‹ Œuvres complètes de Jean de La FontaineChapitre 672 sur 723 · SUITE DU MÉUB VOYAGE · texte numérisé non relu

SUITE DU MÉUB VOYAGE

A Amboiae , œ SO août I66S.

Les occupations que nous eûmes à Clamart , votre onde et moi , furent différentes. Il ne fit aucune chose digne de mémoire; il s'amusa à des expéditions, à des procès, à d'autres affaires. Il n'en fut pas ainsi de moi : je me promenai , je dormis , je passai le temps avec les dames qui nous vinrent voir.

Le dimanche étant arrivé , nous partîmes de grand matin. Madame G. et notre tante nous accompagnèrent j usqu'au Bourg-la-Keine. Nous y attendîmes près de trois heures; et pour nous désennuyer , ou pour nous ennuyer encore davantage (je ne sais pas bien leq uel je dois dire } , nous ouïmes une messe paroissiale. La procession , l'eau bénite , la prose , rien n'y manquait. De bonne fortune poumons, le curé était ignorant, et ne prêcha point. Dieu voulut enfin que le carrosse passât : le valet de pied y était ; point de moines , mais en récompense trois femmes , un marchand qui ne disait mot , et un notaire qui chantait toujours , et qui chantait très-mal : il reportait en son pays quatre volumes de chansons. Parmi les trois femmes il y avait une Poitevine qui se qualifiait comtesse ; . elle paraissait assez jeune et de taille raisonnable, témoignait avoir de l'esprit , déguisait son nom , et venait de plaider en séparation contre son mari : toutes qualités de bon augure, et j'y eusse trouvé matière de cajolerie , si la beauté s'y fût rencontrée ; mais sans elle rien ne me touche; c'est, à mon avis, le principal point : je vous défie de me faire trouver un grain de sel dans une personne à qui elle manque. Telle était donc la compagnie que nous

* Notre poète parie id de loo fils Chartes de la Fontaine , qni «Tait alon dix aoa , étant né le 8 octobre 4683. Il se maria en 1708 1 one demoiselle dn TremMaj, et moorat en 1722.

* CesU^lira une petUe-fiUe. Le chapem était ui oraenieot de la coiffure des femmes.

avons eue jusqu'au Port-de-Pilles. 11 fiallut à la fin que l'oncle et la tante se séparassent; les derniers adieux furent tendres , et l'eussent éic beaucoup davantage si le cocher nous eût donne le loisir de les achever. Comme il voulait regagner le temps qu'il avait perdu, il nous mena d'abord avec dÛigenoe. On laisse , en sortant du Bourg-la-Reine, Sceaux à la droite, et à quelques lieues de là Chilly à la gauche , pais Hontléry du même côté. Est-ce Hontléry qu'il faut dire, ou Hontlehéry ? C'est Montleliérv quand le vers est trop court , et Hontléry quand il est trop long. Montléry donc ou Montlehéry *, comme vous voudrez, était jadis une forteresse que les Anglais , lorsqu'ils éiaicnt maîtres de la France , avaient fait bâtir sur une ooUine assez élevée '• Au pied de cette colline est un bourg qui en a gardé le nom. Pour b forteresse, elle est démolie, non point par les ans ; ce qui en reste , qui est une tour fort haute , ne se dément point , bien qu'on en ait ruiné un côté : il y a encore un escalier qui subsiste , et deux chambres où l'on voit des peintures anglaises , ce qui fiadt foi de l'aniiquiié et de l'origine du lieu. Voilà ce que j'en ai appris par votre oncle , qui dit avoir entré dans les chambres : pour moi , je n'en ai rien vu ; le cocher ne voiîlait arrêter qu'à Châtres ' , petite ville qui appartient à H. de Condé , l'un de nos grands maîtres *.

Nous y dînâmes. Après le dîner, nous vîmes encore à droite et à gauche force châteaux : je n'en dirai mot, ce serait une œuvre infinie. Seulement nous passâmes auprès du Plessis- Pâté ' , et traversâmes ensuite la vallée de Cau-

* L*iisage a tait prévalotr Montlhéry; mais le Téritable nom est Monlehérfft de Mons-Letherici , qui est celai qu'on tnwTe dans les ancieos Utres. Voyei sur œ iiea notre note wr la Nouvelles Œuvres diverses de la Fo«a<rine.4Sao.iQ-S*.p.it

* Cest one erreur ; œ (ut un nommé Tiiibaud, sunioininé FUs ÉUmpe, à cause de ses lilonds dievenx , qui, en IMS. lit bfttir la forteresse de Montlhéry, Ce TtiOMud était fore»tier ds roi Robert

* Chdtres se nomme aulourd'hoi Arpajon. Les terres et «^ gneuries de Chaires ou dunttres-souê-HiMtlhéê'y, de ta Ere- Umniére , et de Saint-Oermain , toutes trois cootiguéi, fbmrt réunies et érigées en marquisat sous le nom d'Arpajoo.pir lettres patentes d'avril 17*20; et il fat eu même teirps décidé que la vUle de Châtres se nommerait ArpaJon.

