‹ Œuvres complètes de Jean Racine (volume 2)Chapitre 14 sur 32 · LA FONTAINE A RACINE · texte numérisé non relu

LA FONTAINE A RACINE

De Cbâieau-Thierry , le 6 juin i686.

PoiGivAiNT , à son retour de Paris, m'a dit que vous preniez mon silence en fort mauvaise part , d'autant plus qu'on vous avait assuré que je travaillais sans cesse depuis que je suis à Château-Thierry , et qu'au lieu de m'appliqvier à mes affaires, je n'avais que des vers en tète. Il n'y a de tout cela que la moitié de vrai. Mes affaires m'occupent autant qu'elles en sont dignes, c'est-à-dire, nullement; mais le loisir qu'elles me laissent, ce n'est pas la poésie, c'est la paresse qui l'emporte. Je trouvai ici, le lendemain de mon arrivée , une lettre et un couplet d'une fille âgée seulement de huit ans; j'y ai répondu; c'a été ma plus forte occupation depuis mon arrivée. Voici donc le couplet avec le billet qui l'accompagne :

Sur l'air //e Joconde.

« Quand je veux faire une chanson

>> Au parfait La Fontaine , » Je ne puis rien tirer de bon

>> De ma timide veine.

l8o LETTRES DE RACINE,

» E!!c est tremblante à ce moment,

» Je n'en suis pas surprise ; » Devant lui mon faible talent

» Ne peut être de mise. »

« Je crois , en vérilé , que je ne serais jamais par- 5> venue à faire une chanson pour vous , Monsieur , si >j je n'avais en vue de m'en attirer une des vôtres. M Vous me l'avez promise , et vous avez à faire à une 3J personne qui est vive sur ses intérêts. Songez que >j je vous assassinerai jusquà ce que m'ayez tenu vo- » tre parole. De grâce, Monsieur, ne négligez point ï> une petite Muse qui pourrait parvenir , si vous lui » jetiez un regard favorable. »

Ce couplet et celte lettre , si ce qu'on me mande de Paris est bien vrai , n'ont pas coûté une demi-heure à la demoiselle, qui quelquefois met de l'amour dans ses chansons , sans savoir ce que c'est qvi'amour. Comme j'ai vu qu'elle ne me laisserait point en repos que je n'eusse écrit quelque chose pour elle , je lui ai envoyé les trois couplets suivans. Ils sont sur le même air.

Paule, vous faites joliment

Lettres et chansonnettes ; Quelques grains d'amour seulement,

Elles seraient parfaites.

Quand ses soins au cœur sont connus.

Une Muse sait plaire. ^

Jeune Paule, trois ans de plus Font beaucoup à l'affaire.

DEUXIEME RECUEIL. lOi

Vous parlez quelquefois (l'amour j

Paule , sans le connaître; Mais j'espère vous voir un jour

Ce petit dieu pour maître.

Le doux lanj^age des soupirs

Est pour vous lettre close. Paule , trois retours des zt'phyrs

Font beaucoup à la chose.

Si cet enfant, dans vos chansons,

A des grâtes naïves , Que sera-ce quand ses leçons

Seront un peu plus vives?

Pour aider l'esprit en ses vers

Le cœur est nécessaire ; Trois printems sur autant d'hivers

Font beaucoup à l'affaire.

Voyez , Monsieur , s'il y avait là de quoi vous fâcher de ce que je ne vous envoie pas les belles choses que Je produis. Il est vrai que j'ai promis une lettre au prince de Conti ' ; elle est à présent sur le métier : les vers suivans y trouveront leur place.

Un sot plein de savoir est plus sot qu'un autre homme: Je le fuirais jusques à Rome ; Et j'aimerais mille fois mieux Un glaive aux mains d'un furieux, Que l'e'tude en certains génies.

' François-Louis de Bourbon , prince de la Roche-sUr- Yon , devenu prince de Conti par la mort de son frère aine, en iSR'S.

l82 LETTRES DE RACINE.

Ronsard est dur , sans goût, sans choix , Arrangeant niaises mots, gâtant par son françois Des Grecs et des Latins les grâces infinies. Nos aïeux , bonnes gens, lui laissaient tout passer, Et dV-rudition ne se pouvaient lasser.

C'est un vice aujourd'hui : l'on oserait à peine En user seulement une fois la semaine.

Quand il plaît au hasard de vous en envoyer, II faut la bien choisir, puis la bien employer, Encore avec ces soins n'esl-oii pas sûr de plaire. Cet auteur a , dit-on , besoin d'un commentaire : On voit bien qu'il a lu ; mais ce n'est pas l'affaire ; Qu'il cache son savoir, et montre son esprit. Racan ne savait rien ; comment a-t-il écrit? Et mille autres raisons, non sans quelque apparence. Malherbe de ces traits usait plus fréquemment. Sous lui la cour n'osait encore ouvertement Sacrifier à l'ignorance.

Puisque je vous envoie ces petits échantillons , tous en conclurez, s'il vous plaît, qu'il est faux que je fasse le mystérieux avec vous. Mais, je vous en prie, ne montrez ces derniers vers à personne ; car madame de la Sablière ne les a pas encoi-e vus.

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