LETTRE PREMIÈRE
BOILEAU A RACINE
Aiileuil, 13 mai 1687.
Je voudrais bien pouvoir vous mander que ma voix est revenue , mais la vérité est qu'elle est au même état que vous l'avez laissée, et qu'elle n'est haussée ni baissée d'un ton. Rien ne peut la faire revenir ; mon ânesse y a perdu son latin , aussi bien que tous les médecins. La différence qu'il y a entre eux et elle , c'est que son lait m'a engraissé et que leurs remèdes me dessèchent. Ainsi, mon cher Monsieur, me voilà aussi muet et aussi chagrin qi\e jamais. J'aurais bon besoin de votre vortvi , et surtout de votre vertu chrétienne pour me consoler ; mais je n'ai pas été élevé , comme vous , dans le sanctuaire de la piété, et, à mon aviS; une vertu
l84 LETTRES DE RACINE,
ordinaire ne saurait que blanchir contre un aussi jusle sujet de s'a ïligci* qu'est le mien. Il me faut de la grâce , et de la grâce augustiniennela plus efficace pour m'empèclier de me désespérer ; car je doute que la grâce molinienne, la plus suffisante, suffise pour me soutenir dans l'abattement où je suis. Vous ne sauriez vous imaginer à quel excès \a cet abiittement , et quel mépris il m'inspire pour toutes les choses de la terre, sans néanmoins ( ce qui est de fâcheux) m'inspirer un assez grand goût des choses du ciel. Quelque insensible pourtant qu'il m'ait rendu pour tout ce qui se passe ici bas , je ne suis pas encore indifférent pour la gloire du Roi. Vous me ferez donc plaisir de me mander quelques particularités de son voyage , puisque tous ses pas sont historiques, et qu'il ne fait rien qui ne soit digne , pour ainsi dire, d'être raconté à tous les siècles. Je vous aurai aussi beaucoup d'obligation , si vous voulez en même tcms m'écrire dt"S nouvelles de votre santé. Je meurs de peur que votre mal de gorge ne soit aussi persévérant que mon mal de poitrine. Si cela est, je n'ai plus d'espérance d'être heureux, ni par autrui, ni par moi- même. On me vient de dire ([ue Furelière a été à l'extrémité, cl que , par l'avis de son confesseur, il a envoyé quérir tous les académiciens offensés dans son factum , et qu'il leur a fait une amende honorable dans h s formes , mais (|u il se porte mieux maintenant. J aurai soin de m'éclaircir de la clioce, et je vous en manderai le détail. Le père Sou-
TROISIÈME RECUEIL. l81»
venin ' a dîne aujourd'hui chez moi , et m'a fort prié de vous faire ses recommandations. Je vous les fais donc , et en récompense , je vous conjui'e de faille bien les miennes au cher M. Félix ^. Pourquoi faut-il que je ne sois pas avec lui et avec vous , ou que je n'aie pas du moins une voix pour crier encore contre la fortune qui m'a envié ce bonhevir? Dites Lien aussi à M. le marquis de Termes ^ qvie je songe à lui dans mon infortune , et qu'encore que je sache assez comJjien les gens de cour sont peu touchés des malheurs d'autrui , je le tiens assez galant homme pour me plaindre. Maximilien ^ m'est venu voir à Auteuil , et m'a lu quelque cliose de son Théophraste. C'est un fort honnête liomme , et à qui il ne manquerait rien si la nature l'aA'ait fait aussi agréable qu'il a envie de l'être. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du mérite. Je vous donne le bonsoir et suis tout à vous.
' Génovefain , parent de Racine.
" Premier chirurgien de Louis XIV. Ce fut lui qui fit à ce Pjjnce l'opération de la fistule en 1686.
^ Roger de Pardaillan de Gondrin , marquis de Termes. Roileau avait en ge'nt'ral fort peu d'estime pour les gens de cour. Le marquis de Termes lut l'un de ceux qui lui déplurent le moins. «M. de Termes, disait-il, est toujours à la pensée » d'autrui, et c'est en cela surtout que consiste le savoir-vivre. »
* La Bruyère.
i86 LETTRES DE RACINE,
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RACINE A BOILEAU
A Luxemboiii'j ' , ce 24 mai (iCS;)-
\ OTRE lettre m'aurait fait beaucoup plus de plaisir si les nouvelles de votre santé eussent été un peu meilleures. Je vis M. Dodarl ^ comme je venais de la refcevoir, et la lui montrai. Il m'assura que vous n'aviez aucun lieu de vous mettre dans l'esprit que votre voix ne reviendra point , et me cita même quantité de gens qui sont sortis fort heureusement d'un semblable accident. Mais, sur toutes choses, il vous recommande de ne point faire d'effort pour parler, et , s'il se peut , de n'avoir commerce qu'avec des gens d'une oreille fort subtile ou qui vous entendent à demi-mot. Il croit que le sirop d'abricot vous est fort bon , et qu'il en faut prendre quelquefois de pur, et très-souvent de mêlé avec de l'eau , en l'avalant lentement et goutte à goutte ;
' Louis XIV alla, en 1G87, visiter les fortifications de Luxembourg. Ce fut un voyage de (juinze jours, où il mena les Princesses. ( Voyez les Lettres de madame de Se'vignc au comte de Bussi, des 5 avril et 3i mai 1687.) Racine suivit le Roi dans ce voyage.
~ Denis Bodart. Voyez tome VII , page 3o6.
/IROISIÈME RECUEIL. 187
•c point boire trop frais, ni de vin que fort trempé; lin reste vous tenir l'esprit toujours gai. Voilà à peu près le conseil que M. Menjot me donnait autrefois '. M. Dodart approuve beaucoup votre lait d'ànesse , mais beaucoup plus encore ce que vous dites de la vertu moliniste. Il ne la croit nullement propre à votre mal y et assure même qu'elle y serait très-nuisible. Il m'ordonne presque toujours les mêmes choses pour mon mal de gorge, qui va toujours son même train, et il me conseille un régime qui peut-être me pourra guérir dans deux ans , mais qui infailliblement me rendra dans deux mois de la taille dont vous voyez qu'est M. Dodart lui-même =. M. Félix était présent à tovites ces ordonnances qu'il a fort approuvées, et il a aussi demandé des remèdes pour sa santé , se croyant le plus malade de nous trois. Je vous ai mandé qu'il avait visité la boucherie de Cbâlons. Il est, à l'heure que j^e vous parle , au marché , où il m'a dit qu'il avait rencontré ce matin des écrevisses de fort bonne mine. Le voyage est prolongé de trois jours , et on demeurera ici jusqu'à lundi prochain. Le prétexte est la rougeole de M. le comte de Toulouse; mais le vrai est apparemment que le Roi a pris goùt à sa conquête , et qu'il
^ Racine aimait à raconter ce trait de son me'decin , qui , lui ayant défendu de boire du vin, de manger de la viande, de lire et de s'appliquer à la moindre cliose , avait ajoute -.Du reste , réjouissez- vous.
^il était cxlivuK'mcnt nKiisre.
l88 LETTRES DE KACINE,
n'est pas fâclié de l'examiner tout à loisir. Il a cléjk considéré toutes les fortifications Tune après l'autre , est entré jusques dans les contremines du chemin couvert , qui sont fort belles , et surtout a été fort aise de voir ces fameuses redoutes entre les deux chemins couverts , lesquelles ont tant donné de peine à M. de Vauban. Aujourd'hui le Roi va examiner la circonvallalion, c'est-à-dire , faire vm tour de sept ou huit lieues. Je ne vous fais point le détail de tout ce qui m'a paru ici de merveilleux : qu'il vous suffise que je vous en rendrai bon compte quand nous nous verrons, et que Je vous ferai peut-êti'e concevoir les choses comme si vous y aviez été. M. de Vauban a été ravi de me voir, et ne pouvant pas venir avec moi, m'a donné un ingénieur qui m'a mené partout. 11 m'a aussi abouché avec M. d'Espagne , gouverneur de Thionville , qui se signala tant à Saint-Godart ' , et qui m'a fait souvenir qu'il avait souvent bu avec moi à l'auberge de M. Poignant ^ , et que nous étions , Poignant et moi , fort agréables avec feu M. de Bernage , Evèque de Grasse ^.
' Saint-Godart, ou plutôt Sainl-Golliard, est une petite ville de la Basse-Hongrie , près de laquelle les Français , alliés aux Allennands, remportèrent une célèbre victoire sur les Turcs, le I". août 1G64. Ce M- d'Espagne servait, comme major ;, dans le régiment de la Ferté , infanterie.
- Voyez à la page 128 de ce volume.
^ Antoine de Kernage, successeur du célèbre Antoine Godeau , mort en 1675.
Sérieusement ce M. d'Espagne est un fort galant homme, et il m'a paru un grand air de vérité dans tout ce qu'il m'a dit de ce combat de Saint-Godart. Mais , mon cher Monsieur, cela ne s'accorde ni avec M. de MonlecucuUi, ni avec M. de Bissy, ni avec M. de la Feuillade ' , et je vois bien que la vérité qu'on nous demande tant est bit^n plus difficile à trouver qu'à écrire. J'ai vu aussi M. de Charvil , qui était intendant à Gigeri -. Celui-ci sait apparemment la vérité , mais il se serre les lèvres tant qu'il peut de peur de la dire, et j'ai eu à peu près la même peine à lui tirer quelques mots de la bouche , que Trivelin avait à en tirer de Scaramouche, musicien bègue. M. de Gourville^ arriva hier, et tout en arrivant me demanda de vos nouvelles. Je jie finirais point si je vous nommais tous les gens qui m'en demandent tous les joui'S avec amitié. M. de Che-
• Le maréchal de la Feuillade , n'étant encore que comte de la Feuillade et maréchal-de-camp , avait commandé les Français à Saint-Gothard , où Montccuculli commandait les troupes impériales. Claude de Thyard, comte de Bissy, baron de Pierre. s'y était très-distingué. On voit quels soins Racine se donnait pour se procurer des renseignemens exacts sur l'histoire qu'il était chargé d'écrire.
^ Gigeri en Afrique , près d'Alger, fut pris par le duc de Beaufort, le 11 juillet 1664. On ne le garda que trois mois. Le chevalier de Charvil dirigeait cette expédition.
^ Jean-Iiérauld de Gourville , dont on a des Mémoires, mori en 1705.
vreuse ' entre autres ; M. de Noailles ^, Monseigneur le Prince que je devrais nommer le premier ^, sm-lout M. Moreau notre ami ^, et M. Roze ^; ce dernier avec des expressions fortes , vigoureuses , et qu'on voit bien en vérité qui partent du cœur. Je fis hier grand plaisir à M, de Termes de lui dire le souvenir que vous aviez de lui. M. l'Arclievêque d'Embrun ^ est ici , toujours mettant le Roi en bonne Innneur. M. de Rheims 7, M. le président de Mesmes ^ et M. le cardinal de Furstemberg 9 ; enfin , plus de gens troij fois qu'à Ver-
' Charles-ÏIonoré d'Albert, fils du duc de Luynes, et gendre de Colbert.
^ Anne- Jules, duc de Noailles, qui depuis fut maréclial de France.
^ Il avait pris ce nom depuis la mort de son père , le grand Conde' , arrive'e l'année précédente.
* Chirurgien ordinaire du Roi. II mourut en 169.'}. ^Toussaint Roze, président au Parlement, secrétaire de la
Chambre et du Cabinet du Roi, l'un des quarante de l'Académie française.
^ Charles Brulart de Genlis, qui a occupé ce siège pendant cjuarante-six ans.
' Charles-Maurice le Tellier , frère de Louvois.
* Jean -Jacques de Mesmes, de l'Académie française. Il mourut l'année suivante.
9 Guillaume Egon , prince de Furstemberg , évêque de Strasbourg. Il avait élé fait Cardinal l'année précédente.
sailles, la presse dans les rues comme à Bouqueuon ', une infinité d'Allemands et d'Allemandes qui veulent voir le Roi '.
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LETTRE m.