' C'est-à-dire. l'un de nos grands matlres dct eaox et fortti : la Fontaine était maître des eaux et forêts.

> La mémoire du bon la Fontaine le servait ici trètoal. et n brouUlait Ent la géographie de son voyage. Puisqu'il dîna )

LETTRES A MADAME DE LA FONTAINE

calrix, après avoir monté celle de Tréfou * ; car, sans avoir étudié en philosophie , vous pouvez TOUS imaginer qu'il n'y a point de vallée sans montagne. Je ne songe point à cette vallée de Tréfou , que je ne frémisse.

C'est on panage dangerenx; Uo lieo pour les yoleart d'embûche et de retraite; A gaocfae nn bois , one loootagne à draite', Enlre les deaz Ud chemin creux.

La montagne est toute pleine De rochers lUts comme ceux De notre petit domaine.

Tout ce que nous étions d'hommes dans le carrosse, nous descendîmes, afin de soulager les chevaux. Tant que le chemin dura , je ne parlai d'autre chose que des commodités de la guerre : en efFet , si elle produit des voleurs , elle les occupe ; ce qui est un grand bien pour tout le inonde , et particulièrement pour moi , qui crains naturellement de les rencontrer. On dit que ce bois que nous côtoyâmes en fourmille ' : cela n'est pas bien; il mériterait qu'on le brûlât.

République de loups, asile de brigands, Faot-il que tu sois dans le monde?

Tu farorises les méchants Par ton ombre épaisse et profonde.

diâfret on Arpj^n , il arait d^Jà dépassé le Plessis-Pâté , autre* ment dit le PlessIs-d'Argouges.

* Torloa est le vrai nom de ce lieo. Ce nom , dans d'anciens litres qui remontent à Philippe-Anguste , est en latin Torte' façu$. La plaine de Torfou était antrefois une forêt doDt Mar^ tin Franc, poète français sous Charles VII , fdt mention lorsqo'il parle du concours aux fêtes des Pays-Bas :

• Là la Ternw dei gens dli mille ,

Plus qn'en la forêt de Thrfolx^ Qal ferrent per nlei, par Tlllei, A ton dieo le prince dei foie.

* Ce lieu é:ait devenu ôéièbre par les meurtres et les vois que deux gardes-chasw de madame la maréchale de Banompierre 7 avaient commis quinze à vingt ans auparavant Alors la grande route approchait tout A tait de Torfou. Le chemin dans la vallée, avant que l'on aperçût le village, était aussi plus étroit qn'aulourd'hui. Les deux gardes avaient pratiqué sous une rodie une espèce de cave qui leur servait de retraite. Là ils avalent des habits de diCrérenti ordres religieox , et aussi des livrées les pins distinguées : par ce moyen ils cliangeaient de forme et de figure à toutes les heures du jour; et à la bveurde ces déguisements, répétés plusieurs fols, ils se répandaient le long du grand chemin , et ne faisaient point de quarUer A ceux qui tombaknt entre leurs mains. Ils furent enfin découverts , arrêtés , et condamnés à être rompus vib : ce qui fut exécuté, dit-on . au bas de la vallée; au moins leun corps y furent exposés longtemps sur la route. ( VoyeiYBistoii-edu diocèse de Paris, par t abbé le Bcenf , t. XI . p. 30. )

Ls égorgent oelui qœ Thémia , on le gain , On le désir de voir, fait sortir de sa terre. En combien de feçons, hélas ! le genre humain Se fidt à soi-même la guerre !

Puisse le feu du dei désoler ton enceinte I Jamais celui d'amour ne s'y fasse sentir,

Ni ne s'y laisse amortir I Qu'au lieu d'Amaryllis, de Diane et d'Âminte, On ne trouve cfaei toi que vilains bâcherons ,

Charbonniers noirs comme démons.

Qui l'accommodent de manière

Que in sois à tous les larrons

Ce qu'on appelle nn cimetière.

