IV. — A LA MÊME
SUITB DD MÊMB VOYAGE.
A Ohâtellennlt, oe S septembn lOBS.
Nous arrivâmes à Amboise d'assez bonne heure , mais par un fort mauvais temps : je ne laissai pas d'employer le reste du jour à voir h château. De vous en foire le plan , c'est à quoi je ne m'amuserai point , et pour cause. Vous saurez sans plus que devers la ville il est situé sur un roc ; et parait extrêmement baaU Yers
LETTRES A MADAME DE LA FONTAINE
h campagoe, le ternûnd'alentour est plus âevë. Dans Tenceinte il y a trois ou quatre choses fort remarquables. La première est ce bois de cerf dont on parle tant » et dont on ne parle pas assez selon mon avis; car, soit qu'on le veuille bire passer pour naturel ou pour artificiel J'y trouve un sujet d'étonnement presque égal. Ceux qui le trouvent artificiel tombent d'accord que c'est bœs de cerf mais de plusieurs pièces; or le moyen de les avoir jointes sans qu'il y paraisse de liaison? De dire aussi qu'il soit naturel, et que l'univers ait jamais produit un animal assez grand pour le porter, cela n'est guère croyable ^
U en fera toajoan doaté.
Quand bien œ cerf aurait été Plm ancien qu'on patriarche.
Tel anima! , en Térité, M'eât jamali tu tenir dana Tardie.
Ce que je remarquai encore de singulier, ce furent deux tours bâties en terre comme des puits : on a fait dedans des escaliers en forme de rampes, par où l'on descend jusqu'au pied du château : si bien qu'elles touchent, ainsi que les chênes dont parle Virgile ,
jyuB boot au éUit d'antre bout auxenHen.
Je les trouvai bien bâties, et leur structure me plut autant que le reste du ciiâteau nous parut indigne de nous y arrêter. Il a toutefois été un temps qu'on le faisait servir de berceau à nos jeimes rois'; et véritablement c'était un berceau d'une matière assez solide, et qui n'était pas pour se renverser si facilement. Ce qu'il y a de beau, c'estia vue : elle estgrande,.majestueuse, d'une étendue immense.; l'œil ne trouve rien qtii l'arrête; point d'objet qui ne l'occupe le plus agréablement du monde. On s'imagine découvrir Tours, bien qu'il soit à quinze ou vingt lieues' : du reste on a en aspect la côte la plus
> On crut loogtnnpi gne ce bail était natsiel; niait riUailon i|a*on t'était faite oeita aprèt que Philippe de France , doc d'AiyiMi et roi d'Btpagne, paiHint à Ambolte tur la fiode 1700, accompagné det princei tet fktret. eut eiaroiné et UH eiandner, de concert avec aux, ce dont il était qoeitioa. On leconnnt aloif que ce boit de cerf était fait de main dîiomine ,. anatl bien qu'on ce dn cou et qneiqnet côtet du même anlmaL
• Le roi charlet VllI était né i Amboite. et j mourut.
* Autre erreur séosiaphique de notre poêle. La dirtanoe entre Amboite et Toun cet de dnq lienet commonett
riante et la mieux diversifiée que f aie encore vue, et au pied d'une prairie qu'arrose la Loire; car cette rivière passe à Amboise.
De tout cela le pauvre M. Fouquet ne put jamais pendant son séjour jouir un petit moment : on avait bouché toutes les fenêtres de sa chambre, et on n*y avait laissé qu'un trou par le haut <• Je demandai de la voir; triste plaisir, je vous le confesse; mais enfin je le demandai. Le soldat qui nous conduisait n'avait pas la def : au défeut, je fus longtemps à considérer la porte, et me fis conter la manière dont le prisonnier était gardé. Je vous en ferais volontiers la description ; mais ce souvenir est trop affligeant.
Qn'eil-U beK>in que je retrace Une garde au loin nonpareil , Cbambre marée, étroite place, Qoelqoe peu d'air pour toute grioa,
Joansanaaoleil,
Nniti aana aommeil.
Trois portes en lix pieds d'espaoe?
Voua peindre on tel appartement Ce serait attirer Toa larmes; Je l'ai ibit inaensiblement':
Cette plainte a ponr mol des charmes.
Sans la nuit, on n'eût jamais pu m'arracher de cet endroit : il fallut enfin retourner à l'hêtel* lerie : et le lendemain nous nous écartâmes de la Loire, et la laissâmes à la droite. J'en suis trèsfùncbé; non pas que les rivières nous aient manqué dans notre voyage.
Depuis ce lien jnsqnes an Limoosin ,
Noos en stoiu passé quatre en chemin.
De fort hon compte, au moins qu'il m'en souYienne :
L'Indre et le Cher, et la Creose et la Vienne.
Ce ne sont pas simples ruisseaux :
Non, non , la carte nous les nomme.
Ceux qui sont péris sous leurs eaux
Ne l'ont pas été dire à Rome.