BOILEAU A RACINE
Auleiiil, le a6 mai iCb/-
J E ne me suis point hâté de vous répondre , parce que je n'avais rien à vous mander que ce que je vous avais déjà écrit dans ma dernière lettre ; les choses sont changées depuis. J'ai quitté au bout de cinq semaines le lait d'ànesse , parce que non-seulement il ne me rendait pas la voix , mais qu'il commençait à m'ôter la santé en me donnant des dégoi^ils et des espèces d'émotions tirant à la fièvre. Tout ce que vous a dit M. Dodart est fort raisonnable , et je veux croire sur sa patole que tout ira bien : mais, entre nous, je doute que ni lui, ni personne connaisse bien ma ma-
" Ou Saar-Bockenheim, petite ville du comte' de Saai- Werden , dans ce qu'on appelait la Lorraine allemande, et qui est aujourd'hui comprise dans le de'partement de la Meurthe.
^ La suscription de cette lettre est : A M. Despréaux, chez M. tabbà de Dreux , cloitre Notre- Dame y à Paris.
ladie, ni mon tempérament. Quand je fus attaqué do la difficulté de respirer, il y a vingt-cinq ans, tous les médecins m'assuraient que cela s'en irait , et se moquaient de moi quand je témoignais douter du contraire. Cependant cela ne s'est point en allé, et j'en fus encore hier incommodé considérablement. Je sens que cette difllculté de respirer est au même endroit que ma difficulté de parler, et que c'est un poids fort extérieur que j'ai sur la poitrine, qui les cause l'une et l'autre. Dieu veuille qu'elles n'aient pas fait une société inséparable ! Je ne vois que des gens qui prétendent avoir eu le même mal que moi et qui en ont été guéris ; mais outre que je ne sais au fond s'ils disent vrai , ce sont pour la plupart des femmes ou des jeunes gens qui n'ont point de rapport avec un homme dn cinquante ans : et d'ailleurs , si je suis original en quelque chose , c'est en infirmités , puisque mes maladies ne ressemblent jamais à celles des autres. Avec tout ce que je vous dis , je ne me couche point que je n'espère le lendemain m'éveiller avec une voix sonore ; et quelquefois même après mon réveil , je demevire long-tems sans parler pour m'entretenir dans mon espérance. Ce qui est de vrai , c'est qu'il n'y a point de nuit que je ne recouvre la voix en songe ; mais je reconnais bien ensuite que tous les songes , quoi qu'en dise Homère , ne viennent pas de Jupiter, ou il faut que Jupiter soit un grand menteur. Cependant je mène une vie fort chagrine et fort peu propre aux conseils
TROISIÈME RECUEIL. igS
de M. Dodart, d'autant plus que je n'oserais m' appliquer fortement à aucune chose, et qu'il ne îne sort rien du cerveau qui ne me tombe sur la poitrine et qui ne me ruine encore plus la vois.. Je suis bien aise que votre mal de gorge vous laisse au moins plus de liberté et ne vous empêche pas de contempler les merveilles qvii se font à Luxembourg '. Vous avez raison d'estimer comme vous faites M. de Vauban. C'est un des hommes de notre siècle , à mon avis , qui a le plus prodigieux mérite , et pour vous dire en un mot ce que je pense de lui , je crois qu'il y a plus d'un maréchal de France qui, quand il le rencontre, rougit de se voir maréchal de France. Vous avez fait une grande acquisition en l'amitié de M. d'Espagne, et c'est ce qui me fait encore plus déplorer la perte de ma vois , puisque c'est vraisemblablement ce qui m'a fait manquer cette acquisition. J'écris à M. de Flamarin. Je veux croire que notre cher Félix est le plus malade de nous trois ; mais , si ce que vous me mandez est véritable , l'affliction qu'il en a , est une affliction à la Piiy-Morine - , je veux dire fort dévorante , et qui ne lui a pas fait perdre la mémoire des soles et des longes de veau. Faiteslui bien mes baise-mains , aussi bien qu'à M. de Termes ,
' On fortifiait alors cette place.
^ Pierre Boileau de Puy-Moriu, frère de Despréaux, aimait les plaisirs et surtout ceux de la table.
lîaciae. viix. 9
a M. de NIert • et à M. Moreau. Adieu, mon clier Monsieur, aimez-moi toujours et croyez que je vous rendrai bien la pareille.
LETTRE ÏV^
BOILEAU A RACINE
A Bourbon , le 21 juillet {1687).
JJepuis ma dernière lettre, j'ai été saigné, purgé, etc.; il ne me manque plus aucune des formalités prétendues nécessaires pour prendre les eaux. La médecine
' François de Niert, seigneur du maniuisat de Gambais , premier valet-dc-chainbre ordinaire du roi, mort en 1719- Il «■tait lié avec les gens de lettres les plus distingue's , et La Font )ine lui a adresse' une epitre en vers. Il perdit un bras par la faute de Fe'lix son ami, cjui lui coupa l'artère dans une saignée. C'e fait csf rapporté comme récemment arrivé dans une lettre de madame de Sévigné, en date du 12 octobre ifiSg, c'est-àdire, trois ans après que le même chirurgien eut fait au roi l'opéntion de la fistule, \insi ceux qui, comme La Beaumelle dans SCS Mémoires de madame de Maintenon, croient, d'après les manuscrits de M. Hébert, évéque d'Agen, que Félix estropia M. de Niert en 1686 , le lendemain qu'il eut fait au roi l'opéi-alion de la fistule, sont Jl^hs l'erreur. Celte lettre de madame de Sévigné, étant datée de Tannée 1689, ne laisse aucune incertitude.
* Cette lettre et les quinze suivantes ont été écrites pendant
TROISIÈME KECUriL. igS
une j'ai prise aujourd'hui m'a fait , à ce qu'on tlii, tous les biens Ju monde ; car elle m'a l'ail tom])er quatre ou cinq fois eu faiblesse, et m'a mis en tel état qu'à peine je me puis soutenir. C'est demain ([ue se doit commencer le grand chef-d'œuvre , je veux dire que demain je dois commencer à prendre des eaux. M. Bourdier mon médecin me remplit toujours de grandes espérances. Il n'est pas de l'avis de M. Fagon ' pour le bain , et cite même des exemples de gens , non-seulemtnit <pii n'ont pas recouvré la voix, mais qui l'ont même perdue pour s'être baignés. Du reste , on ne peut pas l'aire plus d'estime de M. Fagon qu'il en fait , et il le regarde comme l'Fsculapede ce tems. J'ai fait connaissance avec deux ou trois maladts <|ui valent bien des gens en santé. J'en al trouve un même avec qui j'ai étudié autrefois , et qui est fort galant homme. Ce ne sera pas une petite affaire pour moi que la prise des eaux, qui sont, dit-on, fort endormantes , et avee lesquelles néanmoins il faut absolument s'empêcher de dormir. Ce sera un noviciat terrible; mais que ue faiton pas pour avoir de quoi contredire M. Charpentier- ?
un voyage que fit lîoile;tu à Bourbon , près Moulins , |)OUr prendre les eaux à cause d'une exlinclion de voix. Les lellrcs de Racine portent pour suscription : A M. Dcspriaux , chez M. Prévost , chirurgien à Bourbon.
' Gul-Crescenl Fagon , me'decin des enfans de France , et qui par la suite lut preiniiT médecin du Roi.
" François Charpentier, de l'Acadéniire française; il était aussi
Je n'ai point encore eu de lems pour me remettre à l'étude, parce que j'ai été assez occupé des remèdes, pendant lesquels on m'a défendu surtout l'application. Les eaux , dit-on , nie donneront plus de loisir , et , pourvu que Je ne m'endorme point, on me laisse toute liberté de lire, et même de composer. Il y a ici un trésorier de la Sainte-Chapelle, grand ami de M. de Lamoignon ' , qui me vient voir fort souvent ; il est homme de beaucoup d'esprit , et s'il n'a pas la main si pi'onipte à répandre les bénédictions que le fameux M. de Coutauces =* , il a en récompense beavicoup plus de lettres et beaucoup plus de solidité. Je suis toujours fort affligé de ne vous point A'oir, mais franchement le séjour de Bourbon ne m'a point paru jusqu'à présent si horrible que je me l'étais imaginé. J'ai un jardin pour me promener, et je m'étais préparé à une si grande inquiétude , que je n'en ai pas la moitié de ce que j'en croyais avoir. Celui qui doit porter celte lettre à Moulins me presse fort; c'est ce qui fait que je me hâte de vous dire que je n'ai pas mieux conçu combien je vous aime , que dejiuis notre triste séparation. Mes
de la petite Acade'mie, qui depuis fut l'Acadcmie des inscriptions et médailles , et enfin des inscriptions et belles-lettres.
'Chrétien-François de Lamoignon, mort en 1709, celui à qui Boilcau avait adressé sa VI«. Epitre.
- Claude Auvry, ancien évèque de CoulanceS, était trésorier delà Sainte-Chapelle de Paris lors de la querelle qui fut l'ocrasion du poëme du Lutrin-
icîcom mandations au cher M. Félix, et je vous supplie, quand même je l'aurais oublié dans quelqu'une de mes lettres, de supposer toujours que je vous ai parlé de lui , parce que mon cœur Ta fait si ma main ne l'a pas écrit. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Despréaux.
RACT'NE A BOILEAU.
A Paris, le ùô juiUel (1687).
.1 Ë commençais h m'ennuyer beaucoup de ne point recevoir de vos nouvelles, et je ne savais même que répondre à quantité de gens qui m'en demandaient. Le Roi, il y a trois jours, me demanda à son dîner comment allait votre extinction de voix. Je lui dis que vous étiez à Bourbon. Monsieur prit aussitôt la parole, et me fit là- dessus force questions, aussi bien que Madame ' , et vous fîtes l'entretien de plus de la moitié du dîner. Je me trouvai le lendemain sur le chemin de M. de Louvois , qui me parla aussi de vous , mais avec beaucoup de bonté, et me disant, en propres
' C'était la seconde femme de Monsieur , Elisabeth-Charlotte {le Bavière , mère du duc d'Orle'ans , qui fut depuis re'gent de France.
U)^ LETTHES DE KACINE,
mois , qu'il était très-fàché que cela durât si longlems. Je ne vous dis rien de mille autres qui me parlent tous les jours de vous ; et quoique j'espère que vous retrouverez bientôt votre voix tout entière, vous n'en aurez jamais assez pour suffire à tous les remercîmens que vous aurez à faire.
Je me suis laissé débavicher par M. Félix pour aller demain avec le Roi à Maintenon. C'est vm voyage de quatre jours '. M. de Termes nous mène dans son carrosse, et j'ai aussi débauché M. Hessein ' pour faire le (Quatrième. Il se plaint toujours beaucoup de ses vapeurs , et je vois bien qu'il espère se soulager par quelque dispute de longue haleine; mais je ne suis guères en état de lui donner contentement , me trouvant toujours assez incommodé de ma gorge dès que j'ai parlé un peu de suite. Cela va pourtant mieux que quand vous êtes parti , mais je ne suis pas encore hors d'affaii'C. Ce qui m'embarrasse , c'est que M. Fagon et plusieurs autres médecins très-habiles m'avaient oi'donné , comme vous savez , de boire beaucoup d'eau
' Dans un recueil de Pi'eres fugitii^cs pour senir à V Histoire 'de France ^ en 3 vol. \\\-\°. , imprimé à Paris en 1-05 , on li'ouve un Itinéraire des Rois de France , dans lequel on lit que Louis XIV fit trois voyages à Maintenon, dont le dernier eut lieu le iij avril 1687. Cette lettre de Racine prouve que l'auteur de ï Itinéraire n'a pas été bien informé.
^ Pierre Ilessein , secrétaire du Roi, était frère de madame c'a la Sablière, et l'ami de Racine, de Boileau et de La Fontaine.