Notre première traite s'acheva plus tard que les autres; il nous resta toutefois asse/ de jour pour remarquer , eu entrant dans Étampes » quelques monuments de nos guerres : ce ne sont pasles plus riches que j*aie vus; j'y trouvai beaucoup de gothique ; aussi est-ce l'ouvrage de Mars, méchant maçon s'il en fut jamais \

Il noua laisse ces monuments

Pour marque de nos mouvements.

Quand Turenne assiégea Tavanne*, Turenne fit ce que la cour lui dit, Tavanne non ; car il se défendit ,

Et joua de sa sarbacane >.

Beaucoup de sang français fût alors répandu. On perd des deux o6tés dans la guerre civile :

Notre prince eât toujours perdu ,

Quand même il eut gagné la ville.

Enfin nous regardâmes avec pitié les faubourgs d'Étampes. Imaginez^vous une suite de maisons ^ns toits, sans fenêtres, percées de tous les côtés : il n'y a rien de plus laid et de plus hideux. Cela me remet en mémoire les ruines de Troie la grande. En vérité , la fortune se moque bien du travail de^ hommes. J'en entretins le

* Pendant If s troubles de la minorité de Louis XIV, l'armée des princes s'empara de la ville d'étampes en l$S2> malgré les habitants. Mais l'armée du roi assiégea aussitôt cette place t M. de Turenne et le maréchal Hocqnlncourt forcèrent d'abord les faubourgs, tuèrent plus de mille hommes des meilleures troupes de M. le prince, et firent plusieurs prisonniers; on en était au troisième Jour du siège, lorsque l'arrivée du doc de Lorraine, qui parut aux environs de Parb A la tête de neuf miUe hommes, fit changer de pensée.

' Jacques de Sauli, comte de Tavannes, mort en f683, à soixante-trois ans. Il était attaché au prince de Condé , et le suivit dans toutes ses campagnes Jusqu'en 4695, qu'il le quitta pour ne pas partager le commandement avec le prince de Tarente.'

" C'est à'-dire Tavannes, qui commandait dans Étampes , n'obéit point à la cour , tira sur les troupes du roi , et se défendit avec vigueur.

ŒUVRES DIVERSES

toir notre compagnie , et le lendemain nous traversâmes la Beauce , pays ennuyeux » et qui , outre rinclination que j'ai à dormir, nous en fournissait un très-beau sujet.

Pom* s'en empêcher , on mit une question de controverse sur le tapis : notre comtesse en fut cause ; elle est de la religion * , et nous montra un livre dedu Moulin '. M. deChâteauneuf (c'est le nom du valet de pied) Fentreprit , et lui dit que sa religion ne valait rien , pour bien des raisons. Premièrement » Luther a eu je ne sais combien de bâtards; les huguenots ne vont jamais à la messe ; enfin il lui conseillait de se convertir 9 si elle ne voulait aller en enfer : car le purgatoire n'était pas (ait pour des gens comme elle. La Poitevine se mit aussitôt sur rËcriture, et demanda un passage où il fût parlé du purgatoire ; pendant cela , le notaire chantait toujours; M. Jannart et moi nous endormîmes.

L'après-dlnéCy de crainte que M. deChâteauneuf ne nous remit sur la controverse , je demandai à notre comtesse inconnue s'il y avait de belles personnes à Poitiers : elle nous en nomma quelques-unes , entre autres une fille appelée Barigny , de condition médiocre , dir son père n'était que tailleur; mais, au reste, on ne pouvait dire assez de choses de la beauté de cette personne. C'était une claire brune , de belle taille, la gorge admirable , de l'embonpoint ce qu'il en fiallait , tous les traits du visage bien faits, les yeux beaux : si bien qu'à tout prendre il y avait peu de chose à souhaiter ; car rien , c'est trop dire. Enfin non-seulement les astres de la province , mais ceui de la cour lui devaient céder , jusque-là que dans un bal où était le roi, dès que la Barigny fut entrée, elle effaça ce qu'il y avait de brillant ; les plus grancs soleils ne parurent auprès que de simples étoiles. Outre cela elle savait les romans, et ne manquait pas d'esprit. Quant à sa conduite, on la tenait dans Poitiers pour honnête fille, tant qu'un mariage de conscience se peut étendre. Autrefois un gentilhomme , appelé Miravaux ,

* Cfett-à-dlre protMtante. C'était la phme d'usage.

