font-elles pas encore à présent honneur à la clémence de Jules César? pour ne rien dire d'Achille et d'Énée, qu'on n'a allégués que trop de fois comme redevables à Virgile et à Homère de tout ce bruit qu'ils faut dans le monde depuis tant d'années.

Quand Louis le Grand serait né dans un siède rude et grossier, il ne laisserait pas d'être vrai qu'il aurait réduit Thérésie aux derniers abois ; accru l'héritage de ses pères ; replanté les bornes de notre ancienne dominatbn ; réprimé la manie des duels si funestes à ce royaume , et dont la fureur a souvent rendu la paix presque aussi sanglante que la guerre ; protégé ses alliés , et tenu invioUdblement sa parole : ce que peu de rois ont accoutumé de faire. Cependant il serait à craindre que le temps , qid peut tout sur les affaires humaines , ne diminuât au moins l'éclat de tant de merveilles, s'il n'avait pas la

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force de ies étouffer : vos plumes savantes les garantiront de cette injure; la postérité, iih struite par vos écrits , admirera , aussi bien que nous, un prince qui ne peut être assez admiré. Quand je considère toutes ces choses , je suis excité de prendre la lyre pour les chanter ; mais la connaissance de ma fisdblesse me retient. U ne serait pas juste de déshonorer une si belle vie par des chansons grossières comme les miennes : je me contenterai , messieurs , de goûter la douceur des vôtres, s*il m*est impossible de les imiter : la seule chose dont je puis répondre, c*est de ne manquer jamais pour vous ni de respect ni de gratitude.

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