(Je Sainte - Reine et des tisanes de chicorée, et j'ai trouvé chez M. Nicole un médecin qui me paraît fort sensé , qui m'a dit qu'il connaissait mon mal à fond ; qu'il en a gviéri plusieurs gens en sa vie , et que je ne guérirais jamais tant que je hoirais de l'eau ou de la tisane ; que le seul moyen de sortir d'affaire était de ne boire que pour la seule nécessité, et tout au plus pour détremper les alimens dans l'estomac. Il a appuyé cela de quelques raisonnemens qui m'ont paiu assez solides. Ce qui est arrivé de là, c'est que présentement je n'exécute ni son ordonnance ni celle de M. Fagon. •Te ne me noie plus d'eau comme je faisais; je bois à ma soif, et vous jugez bien que , par le tems qu'il fait, on a toujours assez soif, c'est-à-dire , à vous parler franchement, que je me suis remis dans mon train de vie ordinaire, et je m'en trouve assez bien. Le même médecin m'a assuré que , si les eaux de Bourbon ne TOUS guérissaient pas , il vous guérirait infailliblement. Il m'a cité l'exemple d'un chantre de Notre-Dame (je crois que c était une basse ) , à qui un rhume avait lait perdre entièrement la voix depuis six mois, et il était sur le point de se retirer. Le médecin que je vous dis l'entreprit , et avec une tisane d'une Lerbe qu'on appelle je crois erysimum , il le tira d'affaire en trois semaines , en telle sorte que , non-seulement il parle , mais il chante très-bien , et a la voix aussi forte qu'il l'ait jamais eue. Ce diantre a, dit-il, plus de quarante ans. J'ai conté la chose aux médecins de la Cour; ils
.avouent que cette plante d^erysinium est très -bonne pour la poitrine ; mais ils disent qu'ils ne lui croient pas la vertu que dit mon médecin. C'est le même qui a deviné le mal de M. Nicole ; il s'appelle M. Morin ', et il est à mademoiselle de Guise ^. M. Fagon en fait un fort grand cas. J'espère que vous n'aurez pas besoin de lui; mais cela est toujours bon à savoir, et si le malheur vovdait que vos eaux ne fissent pas tout l'effet que vous souhaitez , voilà encore une assez bonne consolation que je vous donne. Je ne vous manderai point cette fois- ci d'autres nouvelles que celles qui regardent votre santé et la mienne. Je vous dirai seulement que j'ai encore mes deux chevaux sur la litière.
BOILEAU A RACINE
A Boaibon, le 2g juillet (ifi?^).
V OTRE lettre m'a tiré d'un fort grand embarras ; car je doutais que vous eussiez reçu celle que je vous avais écrite, et dont la réponse est arrivée fort tard à Bourbon. Si la perte de ma voix ne m'avait fort guéri de la
* Louis Morin. Il a clé de l'Académie des sciences, et est mort en lyiô, âge de quatre-vingts ans.
2 Marie de Lorraine , dite mademoiselle de Guise. Elle mourut en i688.
vanité , j'aurais été très seusible à tout ce que vous m'avez mandé de l'honneur que m'a fait le plus grand Prince delà terre, en vous demandant des nouvelles de ma sanlé ; mais l'impuissance où ma maladie me met de répondre , par mon travail , à toutes les bontés qu'il me témoigne , me fait un sujet de chagrin de ce qui devrait faire toute ma joie. Los eaux jusqu'ici m'ont fait im foï't grand bien , suivant toutes les règles , puisque je les rends de reste , et qu'elles m'ont pour ainsi dire tout fait sortir du corps, excepté la maladie pour laquelle je les prends. M. Bourdier mon médecin soutient pourtant que j'ai la voix plvis forte que quand je suis arrivé, et M. Baudière mon apothicaire, qui est encore meilleur juge que lui puisqu'il est sourd , prétend aussi la même chose ; mais pour moi , je suis pei*suadé qu'ils me flattent, ou plutôt qu'ils se flattent euxïnèmes , et , à ce que je puis reconnaître en moi , je tiens que les eaux me soulageront plutôt la difficulté de respirer, que la difficulté de parler. Quoi qu'il eu soit , j'irai jusqu'au bout , et je ne donnerai point occasion à M. Fa-on et à M. Félix de dire que je me suis impatienté. Au pis aller, nous essaierons cet hiver Yerysùmim. Mon médecin et mon apothicaire , à qui j'ai montré Fendroit de votre lettre oi!i vous parlez de cette plante, ont témoigné tous deux en faire un fort grand cas ; mais M. Bourdier prétend qu'elle ne peut rendre la voix qu'à des gens qui ont le gosier attaqué ,. et non pas à un homme comme moi , qui a tous les musclos
do la poitrine em])arrass;''S. Peut-être que , si j'avais le gosier malade , prétentlrait-il qu<; Verj simum ne saurait guérir que ceux qui ont la poitrine attaquée. Le bon de l'affaire est qu'il persiste toujours dans la prnsée que les eaux de Bourbon me rendront bientôt la Toix. Si cela arrive, ce sera à moi, mon cher Monsieur, à vous consoler, puisque , de la manière dont vous me parlez de votre mal de gorge, je doute qu'il puisse être guéri sitôt, svirlout si vous vous engagez en de longs voyages avec M. Hessein. Mais laissez-moi faire : si la voix me revient, j'espère de vous soulager dans les disputes que vous aurez avec lui, sauf à la perdre encore une seconde fois pour vous rendre cet office. Je vous prie pourtant de lui faire bien Aes amitiés de ma part , et de lui faire entendre que ses contradictions me seront toujours beaucoup plus agréables que les complaisances et les applaudissemcns fades des amateurs de beaux-esprits. Il s'est trouvé ici , parmi les Capucins , un de ces amateurs , qui a fait des vers à ma louange. J'admire ce que c'est que des hommes. V^anilas et omnia vanitas. Cette sentence ne m'a jamais paru si vraie qu'en fréquentant ces bons et crasseux Pères. Je suis bien fâché que vous ne soyez point encore habitué à Aiiteuil, où
Ipsi te fontes , ipsa hœc arhusta vocabani]
c'est-à-dire , où mes deux puits et mes abricotiers vous .îppelaicnt.
TKOISIÈME RECUEIL. 2o3
Vous faites très-bien d'aller à Maiutenon avec une compagnie aussi agre'able que celle dont vous me parlez , puisque vous y trouverez votre utilité et votre plaisir. Oinne tiilit punctum ^ etc.
Je n'ai jamais pu deviner la critique (fue vous pput faire M. l'abbé Tallemant ' sur l'endroit de i'épUapLe que vous m'avez marqué. N'est-ce point qu'il préiend que ces termes , il fut nommé , semblent dire que le roi Louis XIII a tenu M. le Telller - sur les fonts de baptême, ou bien que c'est mal dit, cjxie le Roi le cho'sit pour remplir la charge ^ etc. , parce que c'est la charge qui a rempli M. le Tellier, et non pas BI. le Tellier qui a rempli la cbai'ge ; par la même l'aison que c'est la ville qui entoure les fossés, et non pas les fossés qui entourent la ville. C'est à vous à raexpliquer celte énigme.
Faites bien , je vous prie , mes baise-mains au Père Bouliours et à tous nos amis qiiand vous les rencontrerez; mais surtout témoignez bien à M. Nicole la pro* fonde vénération que j'ai pour son mérite et pour la
' Paul Tallemant, de l'Académie française , secrétaire de cel!c clés insciiplicus; W mourut en 1710. li avait ttë chargé de faire un compliment au Roi sur sa convalescence en ib36. Il travailla beaucoup à l'Histoire de Louis XIV, par médailles, qui parut en 1702.
- Il s'agissait de l'epitaphe du cb^.T^celîer le Te'licr, qui était mort depuis dii-huit mois.
2o4 LETTRES DE RACINE,
simplicité de ses mœurs , encore plus admirable que son mérite. Vous ne me parlez point de Tépitiplio de mademoiselle de Lamoignon '. Voilà, ce me semble, une assez longue lettre pour un homme à qui ou défend les longues applications , et qu on presse d'ailleurs de donner celte lettre pour la porter à Moulins. J'ai appris, par la Gazette, que M. l'abbé de Choisy ' était agréé à l'Académie. Voici encore une voix que je vous envoie pour lui si les trente-neuf ne suffisent pas. Adieu , aimez-moi toujours , et croyez que je n'aime rien plus que vous. Je passe ici le lems , siciii quîmiis , quandb ut volumus non possum. Adieu encore une fois. Dites à ma sœur et à M. Manchon ^ que je ne manquerai pas de leur écrire par la première commodité. J'ai écrit à M. Marchand.
' IVIagdelaine de Lamoignon , sœur du premier Président Guillaume de Lamoignon , morte le i4 avril précèdent, à l'âge de soisante-dix ans.
^ L'abbé de Choisy fut reçu à l'Académie française le a5 aoiV suivant, à la place du duc de Saint-Aignan.
^ M. Manchon avait épousé une sœur de Boileau.
ÏIIOISIÈME RECUEIL. 2()5
t.'«/V\ h'VVV VVl/1 i'VV\i k/V VkJ 1/VV% %/VV\ fc/VVtJ fcfVVV t/VV%' k/VVV Vl/VV fc/V%/\ \/\/ vu i«VV\' i/VV\
RACINE A. BOiLEAU, à Bourbon.
A Paris, ce 4 août (1687).
Je suis ravi des bonnes espérances que l'on continue de vous donner, et du soulagement que vous ressentez déjà à votre poitrine. Je ne doute pas que la difficulté de parler ne soit encore plus aisée à guérir, que la difficulté de respirer. Je n'ai point encore vu M. Fagon depuis que j'ai reçu de vos nouvelles , oui bleu M. d'Aqnin ' , qui trouve fort étrange que vous ne vous soyez pas mis entre les mains de M. des Trapières ; il est même bien en peine qui peut vous avoir adressé à M. Bourdier. Je jugeai à propos , tant il était en colère, do ne lui pas dire un mot de M. Fagon.
J'ai fait le voyage de Maintenon, et je suis fort content des ouvrages que j'y ai vus : ils sont prodigieux , et dignes en vérité de la magnificence du Roi. Il y en a encore, dit-on , pour deux. ans. Les arcades qui doivent joindre les deux montagnes vis-à-vis Maintenon, sont presque faites : il y en a quarante-huit ; elles sont bâties pour l'éternité. Je voudrais qu'on eut autant
' Antoine d'Aquin, conseiller d'État , premier médecin du Roi. Fagon lui succéda dans cette charge en 1693.
2oG LETTRES DE KAClî^E,
<l'eau à faire passer dessus , qu'elles sont capables d'en porler. Il y a là plus de Irenle mille lioiuii\i'S cp.ii travaillent, tous gens bien faits, et qui, si la j^uene recommence, remueront p'us volontiers la terre devant quelque place siu' la frontière , que dans les plaines de Beauce.
J'eus riionneur de voir madame de Maintenon , avec qui je fus une bonne par ie d'une après-dînée , et elle me témoigna même que ce tems-là ne lui avait point duré. Elle est toujours la même que vous l'avez vue, pleine d'esprit , de raison , de piété , et de beaucoup de bonté pour nous. Elle me demanda des nouvelles de notre travail ; je lui dis que votre indisposition et la mienne , mon voyage de Luxemboui^ et votre voyage de Bourbon nous avaient un peu reculés , mais que nous ne perdions cependant pas notre tems.
A propos de Luxembourg, je viens de recevoir un plan , et de la place , et des attaques , et cela dans la dernière exactitude. Je viens aussi toul-à-l heure de recevoir vme lettre de Versailles, où Ion me mande une nouvelle fort surprenante et fort affligeante pour vous et pour moi : c'est la mort de notre ami M. de Saint-Laurent ' , qui a été emporté d'un seul accès de co'ique néphrétique, à quoi il n'avait jamais été sujet
' Sous-inlrodiicleiir des Amhassadetirs dans In maison de Monsieur, et précepteur du duc de Chailres, depuis duc d'Orléans el re'gent de France. « C'était un hoinine , dit Saint-
TllOISIÈME RECUEIL. 207
en sa vie. Je ne crois pas qu'excepté Madame , on en soit f')rt afflijijé au Palais-Rojal : les voilà débarrassés d'un horame de bien.