* Pierre da Moaltaïf bmeax théologien de la aeUgioo réformée , né le 18 octobre I8IS . mort A Sfdao le 10 man 1658. 11 a laiité ioiiaiiteH|iiliixe oairaget sur dlfférenlaii^JeCi de 0iéologlp.

en avait étëpassboiiëment amoareux, et voulait l'épouser à toute force : les parents du gentilhomme s'y opposèrent ; ilsn'y eussent pourtant rien gagné , si Glotho ne ae fût mise de la partie : l'amant mourut à Tannée , où il commandait un régiment. Les dernières actions de sa vie et ses derniers soupirs ne furent que pour sa maîtresse. Il lui laisisa douze mille écus par son testament , outre quantité de meubles et de nippes de conséquence, qu'il lui avait donnés d4 auparavant. A la nouvelle de cette mort, mademoiselle Barigny dit les choses du ODonde les plus pitoyables * , protesta qu'elle se laisse* rait mourir têt ou tard ; et en attendant recueillît le legs que son amant lui avait (ait. Procès pour cela au présidial de Poitiers; appel à la cour. Mais qui ne préférerait une belle à des héritiers? Les juges firent ce que j'aurais lait. Le cœur de la dame fut contesté avec plus de chaleur encore : ce fut un nommé Cartignonqui en hérita. Ce dernier amant s'est trouvé plus heureux que l'autre : la belle eut soin qu'il ne mourût point sans être payé de ses peines. Il y a, dit-on ,. sacrement entre eux; mais la chose est tenue secrète. Que dites-vous de ces mariages de conscience? Ceux qui en ont amené l'usage n'étaient pas niais. On est fille et feipme tout à la fois; le mari se comporte en galant : tant que l'aflaire demeure en cet étal, Q n'y a pas lieu de s'y opposer ; les parents ne font point les diables, toute chose vient en son temps; et s'fl arrive qu'on se lasse les uns des autres , il ne faut aller ni au juge ni à l'évéqne. Voilà l'histoire de la Barigny.

Ces aventures nous divertirent de telle sorte, que nous entrâmes dans Orléans sans nous eo être presque aperçus : il semblait même que le soleil se fût amusé à les entendre aussi bien que nous; car, quoique nous eussions fait vingt lieues, il n'était pas encore au bout de sa traite. 3ien davantage , soit que la Barigny Rit cette soirée à b promenade, soit qu'il dût se coucher au sein de q uelque rivière charmante comme b Loire, il s'éuit tellement paré, que H. de Châ-

■ Les ploa propret à émouvoir la pNSé. leaAJaoqnei Booi aeao a encore employé œ mot dans oe sens dan la Nct^tU* Héloise; ce n'est qoe vers la fin do dii-boitlème liècle <pi1 a oe»é d'être n;1> en bonne part , et qu'oo t'en ert ier?i naiqoe- Rient pour eiprlmer le méprli.

LETTRES A MADAME DE LA FONTAINE

en

teaoneuf et moi nous TallAnies regarder de dessos le pont. Par même moyen Je vis la Puoelle; mais, ma foi , ce fut sans plaisir : je ne lui trouvai ni l'air, ni la taille, ni le visage d'une amaione : Finbnte Gradafilëe en vaut dix comme eHe ; et si ce n'était que M. Chapelain est son chroniqueur \ je ne sais si j*en ferais mention. Je la regardai , pour l'amour de lui, plus longtemps que je n'aurais iait. Elle est à genoux devant une croix , et le roi Charles en même posture vis^vis d'elle, le tout fort chétif et de petite apparence. C'est un monument qui se sent de la pauvreté de son siècle '.

Le pont d'Orléans ne me parut pas non plus d'une largeur ni d'une majesté proportionnée à la noblesse de son emploi et à la place qu'Q occupe dans l'univers.

Ce n'est pai peUte gloire Qœ ffèCre pont lor la Loire.

On voit à sei pieds rouler La plot beUe des rivièrei Que de ses fastes carrièrat Phébos regarde eooler.

Elle est près de trois fois aussi large à Orléans que la Seine l'est à Paris; l'horizon, trèsbeau de tous les côtés, est borné comme il le doit être. Si bien que cette rivière étant basse h proportion, ses eaux fort claires, son cours sans replis , on dirait que c'est un canal. De chaque côté du ponton voit conlmuellementdes barques qui vont à voiles : les unes montent , les autres descendent; et , comme le bord n'est pas si grand qu'à Paris, rien n'empêche qu'on ne les distingue toutes : on les compte , on remarque en quelle distance elles sont les. unes des autres; c'est ce qui fait une de ses beautés: en effet, ce serait dommage qu'une eau si pure

* Jean Chapelain, né le 4 décembre I5B5. mort le 22 (éTrier 1074 , à l'âge de lOiiantedix-neuf im. Son poème de la Pucelte parut en ISM, et VfàU une grande célébrité atant d'avoir éCé publié.

