‹ Œuvres complètes de Jean de La FontaineChapitre 671 sur 723 · RELATION · texte numérisé non relu

RELATION

D^Ull VOYAGB DE PARIS EN LIMOUSIN, EN -1665.

LETTRE î.

A Clamart, œ 35 août I66S.

Vous n'avez jamais voulu lire d'autres voyages que ceux des chevaliers de la Table ronde ; mais le nôtre mérite bien que vous le lisiez. 11 s'y rencontrera pourtant des matières peu convenables à votre goût : c*est à moi de les assaisonner , si je puis , eu telle sorte qu'elles vous plaisent ; et c'est à vous de louer en cela mon intention , quand elle ne serait pas suivie du succès. U pourra môme arriver, si vous goûtez ce récit, que vous en goûterez après de plus sérieux. Vous ne jouez , ni ne travaillez , ni ne vous souciez du ménage ; et , hors le temps que vos bonnes amies vous donnent par charité , il n'y a que les rofhans qui vous divertissent. Cest un fonds bien épuisé. Vous avez lu tant de fois les vieux, que vous les savez ; il s'en feit

* Marie Héricart. fille de Lonb Héricart , lieutenant crfanind à la Fertë-MUon. et d'Agnes Petit épousa la Fontaine aa moia de novembre 1647; du moins leur contrat de mariage est daté du 10 novembre 1047. Le pèi« de Marie Héricart avait épousé Agnès Petit le 19 mai f62S. etéUit mort le 25 novembre 1654. Marie Héricart survécut treise ans à la Fontaine . et mourut le 9 novembre 1709, à Château -Thierry, âgée de soliantedix-sept ans, sdoo son acte mortuaire. Si cette énondatlon est exacte , elle serait née en 1632 , et avait trente-un ans lorsque U Fontdne lui adressait ces lettres. Elle n'aurait en que quinze ans lors de son mariage, et oe calcul s'accorde bien avec une lettre de la Fontaine que l'on trouve d-après. la-, quelle noos apprend qa*ea 1686 elle n'avaitpas eooorevtaigicinq

peu de nouveaux , et , parmi ce peu » tous ne sont pas bons : ainsi vous demeurerez souvent à sec. Considérez , je vous prie , l'utilité que ce vous serait 9 si en badinant je vous avais accoutumée à l'histoire 9 soit des lieux , soit des personnes : vous auriez de quoi vous désennuyer toute votre vie , pourvu que ce soit sans intention de rien retenir , moins encore de rien dter. Ce n'est pas une bonne qualité pour unefemroe d'être savante, et c'en est une très-mauvaise d'afTecter de paraître telle.

Nous partîmes donc de Paris le 25 du courant, après que H. Jannart eut reçu les condoléances de quantité de personnes de condition et de ses amis '.H. le lieutenant criminel en usa généreusement , libéralement , royalement ; il ouvrit sa bourse , et nous dit que nous n avions qu*à puiser. Le reste du voisinage fit des merveilles. Quand il eût été question de trans» férer le quai des Orfèvres, la cour du Palais, et le Palais même , à Limoges , la chose ne se serait pas autrement passée. Enfin ce n'était chez nous que processions de gens abattus et tombés des nues. Avec tout cela je ne pleurai point ; ce qui me fait croire que j'acquerrai une grande réputation de constance dans cette affiiire.

La fantaisie de voyager m'était aitrée quelque temps auparavant dans l'esprit , comme si

* Par suite des persécutions dirigées contre Pooqoet. Ja» nart.sonamiet son substitut dans la chaîne de pmcuenr m parlement, fàt exUé à Limoges, où la femme de FouqoeC avait aussi été reléguée. Un valet de pied du rai , nommé ChUeattneuf, eut ordre d'accompagner Janoart Jusqu'à limogeL U Fontaine le auivit dans son exil. Jannait avait épousé Maris Héricart. tante de madame de la Fontaine, et œ fat loi qoi avait fait connaître notre potte à Fonquet Vofet rJiiHtin deiavUet du owragu de Jean de to FviUaiHê, InidèM éditton. II24, in-6». p. 15 et p. 107.

LETTRES A MADAME DE LA FONTAINE

flOT

f eusse ea des pressentiments de Tordre du roi. 11 y avait plus de quinze jours que je ne parlais d'autre chose que d*aller tantôt à Saint-CHoud, uintôt à Charonne , et j*ëtais honteux d'avoir tant vécu sans rien voir. Gela ne me sera plus reproché , grâce à Dieu. On nous a dit , entre autres merveilles , que beaucoup de Limousines de la première bourgeoisie portent des chaperons de drap rose-sèche sur des cales ' de velours noir. Si je trouve quelqu'un de ces chaperons qui couvre une jolie tête, je pourrai m'y amuser en passant , et par curiosité seulement.