Je laisse volontiers à la Gazette à vous parler de M. Fabbé de Cboisi ; il fut reçu sans opposition ; il avait pris tous les devans qu'il fallait auprès des gens qui auraient pu lui faire de la peine. Il fera le jour de Saint-Louis sa barangue qu'il m'a montrée. Il y a queltp.ies endroits d'esprit ; je lui ai fait ôter quelques fautes de jugement. M. Bergeret ' fera la réponse ; je crois qu'il j aura plus de jugement.
Je suis bien aise que vous n'ayez pas conçu la critique de l'abbé Tallemant; c'est signe qu'elle ne vaut rien. Sa critique tombait sur ces mots : lien commença Ls Jonctions ; il prétendait qu'il fallait dire nécessairement : Il commença à en faire les fonctions , Le Père Boubours ne le devina point non plus que vous , et quand je lui dis la difficulté, il s'en moqua. Je donnai l'épltapbe de mademoiselle de Lamoignon à M. de la Chapelle - , en l'état que nous en étions convenus à IMontgeron. Je n'en ai pas oui parler depuis.
» Simon , à choisir clans toute l'Europe pour l'tiducation des » Rois. »
* Voyez pag. 11 de ce voîame.
* Henri de Besset , sieur de la Chapelîe-Miîon, inspecteur des beaux-arts, contrôleur des Lâtimens du Roi, et adjoint comme secre'taire à la petite Académie. 11 mourut en iG94- H avait cpousii Charloltç Dongois, fille d'une sœur à.i Boileau.
2o8 LETTRES DE RACINE,
M. Hrssein n'a point changé. Nous fûmes cinq Jours en.semblc. li iul l'ort doux dans les quatre premiers jours, et eut beaucoup de complaisance pour M. de Termes , qui ne l'avait jamais vu , et qui était charmé de sa douceur. Le derniei- jour M. Hessein ne lui laissa pas passer un mot sans le contredire , et même, quand il nous voyait fatigués de parler ou endormis, il avançait malicieusement fpjelque paradoxe qu'il savait bien qu'on ne lui laisserait point passer. En un mot , il eut contentement : non-seulement on disputa , mais on se querella , et on se sépara sans avoir trop d'envie de se revoir de plus de huit jours. Il me sembla que M. de Termes avait toujours raison ; il lui sembla aussi la même chose de moi. M. Félix témoigna un peu plus de bonté pour M. Hessein, et aima mieux nous gronder tous , que de se résoudre à le condamner. Voilà comment s'est passé le voyage. Mon mal de gorge est beaucoup diminué, Dieu merci; mais il n'est pas encore fini : il me reste de tems en tems quelques àcretés vers la luette, mais cela ne dure point. Quoi qu'il en soit, je n'y fais plus rien. Mes chevaux marcheront dem:iin pour la première fois depuis votre départ ; celui qui avait le farcin est , dit-on , entièrement guéri : je n'ose encoi-e trop vous l'assurer. M. Marchand me vint voir il y a trois jours , un peu fâché de ce que vous n'avez pas pris à Bourbon le logis qu'il vous avait dit. Il doit mener à Auteuil sa fille qui est sortie de religion, pour lui faire prendre l'air. Cela ne m'empêchera pas d y
TROISIÈME RECUEIL. 20g
aller passer des après-dinées , et même d'y aller dîner avec lui. Adieu, mon cher Monsieur ; mandez-moi au plus tôt que vous parlez ; c'est la meilleure nouvelle <jue je puisse recevoir en ma vie.
LETTRE VIII
B01LE*.U A RACINE, à Paris,
A Bourbon, le g août (1687).
.Je vous demande pardon du gros paquet que je vous envoie; mais M. Bourdier mon médecin a cru qu'il, était de son devoir d'écrire à M. Fagon sur ma maladie. Je lui ai dit qu'il fallait que M. Dodart vit aussi la chose; ainsi nous sommes convenus de vous adresser sa relation. Je vous envoie un compliment pour M. de la Bruyère '.
J'ai été sensiblement affligé de la mort de M. de Saint-Ijaurent. Franchement , notre siècle se dégarnit fort de gens de mérite et de vertu ; et sans ceux qu'on a étouftés sous prétexte de Jansénisme , en voilà vm grand nombre que la mort a enlevés depuis peu. Je piains fort le pauvre M. de Sainctot '.
Je ne vous dirai point en quel état est ma poitrine ,
* Sur son livre des Caractères , qui venait tic p.iraitre.
* I>lcoIas de Sain». lot, maître des ccrcmonics.
puisque mon médecin vous en écrit tout le délail; ce que je puis vous dire, c'est que ma maladie est de ces sortes de choses quce non recipiunt magis et minus , puisque je suis environ au même état que j'étais lorsque je suis arrivé. On me dit cependant toujours , comme à Paris , que cela reviendra , et c'est ce qui me désespère , cela ne revenant point. Si je savais que je dvisse être sans voix toute ma vie , je m'affligerais sans doute , mais je prendrais ma résolution , et je serais peut-être moins malheureux, que dans un état d'incertitude qui ne me permet pas de me fixer, et qui me laisse toujours comme un coupable qui attend le jugement de son procès. Je m'efforce cependant de traîner ici ma misérable vie du mieux que je puis avec un abbé trèshonnéte homme , qui est trésorier d'une Sainte-Gbapelle , mon médecin et mon apothicaire. Je passe le tems avec eux à peu près comme Don QuIjcoUe le passait en un lugar de la Mancha avec son curé , son barbier et le bachelier Samson Garasco. J'ai avissi une servante : il me manque une nièce ; mais de tous ces gens-là celui qui joue le mieux son personnage , c'est moi , qui suis presque aussi fou que lui , et qui ne dirais guères moins de sottises si je pouvais me faire entendre.
Je n'ai point été surpris de ce que vous m'avez • mandé de M. Hesscln.
Natu;am expellas furcà ^ tùmcn usfjuc rccurrct.
TROISIEME RECUEIL. 21 i
/l a d'ailleurs de très-bonnes qualités ; mais , à mon avis 1 puisque je suis sur la citation de Don Qi/ixotte, il n'est pas mauvais de garder avec lui les mêmes mesures qu'avec Caidénio. Comme il veut toujours contredire , il ne serait pas mauvais de le mettre avec cet homme que vous savez de notre assemblée , qtii ne dit jamais rien qu'on ne doive contredire : ils seraient merveilleux, ensemble '.
J'ai déjà formé mon plan pour l'année 1667 - , oii je vois de quoi ouvrir un beau champ à l'esprit ; mais , à ne vous rien déguiser , il ne faut pas que vous fassiez un grand fonds sur moi tant que j'aurai tous les matins à prendre douze verres d'eau qu'il coûte encore plus à rendre qu'à avaler , et qui vous laissent tout étourdi le reste du jour , sans qu'il vous soit permis de sommeiller un moment. Je ferai pourtant du mieux que je pourrai , et j'espère que Dieu m'aidera.
"Vous faites bien de cultiver madame de Mainlenon ; jamais personne ne fut si digne qu'elle du poste qu'elle occupe , et c'est la seule vertu où je n'ai point encore ri'marqué de défaut. L'estime qu'elle a pour vous est une marque de son bon goût. Pour moi , je ne me compte pas au l'ang des choses vivantes.
f'ox quoquc Mœr:m Jam fitgit ipsn : lupi Mœrim via ère priorcs.
' Charpentier. Voyez pag. igS de ce volume. - De i'Jiiiloire du Roi.
KACINE A BOILEAU, à Bourboil.
A Palis , ce 8 août (1687).
Madame Manchon vint avant-hier me chercher , fort alarmée d'une lettre que vous lui avez écrite , et qui est en effet bien différente de celle que j'ai reçue de vous. J'aurais déjà été à Versailles pour entretenir M. Fagon; mais le Roi est à Marly depuis quatre jours , et n'en reviendra que demain au soir ; ainsi je n'irai qu'après demain matin , et je vous manderai exactement tout ce qu'il m'aura dit. Cependant je me flatte que ce dégoût et cette lassitude dont vous vous plaignez n'auront point de suite , et que c'est seidement un effet que les eaux doivent produire quand l'estomac n'y est pas encore accoutumé ; que si elles continuent à vous faire mal , vous savez ce que tout le monde vous dit en parlant, quil fallait les quitter en ce cas, ou tout du moins les interrompre. Si par malheur elles ne ^ ous guérissent pas , il n'y a point lieu encore de vous décourager , et vous ne seriez pas le premier qui , n'ayant pas été guéri sur les lieux, s'est trouvé guéri étant de retour chez lui. En tout cas , le sivo^à^erysimum n'est point assurément une vision ; M. Dodart, à qui j'en parlai il y a trois jours, me dit , cl m'assura en
TROISIÈME RECUEIL. 2l3
conscience , que ce M. Morin , qui m'a parlé de ce remède, est sans doute le plus habile médecin qui soit dans Paris, et le moins charlatan. Il est constant que, pour moi, je me trouve infiniment mieux depuis que, par son conseil , j'ai renoncé à tout ce lavage d'eaux qu'on m'avait ordonnées , et qui m'avaient presque gâté entièrement l'estomac sans me guérir mou mal de gorge. Je prierai aussi M. de Jussac d'écrire à madame sa femme, à Fontevrault, et de lui mander l'embarras de ce pauvre paralytique , qui était sans vous sur le pavé '.
M. de Saint-Laurent est mort d'une coliqvie de Miserere, et non point d'un accès de néphrétique, comme Je vous ai mandé. Sa mort a été fort chrétienne , et même aussi singulière que le reste de sa vie. Il ne confia qu à M. de Chartres ^ qu'il se trouvait mal, et qu'il allait s'enfermer dans une chambre pour se reposer, conjurant instamment ce jeune prince de ne point dire où il était, parce qu'il ne voulait voir personne. En le quittant, il alla faire ses dévotions; c'était un diman-
' Un pauvre homme , paralytique de la moitié du corps, s'était présenté, avec une recommandation de madame de Moatespan, aux Dames de la Charité de Bourbon pour y être reçu dans leur hospice ; elles le refusèrent ; Boileau le recueillit clier lui.
^ Il ne prit le titre de duc d'Orléans qu'à la mort de son père, arrivée en 1701,
2l4 LETTRES DE BACINE,
clie, et on dit qu'il les faisait tous les dimanches: puis il s'enferma dans une chambre jusqiià trois heures après midi, que M, de Cliartres, étant eu inquiétude de sa santé, déclara où il était. Tancrct y fut , qui le trouva tout habillé sur un lit, souffrant apparemment beaucoup, et néanmoins fort tranquille. Tancretne lui trouva point de pouls ; mais M. de Saint-Laurent lui dit que cela nel'étonnàt point, qu'il était vieux et qu'il n'avait pas naturellement le pouls fort élevé. Il voulut être saij^né , et il ne vint point de sang. Peu de tems après il se mit sur son séant, puis dit à son valet de le pencher un peu sur son chevet , et aussitôt ses pieds se mirent à trépigner contre le plancher, et il expira dans hi moment même. On trouva dans sa bourse un billet par lequel il déclarait où l'on trouverait son testament. Je crois qu'il donne tout son bien aux pauvres. Yoilà comme il est mort , et voici ce qui fait , ce me semble, assez bien son éloge. Vous savez qu'il n'avait presque d'autre soin auprès de M. de Chartres , que de lempêcher d3 manger des friandises ; qu'il l'empêchait le plus qu'il pouvait d'aller aux comédies et aux opéras, et il vous a conté lui-même toutes les rebuffades qu'il lui a fallu essuyer pour cela, et comment toute la maison de Monsieur était déchaînée contre lut , gouverneur ' , sous- précepteur , valets-de-chambre. Cependant on a
' Le gouverneur était le duc de la Vieuville , qui mourut eu
TROISIÈME HECUEIL. 2l5
èlé plvis de deux jouis sans oser apprendre sa mort à ce même M. de Chartres ; et quand Monsieur enfin la lui a annoncée , il a \(Àé des cris effroyables, se jetant non point sur son lit, mais sur le lit de M. de Saint- Laurent , qui était encore dans sa chambre , et l'appe'ant à haute voix comme s'il eût encore été en vie , tant la vertu , quand elle est vraie , a de force pour se faire aimer ! Je suis assuré que cela vous fera plaisir, non- seulement pour la mémoire de M. de Saint-Laurent , mais même pour M. de Chartres. Dieu veuille qu'il persiste long-tems dans de pareils sentimens ! Il me semble que je n'ai point d'autres nouvelles à vous mander.