* Ce monoment avait été élevé par la piété et la reoomiais- •anœ de Charles VU , en I45S : mais en 1987 . pendant les troubles religieaz, toutes les figures en furent br aées , à l'ex- Mption de celle du roi; elles.ont été refondues en 1371. Ce monument, successivement enlevé, replacé, et réparé A difféienles époques, a été détruit en I79S. Alors la figure de la Pocelle, tidie par le premier sculpteur, ne s'y trouvait plus , et on en avait sculpté une autre. Mais il n'est pas même probable que la figure primitive fût celle de la Pucelle. Voyes ce que nous disons I ce ss^t dans une note de notre article Jeanne éTjÉrc . L XXI . p. 517 de la Biographie uniœrteile.

fût enti^'ement couverte par des bateaux. Les voiles de ceux-ci sont fort amples : cela leur donne une majesté de navires, et je m'imaginai voir le port de Constantinople en petit. D'ailleurs Orléans, à le regarder de la Sologne, est d'un bel aspect. Gomme la ville va en montant, on la découvre quasi tout entière. Le mail , et les autres arbres qu'on a plantés en beaucoup d'endroits le long du rempart, font qu'elle parait à demi fermée de murailles vertes ; et , à mon avis, cela lui sied bien. De la particulariser en dedans, je vous ennuierais : c'en est déjà trop pour vous de cette matière. Vous saurez pourtant que le quartier par où nous descendîmes au pont est fort laid, le reste assez beau; des rues spacieuses, nettes, agréables, et qui sentent leur bonne ville. Je n'eus pas assez de temps pour voir le rempart; mais je m'en suis laissé dire beaucoup de bien, ainsi que de l'église Sainte<]lroix ^

Enfin notre compagnie, qui s'était dispersée de tous les côtés , revint satisfaite. L'un parla d'une chose, Fautre d'une autre. L'heure du souper venue, chevaliers et dames se furent seoir à leurs tables assez mal servies; puis se mirent au lit incontinent, comme on peut penser; et sur ce le chroniqueur fait fin au présent chapitre.

IIL — A LA MEME.

SUITB DU MÊME TOTAGE.

Bichelleu, ce S septembre fS6S.

Autant que la Beauté m'avait semblé ennuyeuse, autant le pays qui est depuis Orléans jusqu'à Amboise me parut agréable et divertissant. Nous eûmes au commencement la Sologne, province beaucoup moins fertile que le Vendômois, lequel est de l'autre côté de la rivière. Aussi a-t-on un niais du pays pour trèapeu de chose; car ceux>là ne sont pas fous comme ceux de Champagne ou de Picardie \ Je crois que les niaises coûtent davantage.

4 C'est la calbédrale : elle fat rebâtie par Henri IV . qui y mit la première pierre le 18 avril IGOf ; je clocher ne fut terminé que vers l'époque i laquelle la Fontaine écrivit cefte lettre.

• La Fontaine lUt ici allusion au proverbe relatif aux habitants de la Sologne , qui passent pour avoir d'autant plus d'in-

ŒUVRES DIVERSES

Le premier lieu ou nous arrétânies , ce fut I Cléry. J'allai aussitôt visiter l'église. C'est une collégiale assez bien rentée pour un bourg; non que les chanoines en demeurent d'accord, ou que je le leur aie oui dire. Louis XI y est enterré : on le voit à genoux sur son tombeau , quatre enlîints aux coins ; ce seraient quatre anges, et ce pourraient être quatre Amours, si on ne leur avait point arraché les ailes* . Le bon apôtre de roi iait là lesaint homme , et est bien mieux pris que quand le Bourguignon le mena à Liège.

Je lai trooTai la mine d'un matob :

Aussi l'était œ prince , dont la Tie Doit rarement serrir d'exemple aux rois, Et pourrait être en qœlqnes pointa suivie.

A ses genoux sont ses Heures et son chapelet , et autres menus ustensiles, sa main de justice, son sceptre, son chapeau, et sa Motre-Dame; je ne sais comment le statuaire n'y a point mis le prévôt Tristan : le tout est de marbre bkinc, et m'a semblé d'assez bonne main. Au sortir de cette église, je pris une autre hôtellerie pour la nôtre; il s'en fallut peu que je n'y commandasse à diner ; et , m'étant allé promener dans le jardin, je m'attachai tellement à la lecture de Tite-Live, qu'il se passa plus d'une bonne heure sans que je fisse réflexion sur mon appétit : un valet de ce logis m'ayant averti de cette méprise, je courus au lieu où nous étions descendus, et j'arrivai assez à temps pour compter.