La première que nous rencontrâmes ce fat l'Indre '.Après ravoir passée, nous trouvâmes
■ FoorrexpUcaUon dececi etdecequi mit. Toyes VBiMMrm de la vie et des ouvrages de Jean de la Fontaine^ troislênie édition, 1824, In 8*. p. SS{ et la lettre de Fouquet que nous avont publiée le premier dant let Nouvelles Œuvres diverses de la Fontaine , 4890 in-S*» page l«4 . et qui a été depnltlnu primée de nouveau à tort, comme inédite, dans l'ouvrais de M. Delort , Intitulé Mu Foyaçu aux environs de Paris ^ I82i.ln-8.L1. p. 308.
* La Fontaine se trompe t la premlèie rivièra qu'il rencontra
ŒUVRES DIVERSES
au bord trois hommes d^assez bonne mine, mais mal vétos et fort délabrés. L'un de ces héros gusmanesques avait fait une tresse de ses cheveux, laquelle luipendaitenderrièrecomme une queue de cheval. Non loin de là nous aperçûmes quelques Phyllis, je veux dire Phyllis d'Egypte, qui venaient vers nous dansant, folâtrant, montrant leurs épaules, et traînant après elles des douégnas détestables à proportion , et qui nous regardaient avec autant de mépris que si elles eussent été belles et jeunes. Je frémis d'horreur à ce spectacle, et j'en ai été plus de deux jours sans pouvoir manger. Deux femmes fort blanches marchaient ensuite : elles avaient le teint délicat , la taille bien faite, de la beauté médiocrement, et n'étaient anges , à bien parler, qu'en tant que les autres étaient de véritables démons. Nous saluâmes ces deux avec beaucoup de respect, tant à cause d'elles que de leurs jupes, qui véritablement étaient plus riches que ne semblait le promettre un tel équipage. Le reste de leur habit consistait en une caped*étoffie Uanche; et sur la tète un petit chapeau à l'anglaise de taffetas de couleur, avec un galon d'argent. Elles ne nous rendirent notre salut qu'en foisant une légère inclination de la tète, marchant toujours avec une gravité de déesses , et ne daignant presque jeter les yeux sur nous , comme simples mortels que nous étions. D'antres douégnas les suivaient, non moins laides que les précédentes ; et la caravane était fermée par un cordelier. Le bagage marchait en queue , partie sur chariots , partie sur bétes de somme ; puis quatre carrosses vides, et quelques valets à l'entour ,
Non sani écarenils et tarquett *, Ni, je pense, nni perroquetf ;
le tout escorté par M. de la Fourcade, garde du corps. Je vous laisse à deviner quelles gens c'étaient. Gomme ils suivaient notre route, et qu'ils débarquèrent à la même hôtellerie où notre cocher nous avait fait descendre, le scrupule nous prit à tous de coucher en mêmes lits
ftit le Cher. AomI , dam les ven précédenls , peur snhrrel'or^ drsgéofnpMqae . 0 aurait dA dire :
U Cber el l*lndn, et la Crean tt la TieoM.
> Sorte de petits chiens.
qu'eux, et de boire en mêmes verres. Il n'y en avait point qui s'en tourmentât plus que la comtesse.
Nous allâmes le jour suivant coucher à Monteb * , et diner le lendemain au Po^t-de-Pilles^ où notre compagnie commença de se séparer. La comtesse envoya un laquais, non chez son mari , mais chez un de ses parents, porter les nouvelles de son arrivée, et donner ordre qu'on lui amenât un carrosse avec quelque escorte. Pour moi, comme Richelieu n'était qu'à cinq lieues, je n'avais garde de manquer de Taller voir' : les Allemands se détournent bien pour cela de plusieurs journées. M. de Châteauneuf, qui connaissait le pays, s'offrit dem'accompagner : je le pris au mot; et ainsi votre oncle demeura seul, et alla coucher à Châtellerault, où nous promîmes de nous rendre le lendemain de grand matin.
Le Port-de-Pilles est un lieu passant, et oii l'on trouve toutes sortes de commodités, même incommodes : il s'y rencontre de méchants chevaux ,
Encore mal ferrés, et plos mal embondiét. Et très-mal enharnaciiéB.
Mais quoi! nous n'avions pas à choisir : tels qu'ils étaient, je les fais mettre en état»
Laisse le pire, et sor le meillenr monter
Pour plus d'assurance nous primes un guide, qu'il nous fallut mener en trousse l'un après l'autre, afin de gagner du temps. Avec cela nous
* II jaquatrelleai nommés MontdsenFrinoe, trotodinsle département de l'Hérault , et un dans celui de rAteTroo ; mais Je n'ai pn trouver aucun lleudeoe nom dans le pays que par> courait la Fontaine. Je présume qu'il a voulu paria* de Jfmtelan , qui se trouvait sur sa route , entre Amboise et le Portde-Pilles. Louis XIV , te rendant à Saint-Jean de Lot . passa par Amboise , et ensuite par Montelan. Vojei le Jomrmai kit* torique amtenant la relation véritable et fidelle (sic) 4m voyage du roy et de ton éminenee pour le traité du ma^ riage . etc., in-4* . I60B , troisième partie . p. 40.