M. le duc de Roannez • est venu ce matin pour me parler de sa rivière , et pour me prier d'en parler. Je lui ai demandé s'il ne savait rien de nouveau ; il m'a dit que non ; et il faut bien , puisqu'il ne sait point de nouvelles , qu'il n'y en ait point ; car il en sait toujours plus qu'il n'y en a. On dit seulement que M. de Lorraine a passé la Drave , et les Turcs la Save : ainsi il n'y a point de rivière qui les sépare '. Tant pis apparemment pour les Turcs ; je les trouve merveilleuse-
" Fiançois d'Aubusson de la Feulîlade , duc de Roannez, mort en 1691.
^ Le duc de Lorraine fut obligé de repasser la Drave, mais cette tentative amena la célèbre bataille de MohaU, le i» août de celte année 1687.
2l6 LETTRES D.E RACIiNE,"
mont accoutumés à èlre battus. La nouvelle qui fait ici le plus de bruit , c'est l'embarras des comédiens , qui sont obligés de déloger de la rue de Guénégaud à cause que Messieurs de Sorbonne , en acceptant le collège des Quatre-nations , ont demandé , pour première condition, qu on les éloignât de ce collège. Ils ont déjà marcliandé des places dans cinq ou six endroits , mais partout où ils vont c'est merveille d'entendre comme les Curés crient. Le Curé de Saint-Germain-l'Auxerrois a déjà obtenu qu'ils ne seraient point à l'bôtel de Sourdis , [jarce que de leur tliéàtre on aurait entendu tout à plein les orgues , et de l'église on aurait parfaitement bien entendu les violons. Enfin , ils en sont à la rue de Savoie, dans la paroisse de Saint- Audré. Le Curé a été aussi au Roi , lui représenter qu'il n'y a tantôt plus dans sa pai'oisse que des auberges et des coquetiers ; si les comédiens y viennent , que son église sera déserte. Les Grands-Augustins ont aussi été au Roi , et le Père Lembroclions , provincial , a porté la parole. Mais on prétend que les comédiens ont dit à Sa Majesté , que ces mêmes Augustins qui ne veulent point les avoir pour voisins , sont fort assidus spectateurs de la comédie, et qu'ils ont même voulu vendre à la troupe des maisons qui leur appartiennent dans la rue d'Anjou pour y bâtir un tbéâtre, et que le marché serait déjà conclu si le lieu eut été plus commode. M. de Luuvois a ordonné à M. de la Chapelle de lui envoyer le plan du lieu où ils veulent bâtir dans la
TliOISIEMt RECUEIL. 217
1 ne de Savoie ; ainsi on altend ce que M. de Louvois ilécidera ' . Cependant l'alarme est grande dans le quartier, tovis les bourgeois , qui sont gens de palais , trouvant fort étrange qu'on vienne leur embarrasser leurs rues. M. Billard- surtout, qui se trouvera vis-à-vis de la porte du parterre , crie fort baut , et quand on lui a voulu dire qu'il en aurait plus de commodité pour s'aller divertir quelquefois, il a répondu fort tragiquement : Je ne veux point me divertir. Adieu , Monsieur. Je fais moi-même ce que je pviis pour vous divertir , quoique j'aie le cœur fort triste depuis la lettre que vous avez écrite à Madame votre sœvu\ Si vous croyez que je puisse vous être bon à quelque cbose à Bourbon , n'en faites point de façon , mandez-le-moi ; je volerai pour vous aller voir.
' Le 20 juin 1G87, les come'diens français reçurent l'ordre ce fermer, dans trois mois, leur théâtre de Guéne'gaud. Après plusieurs contrats qui furent casse's par Arrêt dn Conseil, ils obtinrent enfin , en 1688, la permission d'acquérir le Jeu de paume de l'Etoile, rue des Fosscs-Saint-Germain-des-Prés, et ils y firent construire le théâtre qui a été pendant près de cent ans celui de la Comédie française.
* Germain Billard , avocat renommé ; il avait marié une de ses filles à Jérôme Bignon , qui fut Prévôt des marchands de la ville de Paris en 1708; l'autre à Louis Ghauvelin, père du gardedes-sceaux.
Jiacine vtil.
2l8 LETTRES DE RACINE,
EOILEAU A RACINE, à Paris.
A Moulins, le i3 uoûl (16B7).
Mon médecin a jugé à propos de rae laisser reposer deux, jours , et j'ai pris ce letns pour venir voir Moulins , où j arrivai hier au matiu , et d où je lu en dois iclourner aujourd'hui au soir. C'est uue ville trèsmarchande et très-peuplée, et qui n'est pas indigne d'avoir un Trésorier de France comme vous '. Un M. de Chamblain , ami de M. l'abbé de Sales, qui est venu avec moi , m'y donna liier à souper fort mai^nifîquement. Il se dit grand ami de M. de Poignant, et connaît fort votre nom , aussi bien que tout le monde de cette ville , qui s'honore fort d'avoir im magistrat de votre force , et qui lui est si peu à charge. Je vous ai envoyé , par le dernier ordinaire , une très-longue déduction de ma maladie , que M. Bourdier mon médecin écrit à M. Fagon ; ainsi vous en devez être instruit à iheure qu'il est parfaitement. Je vous dirai pourtant que , dans cette relation , il ne parle point de la lassitude de jambes et du peu d'appétit; si ])ien que tout le profit que j'ai fait jusqu'ici à boire des eaux ,
' Colbert avait gralific Racine d'une charge de trésorier de Fnnre au bureau des finances de Moulins, qui était tombée nus parties casuelles.
TROISIÈME UECLEIL. 219
s-Aon lui, consiste à un éclaircissement de teint, que le hàle du voyage m'avait jauni plutôt que la maladie; car vous savez bien qu'en partant de Paris je n'avais pas le visage trop mauvais, et je ne vois pas qu'à Moulins, où je suis, on me félicite fort présentement de mon embonpoint. Si j'ai écrit une lettre si triste à ma soeur , cela ne vient point de ce que je me sente beaucoup plus mal qu'à Paris , puisqu'à vous dire le vrai , tout le bien et tout le mal mis ensemble , je suis environ au même état que quand je partis ; mais dans le chagrin de ne point guérir , on a quelquefois des momens où la mélancolie redouble , et je lui ai écrit dans un de CCS momens. Peut-être dans vme autre lettre verra-t-elle que je ris : le chagrin est comme une fièvre , qui a ses redoublemens et ses suspensions.
La mort de M. de Saint-Laurent est tout-à-fait édifiante : il me paraît qu'il a fini avec toute l'audace d'un philosophe et toute l'humilité d'un chrétien. Je suis persuadé qu'il y a des saints canonisés qui n'étaient pas plus saints que lui : on le verra un jour , selon toutes les apparences , dans les litanies : mon embarras est seulement comment on l'appellera, et si on lui dira simplement Saint Laurent ou Saint Saint-Laurent. Jen'aJmirtpas seulement M. de Chartres, mais je l'aime , j'en suis fou. Je ne sais pas ce qu'il sera dans la suite ; mais je sais bien que l'enfance d'Alexandre ni de Constantin n'a jamais promis de si grandes choses que la sienne, et on pourrait beaucoup plus justement faii'c de lui les pro-
phéties que Virgile , à mon avis , a faites assez à la le'gère du fils de Poli ion.
Dans le teras que je vous écris ceci , M. Aniiot ' vient d'entrer dans ma cliambre. 11 a précipité, dit-il, son retour à Bourbon pour me venir rendre service. Il m'a dit qu'il avait vu , avant que de partir , M. Fagon, et qu ils persistaient l'un et l'autre dans la pensée du demi-bain , quoi qu'en puissent dire MM. Bourdier et Baudière ; c'est une affaire qui se décidera demain à Bourbon. A vous dire le vrai , mon cher Monsieur , c'est quelque chose d'assez fâcheux que de se voir ainsi le jouet d\me science très - conjecturale , et où l'un dit blanc et l'autre noir; car les deux derniers ne soutiennent pas seulement que le bain n'est pas bon à mon mal , mais ils prétendent qu'il y va de la vie , et citent sur cela des exemples funestes. INIais enfin me voilà livré à la médecine , et il nest plus tems de reculer. Ainsi ce que je demande à Dieu ce n'est pas qu'il me rende la voix , mais qu'il me donne la vertu et la piété de M. de Saint-Laurent, ou de M. Nicole , ou même la vôtre , puisqu'avec cela on se moque des périls. S'il y a cpielque malheur dont on se puisse réjouir , c'est , à mon avis, celui des comédiens. Si on continue à les traiter comme ou fait , il faudra qu'ils s'aillent établir entre la Yillettc et la porte Saint- Martin : encore ne sais-je s'ils nauront point sur les
' Médecin de Bourbon.
TROISIÈME recueil: 22t
îiras le Cure de Saint-Laurent. Je vous ai une obligation infinie du soin que vous prenez d'entretenir unraisérable comme moi. L'offre que vous me faites de venir à Bourbon est tout-à-fait héroïque et obligeante; mais il n'est pas nécessaire que vous veniez vous enterrer inutilement dans le plus vilain lieu du monde, et le chagrin que vous auriez infailliblement de vous y voir, ne ferait qu'augmenter celui que j'ai d'y être. Vous m'êtes plus nécessaire à Paris qu'ici , et j'aime encore mieux ne vous point voir , que de vous voir triste et affligé. Adieu, mon cher Monsieur. Mes recommandations à M. Félix , à M. de Termes et à tous nos autres amis.
RACINE A BOILEAU, à Bourbon.
A Paris, le i3 aoûl (1G87).
Je ne vous écrirai aujourd'hui que deux mots; car outre qu'il est extrêmement tard , je reviens chez moi pénétré de frayeur et de déplaisir. Je sors de chez le pauvre M. Hessein , que j'ai laissé à l'exlrémité ' ; je doute qu'à moins d'un miracle je le retrouve demain en vie. Je vous conterai sa maladie une autre fois , et Je
' Voyez la noie 2, page 198 de ce volume. Une lelhe (le La Fontnine à M. de Ronrepaiix, qui est de 1^ même date cfue celleci , fait aussi meulion de letto maladie de M. Hessein.