De Qéry à Saint-Dié , qui est le gtte ordinaire, il n'y a que quatre lieues, chemin agréable et bordé de haies; ce qui me fit foire une partie de la traite à pied. Il ne m'y arriva 'aucune aventure digne d'être écrite, sinon que je rencontrai , ce me semble, deux ou trois gueux , et quelques pèlerins de Saint-Jacques. Comme Saint-Dié n'est qu'un bourg, et que les hôtelleries y sont mal meublées, notre comtesse u'é-

talUgenoe qu'Us en font paraître moins. Niais de Sologne, qui ne te trompe qu'à ton profit,

* Le chapitre était composé d'un dojen et de dix chanoines. Louis XI avait bit rebfltir l'église de Cléry, et Youlot y être inhumé : elle était dédiée à Notre-Dame. Non-seulement le peuple de Cléry et des environs . mais ceux des provinces les plus éloignées , avaient la plus grande dévotion k une image de la sainte Vierge de celle église, où il s'est bit. dit-on, un grand nombre de miracles.

tant pas satisfoite de sa chambre , M. de Cfaftteauneuf voulant tonjoursque votre onde fût le mieux logé, nous pensâmes tomber dans le différend de Potrot et de la dame de Nonaillë. Les gens de Potrot et ceux de la dame de NonaiOë ayant mis, pendant la foire de Niort, les bardes de leur mattre et de leur maîtresse en même hôtellerie et sur même lit , cela fit contestation. Potrot dit : Je coucherai dans ce lit-là* Je ne dis pas que vous n'y couchiez , repartit la dame de Noaaillé ; mais j'y coucherai aussi. Par point d'honneur et pour ne se pas céder, ils y couchèrent tous deux. La chose se passa d'une autre manière : la comtesse se plaignit fort , le lendemain , des puces. Je ne sais si ce fut cela qui éveilla le cocher ; je veux dire les puces du cocher, et non celles de la comtesse : tant y a qu'il nous fit partir de si grand matin, qu'il n'était quasi que huit heures quand nous nous trouvâmes vifrà-vis de Blois, rien que la Loire entre deux.

Biois est en pente comme Orléans, mais plus petit et plus ramassé; les toits des maisons y sont disposés, en beaucoup d'endroits, de telle manière qu'ils ressemblent aux degrés d'un amphithéâtre. Cela me parut très-beau , et je crois que difficilement on pourrait trouver un aspect plus riant et plus agréable. Le château est à un bout de la ville, à l'autre bout Sainie- Solenne*, Celte église paraît fort grande*, et n'est cachée d'aucunes maisons; enfin elle répondtoutàfsiit bien au logis du prince. Chacun de ces bâtiments est situé sur une éminence dont la pente se vient joindre vers le milieu de la ville, de sorte qu'il s'en faut peu que Blois ne fasse un croissant dont Sainte-Solenne et le château font les cornes. Je ne me suis pas informé des mœurs anciennes. Quant à présent, la façon de vivre y est fort polie, soit que cela ait été ainsi de tout temps, et que le climat et la beauté du pays y contribuent; soit que le séjour de Monsieur ait amené cette politesse,

* 11 tant écrire Saint-Sotenne , et non pas SahUû'Solennt, conune la Fontaine. Saint Solenne était éréque de Chartres . et ou peut lire daus Grégoire de Tours et «illeun ce qui le coucerne. ( Gregor. Twonent. De gtoria eonfett, Sigebert, tn chronie. ad an. 4S0. Gallia ChriHiana, t vm. p. fOB5}.

> Cette église n'est plus telle que la Fontaine la vit en violent orage la reuTersa de fond en comble dans h nuit du 5 aa 6 Juin 1678, à la réserve de la tour . de deui piliers, et de quelques chapelles sur les ailes.

LETTRES A MADAME DE LA FONTAINE

ou le nombre de jolies femmes. Je m'en fis nommer quelques-unes, à mon ordinaire. On me voulut outre cela montrer des bossus, chose assez commune dans Blois, à ce quon me dit; encore plus commune dans Orlésms. Je crus que le ciel, ami de ces peuples , leur envoyait de l'esprit par cette voie-là : car on dit q ue bossu n'en manqua jamais; et cependant il y a de vieilles traditions qui en donnent une autre raison. La voici telle qu'on me l'a apprise. Elle regarde aussi la constitution de la Beauce et du Limousin.