■ Le Port-de-Pilles est un petit hameau au pasmge de la Creuse, qui dépend de U commune des Oiines-db4«bil- Eartin. au midi , quoiqu'tt soit plos près de Lasselle , qui est au nord.
• On Voitde-Pilles à RieheUett, qui est directement à ronist. on mesure sur la carte deCaninl(n»66) ooae mille toéses en Usne droite. Ainsi en doit compter par la roule environ ibt lieues de poste.
Wers de Marot dans son Éjpttrê au roy pour avoêréié desroU (Epttrei,», t.lI,p-94.)
LETTRES A MADAME DE LA FONTAINE
D'eD eûmes que ce qu'B Mut pour voir les choses les plus remarquables. J'avais promis de sacrifier aux vents du midi une brebis noire , aux zéphyrs une brebis blanche, et à Jupiter le plus gras bœuf que je pourrais rencontrer dans le Limousin ; ils nous furent tous favorables. Je crois toutefois qu'il suffira que je les paye en chansons ; car les bœufe du Limousin sont trop chers, et il y en a qui se vendent cent écus dans le pays.
ÉtantarrivésàRichelieu, nous commençâmes par le château, dont je ne vous enverrai pouruint la description qu'au premier jour. Ce que je tons puis dire en gros de la ville, c'est qu'elle aura bientôt la gloire d'être le plus beau village de l'univers. Elle est désertée petit à petit, à cause de l'infertilité du terroir , ou pour être à quatre lieues de toute rivière et de tout passage. En cela son fondateur, qui prétendait en faire une ville de renom, a mal pris ses mesures; chose qui ne lui arrivait pas fort souvent. Je m'étonne, comme on dit qu'il pouvait tout, qu'il n'ait pas fait transporter la Loire au pied de cette nouvelle ville, ou qu'il n'y ait fait passer le grand chemin de Bordeaux. Au défaut , il devait choisir un autre endroit, et il en eut aussi la pensée; mais l'envie de consacrer les marques de sa naissance l'obligea de faire bâtir autour de la chambre où il était né. Il avait de ces vanités que beaucoup de gens blâmeront , et qui sont pourtant communes à tous les héros : témoin celle-là d'Alexandre le Grand, qui faisait laisser où il passait des mors et des brides plus grands qu'à l'ordinaire, afin quela postérité crût que lui et ses gens étaient d'autres hommes, puisqu'ils se servaient de si grands chevaux. Peut-être aussi que l'ancien parc de Richelieu, etles bois de ses avenues, qui étaient beaux , semblèrent à leur maître dignes d'un diâteau plus somptueux que celui de son patrimoine; et ce château attira la ville, comme le principal fait l'accessoire.
Eofin eHe eit , à mon arû , Mal située et bien bâtie;, 'On eo a fidt tous les logii D'une pareille lymétrie.
Ce aont des bitiiiients ftn*t banti ; Leur aspect tous plairait sans toute :
Les dedans ont quelques défiinfs;
Le plus grand c'est qu'Us manquent d'bâte.
La plupart sont inbabités ; Je ne tÎs personne en la rue :
Il m'en déplut ; j'aime aux cités Un peu de bruit et de cohue.
J'ai dit la rue , et j'ai bien dit ; Car elle est seule, et des plus drëtes : Que Dieu lui doune le Crédit De se voir un jour des cadettes I
Vous TOUS souTiendres bien et beau Qu'à chaque bout est une place Grande, carrée, et de niyeau; ' Ce qui sans doute a bonne grâce.
C'est aussi tout, mais c'est assei.
De savoir si la Tille est forte.
Je m'en remets à ses fossés , Murs , parapets , remparts , et porte.
Du reste, je ne vous saurais mieux dépeindre tous ces logis de même parure que par la place Royale : les dedans sont beaucoup plus sombres, vous pouvez croire, et moins ajustés.
J'oubliais à vous marquer que ce sont des gens de finance et du conseil, secrétaires d'État et autres personnes attachées à ce cardinal » qui ont fait foire la plupart deces bâtiments par complaisance, et pour lui faire leur cour. Les beaux esprits auraient suivi leurs exemples, si ce n'était qu'ils ne sont pas grands édificateurs, comme dit Voiture^ : car d'ailleurs ils étaient tous pleins.de zèle et d'affection pour ce grand ministre. Voilà ce que j'avais à vous dire touchant la ville de Richelieu. Je remets la description du château à une autre fois, afin d'avoir plus souvent occasion de vous demander de vos nouvelles, et pour ménager un amusement qui vous doit faire passer notre exil avec moins d'ennui.
* Voiture, dans sa lettre à GosUrt ( 1. 1, p. 209de ses Œuvres, édit de 1077 . lettre art ) , dit : • Nous autres beau esprits , • nous ne sommes ^pas grands édifieatews , et nous nous « fondou sur ces vers d'Horace :
JEdlflctre catas , plaofteUo «djungtra mnros, 81 qa«m deleciat barbatum, Inaanla Terwt.
Llb.n,iatni,T.MT.
ŒUVRES DIVERSES