:222 lEÏTKES DE IlACINE,
ne A'ous parlerai maintenant que de ce qui vous regarde. Vous êtes un peu cruel à mon e'gard , de me laisser si long-teras dans l'horrible inquiétude où vous avez bien dCi juger que votre lettre à madame Manchon me pouvait jeter. J'ai vu M. Fagcn, qui , sur le récit que je lui ai fait de ce qui est daus celte lettre, a jvigé qu'il fallait quitter sur-le-champ vos eaux. Il dit que leur effet naturel est d'ouvrir Tappélit , bien loin de l'ôter. fl croit même qu'à l'heure qu'il est vous les aiu^ez interrompues , parce qu'on n'en prend jamais plus de vingt jours de suite. Si vous vous en êtes trouvé considérablement bien , il est d'avis qu'après les avoir laissées pour quelque tems , vous les recommenciez ; si elles ne vous ont fait aucun bien, il croit qu'il les fctut quitter entièrement. Le Roi me demanda hier au soir si vous étiez revenu : je lui répondis que non , et que les (aux jusqu'ici ne vous avaient pas fort soulagé. Il me tlit ces propres mots : Il fera mieux de se remettre à son train de vie ordinaii e ; la voix lui rei>iendra lorsqu'il X pensera le moins. Tout le monde a été charmé de la bonté que Sa Majesté a témoignée pour vous en parlant ainsi , et tout le monde est d'avis que , pour votre santé, vous fcrezbiende revenir. M. Félix est de cet avis, le premier médecin et 31. Moreau en sont entièrement. M. du Tartre' croit qu'absolument les eaux de Bourbon
' Chirurgien- jure du Parlement de Paris: 11 fut ensuite chi- "irgien ordinaire du Roi.
ne sont pas bonnes pour votre poitrine , et que vos lassitudes en sont une marque. Tout cela , mon cher Monsieur, m'a donné une furieuse envie de vous voir de retour. On dit que vous trouverez de petits remèdes innocens qui vous rendront infailliblement la voix , et qu'elle reviendra d'elle-même quand vous ne feriez rien. M. le maréchal de Bellefonds ' m'enseigna hier un remède dont il dit qu'il a vu plusieiu'S gens guéris d'une extinction de voix ; c'est de laisser fondre dans sa bouche un peu de myrrhe , la plus transparente qu'on puisse trouver ; d'autres se sont guéris avec la simple eau de poidet, sans compter Verj simum ; enfin , tout d'une voix , tout le monde vous conseille de revenir. Je n'ai jamais vu une santé plus généralement souhaitée que la vôtre. Venez donc , je vous en conjure , et à moins que vous n'ayez déjà un commencement de voix qui vous donne des .assurances que vous achèverez de guérir a Bourbon , ne perdez pas un moment de tems pour vous redonner à vos amis , et à moi surtout, qui suis inconsolable de vous voir si loin , de moi , et d'être des semaines entières sans savoir si vous êtes en santé ou non. Plus je vois décroître le nombre de mes amis , plus je deviens sensible au peu qui m'en reste , et il me semble , à vous
* Madame de Sévigné , dans une lettre à madame de Coulanges, du 5 juillet 169^, raille le maréchal de Beileionds sur ce «ju'il se mêlait un peu de médecine.
parler francliemcnt , qu'il ne me reste presque plus que vous. Adieu. Je crains de m'attendrit follement en m'arrètant trop sur cette réflexion. Madame Manchon pense toutes les mêmes choses que moi et est véritablement inquiète sur votre santé.
LETTRE XII
RACINE A BOILEAU, à Bourbon.
A Paris, ce 17 août (1G87).
J'allai hier au soir à Vei'sailles , et j'y allai tout exprès pour voir M. Fagon, et lui donner la consultation de M. Bourdier. Je la lus auparavant avec M- Félix, et je la trouvai très-savante , dépeignant votre tempérament et voti'e mal en termes très-énergiques ; j'y croyais trouver eu quelque page , numéro Deus impare gaudet. M. Fagon me dit que , du moment qu'il s'agissait de la vie et qu'elle pouvait être en compromis , il s'étonnait qu'on mît en question si vous prendriez le demi-bain. Il en écrira à M. Bourdier, et cependant il m'a chargé de vous écrire au plus vite de ne point: vous baiguer , et même , si les eaux vous ont incommodé , de les quitter entièrement , et de vous en revi^nir. Je vous avais déjà mandé son avis là-dessus , et il persiste toujours. Tout le monde crie que vous lit V riez revenir , médecins , chirvirgiens , hommes ;
TkOlSiÈME HECnElL. 225
femmes. Je vous avais mandé qu'il fallait un miracle pour sauver M. Hessein ; il est fauve, et c'est votre bon ami le quinquina qui a fait ce miracle. L'émétique l'avait mis à la mort ; M. Fagon arriva fort à propos , qui, le croyant à demi mort, ordonna au plus vile le quinquina. Il est présentement sans fièvre : je l'ai même tantôt fait rire jusqu'à la convvilsion , en lui montrant l'endroit de votre lettre où vous parlez du bachelier, du curé et du barbier. A^ous dites qu'il vous manque une nièce. Voudriez-vous qu'on envoyât mademoiselle Despréaux ' ? Je m'en vais ce soir à Marly. M. Félix a demandé permission au Roi pour moi , et j'y demeurerai jusqu'à mercredi prochain.
M. le duc de Charost ^ m'a tantôt demandé de vos nouvelles d'un ton de voix que je vous souhaiterais de tout mon cœur. Quantité de gens de nos amis sont malades , entre autres M. le duc de Chevreuse et M. de Chamlay ^ : tous deux ont la fièvre dovibie-tierce.
' Celait une fille de Jérôme Boileau le greffier, mort eu 1679. La feuinie de ce greffier avait l'Iiiinieur la plus bizarre et la plus acariâtre, et elle a fourni au poëte plusieurs traits de la satyre contre les femmes ; la fille tenait de la mère, et toutes deux avaient beaucoup tourmenté Boileau lorsqu'il demeurait chez son frère.
^ Armand de Béthime , duc de Charost : ses lettres ne furent vérifiées que trois ans après la date de cette lettre. Il était gendre du ministre Fouquet.
^ 11 a'.ail été maréchal-de-logis des armées sous Turenne.
M. de Cliamlay a déjà pris le quinquina ; M. de Che- \reuse le prendra au premier Jour. On ne volt à la Cour que des gens qui ont le ventre plein de quinquina. Si cela ne vous excite pas à y revenir , je ne sais plus ce qui vous peut eu donner envie. M. Hesseiu ne l'a point voulu prendre des apothicaires , mais de la propre main de Schmilt. J'ai vu ce Schmitt chez lui ; il a le visage vei'mell et boutonné , et a bien plus l'air d'un miiître cabaretler , que d'un médecin. M. Ilcssein dit qu'il n'a jamais rien bu de plus agréable , et qu'à chaque fois qu'il en prend , il sent la vie descendre dans son estomac. Adieu , mon cher Monsieur. Je commencerai et finirai toutes mes lettres en vous disant de vous hâter de revenir.
LETTRE XIIL
BOILEAU A RACINE, à Paris.
A Bombcn, ce i) août (1687).
\ ovs pouvez juger, Monsieur, combien j'ai été frappé de la funeste nouvelle que vous m'avez mandée
Celait un des hommes en qui Louvois avait le plus de confiance, parce que Chamlay avait beaucoup de me'rite et nulle ambition. Après la mort de Louvois, Louis XIV voulut lui donner le ministère de la guerre, mais il le refusa constamment, parce qu'il pensait que celte place devait revenir à Barbezieux.
de notre pauvre ami. En quelque état pitoyable néanmoins que vous l'ayez laissé , je ne saurais m'empècher d'avoir toujours quelque rayon d'espérance, tant que vous n'aurez point écrit il est mort ; et je me flatte même qu'au premier ordinaire j'apprendi'ai qu'il est hors de danger. A dire le vrai , j'ai bon besoin de me flatter ainsi, surtout aujourd'hui que j'ai pris une médecine qui m'a fait tomber quatre fois en faiblesse, et qui m'a jeté dans un abattement dont même les plus agréables nouvelles ne seraient pas capables de me relever. Je vous avoue pourtant qvie, si quelque chose pouvait me rendre la santé et la joie , ce serait la bonté qu'a Sa Majesté de s'enquérir de moi toutes les fois que vous vous présentez devant lui. Il ne saurait guères rien arriver de plus glorieux , je ne dis pas à un misérable comme moi, mais à tout ce qu'il y a de gens plus considérables à la Cour; et je gage qu'il y en a plus de vingt d'entre eux qui, à l'heure qu'il est , envient ma bonne fortune , et qvii voudraient avoir perdu la voix, et même la parole à ce prix. Je ne manquerai pas , avant qu'il soit peu , de profiter du bon avis qu'un si grand Prince me donne, sauf à désobliger M. Bourdier mon médecin , et M. Baudière mon apothicaire, qui prétendent maintenir contre lui que les eaux de Bourbon sont'admirables pour rendre la voix. Mais je m'imagine qu'ils réussiront dans celte entreprise , à peu près comme toutes les puissances de l'Europe' ont réussi à lui empêcher de prendre Luxembourg et tant d'au-
22b LETTRES DE R\OINE,"
très villrs. Pour mol , je suis persuadé qu'il fait bon suivre ses ordonnances en fait même de médecine. J'accepte l'augure qii'il m'a donné , en vous disant que la voix me reviendrait lorsque j'y penserais le moins. Un Prince qui a exécuté tant de choses miraculeuses , est vraisemblablement inspiré du Ciel, et toutes les choses qu'il dit sonl des oracles. D'ailleurs, j'ai encore im remède à essayer, où j'ai grande espérance, qui est de me présenter à son passage dès que je serai de retour; car je crois que l'envie que j'aurai de lui témoigner ma joie et ma reconnaissance me fera trouver de la voix , et peut-être même des paroles éloquentes. Cependant je vous dirai que je suis aussi muet que jamais, quoiqu'inondé d'eaux et de remèdes. Nous attendons la réponse de M. Fagon sur la relation que M. Boiu-dier lui a envoyée. Jusqvies-là je ne puis rien vous dire sur mon départ. On me fait toujours espérer ici ime guérison prochaine, et nous devons tenter le demibain , supposé que M. Fagon persiste toujours dans l'opinion qu'il me peut être utile. Après cela je prendrai mon parti.
Vous ne sauriez croire combien je vous suis obligé de la tendresse que vous m'avez témoignée dans votre dernière lettre : les larmes m'en sont presque venues aux yeux, et qiiclque résolution que j'eusse faite de (juitter le monde , supposé que la voix ne me revînt point , cela m'a entièrement fait changer d'avis; c'està-dire , en un mot , que je me sens capabie de quitter
toutes clioscs , hormis vous. Adievx , mon cher Monsieur. Excusez si je ne vous écris pas une plus longue lettre. Franchement je suis fort abattu ; je n'ai point d'appétit ; je traîne les jambes plutôt qvie je ne marche ; je n'oserais dormir , et je suis toujours accablé de sommeil. Je me flatte pourtant encore de l'espérance que les eaux de Bourbon me guériront. M. Amiot est homme d'esprit , et me rassure fort. Il se fait une affaire très-sérieuse de me guérir , aussi bien que les autres médecins. Je n'ai jamais vu de gens si affectionnés à leurs malades, et je crois qu il n'y en a pas un d'entre eux qui ne donnât quelque chose de sa santé pour me rendre la mienne. Outre leur affection , il y va de leur intérêt , parce que ma maladie fait grand bruit dans Bourbon. Cependant ils ne sont point d'accord, et M. Bourdier lève toujours des yeux très-tristes au ciel quand on parle de bain. Quoi qu'il en soit , je leur suis obligé de leurs soins et de leur bonne volonté ; et , quand vous m'écrirez , je vous prie de me dire quelque chose qui marque que je parle bien d'eux. M. de la Chapelle m'a écrit une lettre fort obligeante, et m'envoie plusieurs inscriptions sur lesquelles il me prie de dire mon avis. Elles me paraissent toutes fort spirituelles; mais je ne saurais pas lui mander pour cetlf^ fois ce que j'y trouve à redire ; ce sera pour le premier ordinaire. M. Boursaull', que je croyais mort,
' Il ttail alors receveur des tailles à ?»Iciil- Lucon. Ce trait de
2^o LETTRES DE RACINE,
me vint voir il y a cinq ou six jours , et m'apparul le soir assez subitement ; il nie dit qu'il s'était détourné de trois grandes lieues du chemin de Mont-Lucon , où il allait et où il est habitué , pour avoir le bonheur de me saluer. Il me fit offre de toutes çlioses , d'ai-gent, de commodités , de chevaux. Js lui répondis avec les mêmes honnêtetés , et voulus le retenir pour le lendemain à diner ; mais il me dit qu'il était obligé de s'en aller dès le grand matin : ainsi nous nous séparâmes amis à outrance. A propos d'amis , mes baise-mains , je vous prie, à tovis nos amis commvins. Dites bien à M. Quinault ' que je lui suis infiniment obligé de son souvenir , et des choses obligeantes qu'il a écrites de moi à M. l'abbé de Sales. Vous pouvez l'assurer que je le compte présentement au rang de mes meilleurs amis , et de ceux dont j'estime le plus le cœur et l'esprit. Ne vovis étonnez pas si vous recevez quelquefois mes lettres un peu tard , parce que la poste n'est point à Bourbon , et que souvent , faute de gens pour envoyer à Moulins , on perd un ordinaire. Au nom de Dieu , mandez-moi , avant toutes choses , des nouvelles de M. Hessein.
générosité lui gagna le cœur de Boileau , qui fit disparaître le nom de Boursault de toutes ses satires dans les nouvelles éditions , et lui resta attaché le reste de sa vie.