La Besoce avait jadis des monts en aboodanoe ,

GomiDe le reste de la France :

De quoi la Tille d'Orléans , Pleiiie de gens heureux , déHcata, ftilnéants»

Qui Toulalent marcher à leur aise»

Se i^lgnit , et fit la maaTaise i

Et messleon les Orléanols

Dirent an Sort, toot d'nne voix.

Une fols, deux fols, et trois fols,

Qn'U eûtà leor 6ter la peine De monter, de descendre, et remonter encor^

Qnoi ! toojonrs monts et jamais plaine !

Faites-noos a?oir triple haleine , %

Jambes de fer, naturel toti ,

Ou nous donnes une campagne

Qui n'ait plus ni mont ni montagne

Oh ! oh ! leur repartit le Sort, Vous faites les mutins! et dans toutes les Gaules Je ne vois que tous seuls qui des monts tous plaignies !

Puisqu'ils tous nuisent à tos pieds,

Vous les auret sur vos épaules.

Lors la Beauce de s'aplanir.

De s'égaler, de de? enhr

Un terroir uni comme glace;

Et bossus de naître en hi place.

Et moots de déloger des champs.

Tout ne put tenir sur les gens :

Si bien que la troupe célest< ,

Ne sachant que foire du reste, S'en allait les placer dans le terroùr ?oisin , Lorsque Jupiter dit : Epargnons la Touraine

Et le niésois ; car ce domaine

Doit éune un jour à mon cousin * :

Mettons-les dans le Limousin.

Ceux de Blois, comme voisins et bons amis, de ceux d'Orléans, les ont soulagés d'une partie de leur charge. Les uns et les autres doivent encore avoir une génération de bossus , et puis c'en est lait.

• En 4635. Louis XIII donna le Blésois pour apanage a son frèfekdncd'Oriéani.

Vous aurez pour cette tradition telle croyance qu'il vous plaira. Ce que je vous assure être fort vrai est que H. deCbâteauneuf et moi nous déjeunâmes très-bien, et allâmes voir ensuite le logis du prince. Il a été bâti à plusieurs reprises, une partie sous François r', l'autre sous quelqu'un de ses devanciers*. U y aen face un corps de logis à la moderne, que feu Monsieur a fiait commencer^ : toutes ces trois pièces ne font. Dieu merci, nulle symétrie, et n'ont rapport ni convenance Tune avec l'autre : l'architecte a évité cela autant qu'il a pu. Ce qu'a fait faire François I*', à le regarder du dehors, me contenta plus que tout le reste : il y a force petites galeries ,, petites fenêtres , petits balcons , petits ornements sans régularité et sans ordre : cela fait quelque chose de grand qui plaît assez. Nous n'eûmes pasleloisirdevolrlededans; je n'en regrettai que la chambre où Monsieur est mort,carjelaconsidéraiscomme unerelique:en effet, il n'y a personne qui ne doive avoir une ex* trême vénération pour la mémoire de ce prince. Les peuples de ces contrées le pleurent encore avec raison : jamais règne ne fut plus doux, plus tranquille, ni plus heureux que l'a été le sien ; et en vérité de semblables princes devraient naître un peu plussouventy ou ne point mourir'. J'eusse aussi fort souhaité de voir son jardin de plantes, lequel on tenait, pendant sa vie, pour le plus parfait qui fût au monde : il ne plut pas à notre cocher, qui ne se soucia que de déjeuner largement, puis nous fit partir.

Tant que la journée dura nous eûmes beau temps , beau chemin , beau pays : surtout la levée ne non s quitta point, ou nous ne quittâmes point la levée; l'un vaut l'autre. C'est une chaussée qui suit les bords de la Loire, et re-

* Les premiers comtes de Blois des maisons de Champagne et de Châtilloo avalent bftti la partie occidentale i mais il n'en restait pliis qu'une grosse tour lorsque la Fontaine écrivait Gaston , en 1635, avait ùAi démolir cette partie pour la reconstruire à neuf. Notre poète vit la façade qui regarde l'orient et cfUe qui lait lace au midi, qui avaient été liAUes par Louis XII» et b fsçade septentrionale qu'avait tait construire François I*'. Voyes VHUtoire de BioU , par J. Bemler , 1612, in4«, p. fleti?.

s II ne l'a point achevé. Mansard en avait fait .les plans. On j travailla pendant trois ans. ( Idem, )

* Jean-Baptiste Gaston de France, doc d'Orléans, fils de Henri IV et frère de Louis XIII , naquit à FontaineUean le 2S avril I60S, et mourut k Blois le 2 février 1660. Prince pusillanime , qui eut des qualités aimables et des vertus privées.