Quoi qu'il en soit , j'ai tout à fait bonne opinion de notre voyage : nous avons déjà fait trois lieues sans aucun mauvais accident , sinon que Tépee de M. Jannart s'est rompue ; mais , comme nous sommes gens à profiter de tous DOS malheurs, nous avons trouvé qu'aussi bien elle était trop longue , et l'embarrassait. Présentement nous sommes à Glamart , au-dessous de cette fameuse montagne où est situé Meudon; là nous devons nous rafraîchir deux ou trois jours. En vérité c'est un plaisir que de voyager ; on rencontre toujours quelque chose de remarquable. Vous ne sauriez croire combien est excellent le beurre que nous mangeons.

Je me suis souhaité vingt fois de pareilles vaches, un pareil herbage, des eaux pareilles , et ce qui s'ensuit, hormis la batteuse, qui est un peu vieille. Le jardin de madame C. mérite aussi d'avoir place dans cette histoire ; il a beaucoup d'endroits fort champêtres, et c'est ce que j*aimesur toutes choses. Ou vous l'avez vu, ou vous ne l'avez pas vu; si vous Tavez vu, souvenez- vous de ces deux terrasses que le parterre a en face et à la main gauche , et des rangs de chênes et de châtaigniers qui les bordent : je me trompe bien si cela n'est beau. Souvenezvous aussi deoe bois qui paraît en l'enfoncement , avec la noirceur d'une forêt âgée de dix siècles : les arbres n'en sont pas si vieux , à la

■ Void la définition qui est donnée do mot cale dani la première édition do Dictionnaire de l'académie française , 1606. in-fi>Uo, L I , p. 85 : ■ Il signifie une espèce de bonnet et I de ooiflnre de tête pour les fennies de fort basse condition ; Il I Tcat dire aussi les femmes mêmes qui portent cette sorte de c bonnet. U n'y avait que de* cales, toutes les cales étitient là.* On ne troure pins ce mot . sons aucune de ces deux significations . dans les dernières éditions dn Dicttonnaire de T Académie française.

vérité ; mais toujours peuvent-ils passer pour les plus anciens du village, et je ne crois pas qu'il y en ait de plus vénérables sur la terre. Les deux allées qui sont à droite et à gauche me plaisent encore ; elles ont cela de particulier, que ce qui les borne est ce qui les feit paraître plus belles. Celle de la droite a tout à fait la mine d'un jeu de paume; elle est b présent bordée d'un amphithéâtre de gazon , et a le fond relevé de huit ou dix marches : il y a de l'apparence que c'est l'endroit ou les divinités du lieu reçoivent l'hommage qui leur est dû.

Si le dien Pan, on le Faune, Prince des bois , ce dit-oo , Se fait jamais liaire nn trône.

C'en aéra là le patron.

BeaxcbAtaigniert, dont l'ombrage Est majestnenx et tn\B, Le coavrent de lear feuillage.

Ainsi que d'un ridie dais.

Je ne vois rien qui l'égale,

Ni qui me diarme à mon gré , ^

Comme un gazon qui s'étale

Le long de chaque degré.

J'aime cent foia mieux celte berbe Que les précieux tapis Sur qui l'Orient superbe Voit ses empereurs assis.

Beautés simplet et divinei.

Vous contenUex nos aïeux Ayant qu'on tirât des minei Ce qui nous frappe les yeux.

De quoi sert tant de dépense ?

Les grands ont beau s'en Tantcr :

Vive la magnifioence ' Qui ne coûte qu'à planter !

Nonobstant ces moralités , j'ai conseillé à madame C. de faire bâtir une maison proportionnée en quelque manière à la beauté de son jardin , et de se ruiner pour cela. Nous partirons de chez elle demain 96, et nous irons prendre au Bourg-b-Reine la commodité du carrosse de Poitiers , qui y passe tous les dimanches. Là se doit trouver un valet de pied du roi, qui a ordre de nous accompagner jusqu'à Limoges. Je vous écrirai ce qui nous arrivera en chemin , et ce qui me semblera digne d'étref observé. Cependant faites bien mes recomman-

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ŒUVRES DIVERSES

dations à notre marmot * , et dites-lui que peutêtre j'amènerai de ce pays-là quelque beau petit chaperon ' pour le foire jouer et pour lui tenir compagnie.

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