' Celui même que Boileau avait autrefois si ninltrailé dans ses satires. Il mourut l'année d'après la date de celte lettre.
TI\OÎSIEME RECUEIL.
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LETTRE XIV
BOILEAU A RACINE, h Paris.
A Bouibon , le •!$ août (1687).
On me vient arertir que la poste est de ce soir à liourbou ; c'est ce qui fait qiie je prends la plume à riieure qu'il est , c'est-à-dire , à dix heures du soir , qui est une heure fort extraordinaire aux malades de Boui'bon, pour vous dire que, malgré les tragiques remontrances de M. Bourdier, je me suis mis aujourd'hui dans le demi-bain par le conseil de M. Amiot, et même de M. des Trapières que j'ai appelé au conseil. Je n'y ai été qu'une heure. Cejîcndant j'en suis sorti beaucoup en meilleur état que je n'y étais entré , c'est-à-dire, la poitrine beaucoup plus dégagée, les jambes plus légères, l'esprit plus gai ; et même mou laquais m'ayant demandé quelque chose , je lui ai répondu un noji h pleine voix , qui l'a surpris lui-même , aussi bien qu'une servante qui était dans la chambre , et pour moi j'ai cru l'avoir prononcé par enchantement. Il est vrai que je n'ai pu depuis rattraper ce ton - là ; mais , comme vous voyez , Monsieur , c'en est assez pour me remettre le cœur au ventre , puisque c'est une preuve que ma voix n'est pas entièrement perdue , et que le bain m'est très-bon. Je m'en vais piquer de
ce côté-là , et je vous manderai le succès. Je ne sais pas pourquoi M. Fagon a molli si aisément sur les objections très-superstitiruses de M. Bourdier. Il y a tantôt six mois que je n'ai eu de véritable joie que ce soir. Adieu , mon cbcr Monsieur. Je dors en vous écrivant. Conservez-moi votre amitié, et croyez que , si je recouvre la voix , je l'emploierai à publier à toute la terre la reconnaissance que jai des bontés que vous avez pour moi , et qui ont encore accru de beaucoup la véritable estime et la sincère amitié que j'avais povir vous. J'ai été ravi , cliarmé, encbanté du succès du qviinquina , et ce qu'il a fait sur notre ami Hessein m'engage encore plus dans ses intérêts , que la gviérison de ma fièvre double-tierce.
RACINE A BOILEAU, à BoiirboTl.
A Paiif , ce 21 août (1687)-
Je vovis dirai, avant toutes choses, que M. Hessein, excepté quelque petit reste de faiblesse , est eniièrement hors d'affaire, et ne prendra plus que huit jours du quinquina, à moins qu'il n'en prenne pour son plaisir ; car la chose devient à la mode , et on commencera bientôt à la fin des repas , à le servir comme le café et le chocolat. L'autre jour à Marly , Monsei-
gneur , après un fort grand déjeuner avec madame la princesse de Conti ' et d'autres Dames, en envoya quérir deux bouteilles chez les apothicaires du Roi , et en but le premier un grand verre ; ce qui fut suivi par toute la compagnie , qui , trois heures après , n'en dîna que mieux. lime semble même que cela leur avait donné un plus grand air de gaîlé ce jour-là, et, à ce même dîner, je contai au Roi voti'e embarras entre vos deux médecins et la consultation très-savante de M. Bourdicr. Le Roi eut la bonté de me demander ce qu'on vous répondait là-dessus , et s'il y aA'^ait à délibérer. Oh ! pour moi ^ s'écria naturellement madame la princesse de Conti , qui était à table à côté de Sa Majesté , j'aimerais mieux ne parler de trente ans , que d'exposer ainsi ma vie pour recouvrer la parole. Le Roi , qui venait de faire la guerre à Monseigneur sur sa débauche de quinquina , lui demanda s'il ne voudrait point aussi tàter des eaux de Bourbon. Vous ne sauriez croire combien cette maison de INIarly est agréable : la Cour y est , ce me semble , tout autre qu'à Versailles ; il y a peu de gens , et le Roi nomme tous ceux qvii l'y doivent suivre. Ainsi tous ceux qui y sont , se trouvant fort honorés d'y être , y sont aussi de fort bonne humevir. Le Roi même y est
* Celait Anne-Marie de Bourbon, dite mademoiselle de Blols, fille de Louis XIV et de mademoiselle de la V.allièrr, Elle était veuve depuis deux ans.
fort libre et fort caressant. On dirait qu'à Versailles il est tout entier aux affaires , et qu'à Marly il est tout à lui et à son plaisir. Il m'a fait l'honneur plusieurs fois de me parler , et j'en suis sorti à mon ordinaire, c'està-dire, fort charmé de lui et au désespoir contre moi ; car je ne me trouve jamais si peu d'esprit que dans ces momens où j'aurais le plus d'envie d'en avoir.
Du reste , je suis devenu riche de bons Mémoires. J'y ai entretenu tout à mon aise les gens qui pouvaient me dire le plus de choses de la campagne de Lille. J'eus même l'honneur de demander cinq ou six éclaircissemens à M. de Louvois , qui me parla avec beaucoup débouté. Vous savez sa manière, et comme toutes ses paroles sont pleines de droit sens et vont au fait. En un mot, j'en sortis très-savant et très-content. Il me dit que , tout autant de difficultés que nous aurions , il nous écouterait avec plaisir. Les questions que je lui fis regardaient Charleroi et Douai. J'étais en peine pourquoi on alla d'abord à Charleroi , et si on avait déjà nouvelle que les Espagnols l'eussent rasé ; car en voulant écrire , je me suis trouvé arrêté tout à coup, et par cette difficulté , et par beaucoup d'autres que je vous dirai. Vous ne me trouverez peut-être, à cause de cela, guères plus avancé que vous, c'est-à-dire, beavicoup d'idées et peu d'écriture. Francliement je vous trouve fort à dire, et dans mon travail, et dans mes plaisirs. Une heure, de conversation m'était d'un grand secours pour l'un , et d'un grand accroissement pour les autres.
Je viens de recevoir une lettre de vous. Je ne doute pas que vous n'ayez présentement reçu celle où je vous mandais l'avis de M. Fagon, et que M. Bourdier n'ait reçu des nouvelles de M. Fagon même , qui ne serviront pas peu à le confirmer dans son avis. Tout ce que vous m'écrivez de votre peu d'appélil et de votre abattement est très-considérable , et marque toujours de plus en plus que les eaux ne vous conviennent point. M. Fagon ne manquera pas de me répéter encore qu il les faut quitter , et les quitter au plus vite ; car , je vous l'ai mandé , il prétend que leur effet naturel est d'ouvrir l'appétit et de rendre les forces; quand elles font le contraire, il y faut renoncer. Je ne doute donc pa- que vous ne vous remettiez bientôt en cbeminpour revenir. Je suis persuadé , comme vous , que la joie de revoir un Prince qui témoigne tant de bonté pour vous, vous fera plus de bien que tous les remùdes. M. P«.oze m'avait déjà dit de vous mander de sa part , qu'après Dieu le Roi était le plus grand médecin du monde , et je fus même fort édifié que M. Roze voulut bien mettre Dieu avant le Roi. Je commence à soupçonner qu'il pourrait bien être en effet dans la dévotion. M. Nicole a donné depuis deux jours au public deux tomes de Réflexions sur les Epîtres et sur les Evangiles ' , qui me semblent encore plus forts et plus édifians que tout
' C'est une continuation des Essais de morale- Il en p.irut deux autres tomes l'année suivante i688.
ce qu'il a fait. Je ne vous les envoie pas , parce quS j'espère que vous serez bientôt de retour , et vous les troviverez infailliblement chez vous. Il n'a encore travaillé que sur la moitié des Epîtres et des Evangiles de l'année ; j'espère qu'il achèvera le reste , pourvu qu'il plaise a Dieu et au R. Père de la Chaise de lui laisser encore un an de vie.
Il n'y a point de nouvelles de Hongrie , que celles qui sont dans la Gazette. M. de Lorraine, en passant la Drave , a fait , ce me semble , une entreprise de fort grand éclat et fort inutile. Cette expédition a bien l'air de celle qu'où fil pour secourir Philipsbourg. Il a trouvé au-delà delà rivière un bois, et au-delà de ce ])ois les ennemis retranchés jusqu'aux dents '. M. de Termes est du nombre de ceux que je vous ai mandé qui avaient l'estomac farci de quinquina. Croyez-vous que le quinquina , qui vous a sauvé la vie , ne vous rendrait point la voix? Il devrait du moins vous être plus favorable qu'à un autre , vous qui vous êtes enroué tant de fois à le louer. Les comédiens , qui vous font si peu de pitié, sont pourtant toujours sur le pavé, et je crains , comme vous , qu'ils ne soient obligés de s'aller établir auprès des vignes de feu M. votre père =. Ce serait un digne théâtre pour les OEuvres de M. Pra-
' Voyez la noie ci-dessus , page 21 5.
^ Le père de Roileau avait eu des ^'•gnes du côte de Panliii , près du lieu où l'on transportait les immondiices de Paris.
don ; j'allais ajouter de M. Boursault , mais je suis trop touché des lionBetetés que vous avez tout nouve!» îement reçues de lui. Je ferai tantôt à M. Quinault celles que vous me mandez de lui faire. Il me semWe que vous avancez furieusement dans le chemin de la perfection. Voilà bien des gens à qui vous avez pardonné.
On ra'a dit chez madame Manchon, que M. Marchand partait lundi piochain pour Bourbon. Hiiil vereor ne cjuid Andria apportet mali ! Franchement j'appréhende un peu qu'il ne vous retienne. Il aime fort son plaisir. Cependant je suis assuré que M. Bourdier même vous dira de vous en aller. Le bien que les eaux vous pourraient faire , est peut-être fait; elles auront «mis votre poitrine en bon ti'ain. Les remèdes ne font pas toujours sur-le-champ leur plein effet, et mille gens qui étaient allés à Bourbon pour des faiblesses de jambes , n'ont recommencé à bien marcher que lorsqu'ils ont été de retour cbez eux. Adieu , mon cher Monsieur. Vous me demandez pardon de m'avoir écrit une lettre trop courte, et vous avez raison de le demander ; et moi je vous le demande d'en avoiiécrit une trop longue , et j'ai peut-être aussi raison.
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LETTRE X\T
BOILEAU A RACINE, à Paris.
ABoiiLon, le 28 août (1687).
Je ne m'étonne point, Monsieur, que madame la piincesse de Conti soit dans le sentiment où elle est. Quand elle aurait perdu la voix, il lui resterait encore un million de charmes pour se consoler de cette perte, et elle serait encore la plus parfaite chose que la nature ait produite depuis long-lems. Il n'en est pas ainsi d'un misérable qui a besoin de sa voix pour être souffert des hommes , et qui a quelquefois à disputer contre M. Charpentier. Quand ce ne serait que cette dernière raison , il doit risquer quelque chose, et la vie n'est pas d'un si grand prix qu'il ne la puisse hasarder pour se mettre en état d'interrompre un tel parlevu'. /»'ai donc tenté l'aventui'e du demi-bain avec toule l'audace imaginable, mes valets faisant lire leur frayeur sur levir visage , et M. Bourdier s'étant retiré pour n'être point témoin d'un entreprise si téméraire. A vous dire vrai, cette aventure a été un peu semblable à celle des Maillotins dans Don Quixolte ; je veux dire qu'après bien des alarmes, il s'est trouvé qu'il n'y avait quà rire , puisque non-seulement le bain ne m'a point augmenté la fluxion sur la poitrine , mais qu'il me l'a
même fort soulagée , et que , s'il ne m'a pas rendu la voix , il m'a du moins en partie rendu la santé. Je ne l'ai encore essayé que quatre fois , et M. Amiot prétend le pousser jusqu'à dix. Après quoi, si la voix ne me revient , il m'assure qu'il me donnera mon congé. Je conçois un fort grand plaisir à vous revoir et à vous embrasser ; mais vous ne sauriez croire pourtant tout ce qui se présente d'affreux à mou esprit quand je songe qu'il me faudra peut-être repasser muet par ces mêmes hôtelleries , et revenir sans voix dans ces mêmes lieux où l'on m'avait tant de fois assuré que les eaux de Bourbon me guériraient infailliblement. Il n'y a que Dieu et vos consolations qui me puissent soutenir dans vine si juste occasion de désespoir.