ŒUVRES DIVERSES

tient cette rivière dans son lit : onvrage qui a coûté bien du temps à faire , et qui en coûte encore beaucoup à entretenir. Quant au pays, je ne vousensauraisdireassezdemerveilles. Point de ces montagnes pelées qui choquent tant notre cher M. de Maucroix; mais, de part et d'autre, coteaux lès plus agréablement vêtus qui soient dans le monde. Vous m'en entendrez parler plus d'une fois; mais, en attendant.

Que dirans-Dons que Ait la Loire Avaot que d'être oe qu'eUe est 7 Car TOUS savei qu'en aon histoire Notre boo Ovide t'en tait.

Fut-ce quelque aioiable penonne, Quelque reioe , quelque amaione , Quelque oymplie au oœur de rocher.

Qu'aucun amant ne rat toucher ?

Cef origines sont commune! ; C'est pourquoi n'allons point cheroher Les Japiters et les Neptunes , Ou les dieux Pans qui poursniTaient Tontes les belles qu'ils tron?aient.

Laissons là ces métamorphoses.

Et disons ici, s'il tous pbit.

Que la Loire était ce qu'elle est Dèi le commencement des dioses.

La Loire est donc une rivière Arrosant un pays ftivorisé des deux , Douce quand il lui phift , quand il lui pblt si flère Qu'à peine arréie-t-on son cours impérieux. Elle ravagerait mille moissons fertiles , Engloutirait des iMwrgs , ferait flotter des TiDes ,

Détruirait tout en une nuit :

n ne faudrait qu'une journée

Pour lui voir entraîner le fruit . De tout le labeur d'une année , Si le long de ses^bords n'était une levée

Qu'on entretient soigneusement.

Dèi lors qu'un endroit se dément ,

On le rétablit tout à l'heure :

La moindre brèche n'y demeure

Sans qu'on y touche incessamment ;

Et pour cet entretènement ,

Unique obetade à tels ravages ,

Chacun a son département ,

Communautés, bourgs , et villages.

Vous eroyes bien qu'étant sur ses rivages , Nos gens et moi nous ne manquâmes pas De promener à l'entonr notre vue :

J'y rencontrai de si charanants appas Que j'en ai l'éme enoora tout émue.

ColMux riants y sont des deux côtés; Coteaux non pas si voisins de la une Qu'en Limousin , mais coteaux endiaotés; Belles malsons, beaux parcs et bien plantés. Prés verdoyants dont ce pays abonde,

Vignes et bois , tant de divenltés

Qu'on croit d'abord étra en un antre monde.

Mais le plus bel otijet, c'est la Loire sans doute: On hi voit rarement s'écarter de sa route; Elle a peu de repUs dans.son cours mesuré : Ce n'est pas un ruisseau qui serpente en on prés

Cest la fiUe d'Amphitrite;

C'est elle dont le mérite,

Le nom, la gloire, et les bords.

Sont dignes de ces provfaioes Qu'entre tous leurs plus grands tréson

Ont tonjonn placé nos princes.

Elle répand son cristal Avec magnificence;

Et le jardin de la France

Méritatt un tel canal.

Je lui veux du mal en une diose; c'est que, rayant ^ue , je m'imaginai qu'il n'y avait plus rien à voir : II ne me resta ni curiosité ni désir. Richelieu m'a bien fait changer de sentiment C'est un admirable objet que ce Richelieu ; j'en ai ^té ma troisième lettre , 'parceque je l'y ai achevée. Voyez l'obUgaiion que vous m'avez; il ne s'en fiiut pas un quart d'heure qu'il ne soit minuit , et nous devons nous lever demain avant le soleil, bien qu'il ait promis en se couchant qu'il se lèverait de fort grand matin. J'emploie cependant les heures qui me sont les plus précieuses à vous foire des relations, moi qui suis enfant du sommeil et de la paresse. Qu'on me parle après cela des maris qui se sont sacrifiés pour leurs femmes ! je prétends les su^ passer tous, et que vous ne sauriez vous acquitter envers moi, si vous ne me souhaitez d'aussi bonnes nuits que j'en aurai de mauvaises avant que notre voyage soit achevé.

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