J'ai été fort frappé de l'agréable débauche de Monseigneur chez madame la princesse de Conti. Mais ne songe-t-il point à l'insulte qu'il a faite par là à tous ces Messieurs de la Faculté ? Passe pour avaler le quinquina sans avoir la fièvre ; mais de le prendre sans s'être préalablement fait saigner et purger , c'est une chose qui crie vengeance, et il y a une espèce d'effronterie à ne se point trouver mal après un tel attentat contre toutes les règles de la médecine. Si Monseigneur et toute sa compagnie avaient , avant tout , pris une dose de séné dans quelque sirop convenable , cela lui aurait à la vérité coûté quelque tranchées , et l'aurait mis , lui et tous les autres , hors d'état de diner ; mais il y aurait eu au moins quelques formes gardées , et
24o LETTRES DE RACINE,
M, Bachot aurait trouvé le Irait galant , avi lien que , de la manière dont la chose s'est faite , cela ne saurait jamais être approuvé que des gens de Cour et (fix monde, et non point des véritables disciples d'Hippocrate, gens à barbe vénérable , et qui ne verront point assurément ce qu'il peut y avoir eu de plaisant à tout cela. Que si personne n'en a été malade , il vous répondront qu'il y a eu du sortilège. Et en effet , Monsieur , de la manière dont vous me peignez Marly , c'est un véritable , lieu d'enchantement. Je ne doute point que les Fées n'y habitent. En tm mot , tout ce qui s'y dit et ce qui s'y fait me paraît enchanté ; mais surtout les discovu's du Maître du château ont quelque chose de fort ensorcelant , et ont un charme qui se fait sentir jusqu'à Bourbon. De quelque piloyaljle manière que vous m'ayez conté la disgrâce des comédiens , je n'ai pu m'cmpêcher d'en rire. Mais , dites-moi , Monsieur , supposé qu'ils aillent habiter où je vous ai dit , croyez-vous qu'ils boivent du vin du crû? Ce ne serait pas une mauvaise pénitence à proposer à M. de Cbamp-Meslé ', pour tant de bouteilles de vin de Cbampagne qu'il a bues , vous savez aux. dépens de qui. Vous avez raison de dire qu'ils auront là un merveilleux théâtre pour Jouer les pièces de M. Pradon ; et d'ailleurs ils y au-
* Le coméflien Champ-Mesle aimait beaucoup à Loire, et Racine, dans le temps tic sa liaison avec mademoiselle Champ- ?«leslJ , avait plus d'une fois prête de l'argent au mari.
TROISIÈME RECUEIL. j./^!
ront une commodité, c'est que, quand le souffleiu* aura oublié d'apporter la copie de ses ouvrages, il en retrouvera infailliblement une bonne partie dans les précieux dépôts qu'on apporte tous les matins eu cet endroit. M. Fagon n'a point écrit à M. Bourdier. Faites bien des complimens pour moi à M. Roze. Les gens de son tempérament sont de fort dangerevix ennemis ; mais il n'y a point aussi de plus chauds amis , et je sais qu'il a de l'amitié pour moi. Je vous félicite des conversations fructueuses que vous avez eues avec M. de Louvois , d'autant plus que j'aurai part à votre récolte. Ne craignez point que M. Marchand m'arrête à Bourbon. Quelque amitié que j'aie pour lui , il n'entre point en balance avec vous , et l'Andrienne • n'apportera aucun mal. Je meurs d'envie de voir les Ptéflcxions de M. Nicole , et je m'imagine que c'est Dieu qui me prépare ce livre à Paris pour me consoler de mon infortune. J'ai fort ri de la raillerie que vous me faites sur les gens à qui j'ai pardonné ; cependant savez-vous bien qu'il y a à cela plus de mérite que vous ne croyez, si le proverbe italien est véritable , que chi offcndc non perdona ?
L'action de M. de Lorraine ne me paraît point si inutile qvi'on se veut imaginer , puisque rien ne peut mieux confirmer l'assurance de ses troupes , que de voir que les Turcs n'ont osé sortir de leurs rctranchemens,
' Allusion au vers latin cilti dans la lellre de Racine. Racine, viu. n
ni même donner sur son arrière-garde dans sa retraite, et il faut en effet que ce soient de grands coquin3»pour l'avoir ainsi laissé repasser la DravCt Croyez-moi, ils seront battus , et la retraite de M. de Lorraine a plus de rapport à la retraite de César quand il décampa devant Pompée , qu'à l'affaire de Pliilipsbourg. Quand vous verrez M. Hessein, faites-le ressouvenir que nous sommes frères en quinquina , puisqu'il nous a sauvé la vie à l'un et à l'autre. Vous pensez vous moqvierj mais je ne sais pas si je n'en essaierai point pour le recouvrement de ma voix. Adieu , mon cher Monsieur. Aimez-moi toujours, et croyez qu'il n'y a rien au monde que j'aime plus qvie vovis. Je ne sais où vous vous êtes mis en tète que vous m'aviez écrit une longue lettre , car je n'en ai jamais trouvé une si coiu'te.
«a/vv ii%wv iivvk vvw\i vvvv L vi;\ vvvh vvv\ vvvx vvvv ui/v\< t/vv% L^xa «.1^^
LETTRE XYII.
BOILEAU A RACIîsE, a Paris.
A Bourbon, le 2 septembre (iliSy).
rs E vous étonnez pas , Monsieur , si vous ne recevez pas les réponses à vos lettres aussi promptement que peut-èti'e vous souhaitez , parce que la poste est fort irrégulière à Bourbon , et qu'on ne sait pas trop bien quand il faut écrire. Je commence à songer à ma retraite. Voilà tantôt la dixième fois que je me baigne ,
(U, à ne vous rien celer, ma voix est tout au même état que quand je suis arrivé. Le monosyllabe que j'ai prononcé n'a élé qu'un effet de ces petits tons que vous savez qui m'échappent quelquefois quand j'ai beaucoup parlé , et mes valets ont été xm peu trop prompts à crier miracle. La vérité est pourtant que le bain m'a renforcé les jambes et fortifié la poitrine ; mais pour ma voix, ni le bain ni la boisson des eaux ne m'ont de rien servi. Il faut donc s'en aller de Boiubon aussi muet que j'y suis arrivé. Jejie saurais vous dire quand je partirai ; je prendrai brusquement mon parti, et Dieu veuille que le déplaisir ne me tue pas en chemin. Tout ce que- je vous puis dire , c'est que jamais exilé n'a quitté son pays avec tant d'affliction que je retournerai au mien. Je vous dirai encore plus , c'est que , sans votre considération , je ne crois pas que j'eusse jamais revu Paris , où je ne conçois aucun autre plaisir que celui de vous revoir. Je suis bien fâché de la juste inquiétude que vous donne la fièvre de M. votre jeune fils '. J'espère que cela ne sera rien. Mais si quelque chose me fait craindre pour lui , c'est le nombre de bonnes qualités qu'il a , puisque je n'ai jamais vu d'enfant de son âge si accompli en toutes choses. M. Marchand est arrivé ici samedi. J'ai été fort aise de le voir ; mais je ne tarderai guères à le quitter.
' Jcan-Baptisle Racine, fils aîné. II avait alors près de neuf ans.
Nous faisons notre ménage ensemble ; il est toujours aussi bon et aussi méchant homme que jamais. J'ai su par lui tout ce qu il y a de mal à Bourbon , dont je ne savais pas un mot à son arrivée. Votre relation de l'affaire de Hongrie m'a fait un très-grand plaisir , et m'a fait compi'endre en très-peu de mots ce que les plus longues relations ne m'auraient peut-êti'e pas appris. Je l'ai débitée à tout Bourbon , où il n'y avait qu'une relation d'un commis de M. Jacques' , où , après avoir parlé du grand-visir , on ajoutait entre autres choses , qile ledit vi^ir voulant réparer le grief qui lui avait été fait , etc. Tout le reste était de ce style. Adieu , mon cher Monsieur. Aimez -moi toujours, et croyez que vous seul êtes ma consolation.
Je vous écrirai en partant de Bourbon, et vous aurez de mes nouvelles en chemin. Je ne sais pas trop le parti que je prendrai à Paris. Tous mes livres sont à Auleuil , où je ne puis plus désormais aller les hivers. J'ai résolu de prendre un logement pour moi seul. Je suis las franchement d entendre le tintamarre des nourrices et des servantes. Je n'ai qu'une chambre et point de meubles au cloître -. Tout ceci soit dit entre nous ; mais cependant je vous prie de me mander votre avis. N'ayant point de voix , il me faut du moins de la tranquillité.
' Entrepreneur des vivres dans l'arme'e du duc de Lorraine. ^ Il logeait dans le cloitre Notre-Dame , chez l'abbe' de Dreux, «onseiller au Parlement, et chanpine de l'église de Paris.
TROISIÈME recueil; 245
Je suis las de me sacrifier au plaisir et à la commodité d'autrui. Il n'est pas vrai que je ne puisse bien vivre et tenir seul mon ménage ; ceux qui le croient se trompent grossièrement. D'ailleurs , je prétends désormais mener un genre de vie dont tout le monde ne s'accommodera pas. J'avais pi'is des mesures que j'aurais exécutées, si ma voix ne s'était point éteinte. Dieu ne l'a pas voulu. J'ai honte de moi-même, et je rougis des larmes que je répands en vous écrivant ces derniers mots.
LETTRE XYIII.
RACINE A BOILEAU, à Boiirhon.
A Paris, ce 5 seplembie (1687).
J'avais destiné cette après-dînée à vous écrire fort au long ; mais un cousin , abusant d'un fâcheux parentale ', est venu malhevireusement me voir, et il ne fait que de sortir de chez moi . Je ne vous écris donc que pour vous dire que je reçus avant-hier ime lettre de vous. Le Père Bouhours et le Père Rapin - étaient dans mon cabinet quand je la reçus. Je leur en fis la lecture en
' Vers de Boileau dans l'Épitre à M. de Lamoignoii. ^ Le Père Rapin mourut dans le mois qui suivit la date de celle lettre.
2/fi LETTRES DE RACINE,
la décachetant , et je leur fis un fort grand plaisir. Je regardai pourtant de loin , à mesure que je la lisais , s'il n'y avait rien dedans qui fût trop janséniste. Je yis Ters la fin le nom de M. Nicole , et je sautai bravement ou , pour mieux dire, lâchement par-dessus. Je n'osai m'exposer à troubler la grande joie et même les éclats de rire que leur causèrent plusieurs choses fort plaisantes que vous me mandiez. Nous aurions été tous trois les plus contens du monde si nous eussions trouvé à la fin de votre lettre que vous parliez à votre ordinaire , comme nous trouvions que vovis écriviez avec le même esprit que vous avez toujours eu. Ils sont , je vous assure , tous deux fort de vos amis , et même de fort bonnes gens. Nous avions été le matin entendre le Père de Villiers ' , qui faisait l'oraison funèbre de M. le Prince, grand-père de M. le Prince d'aujourd'hui. Il y a joint les louanges du dernier mort , et il s'est enfoncé jusqu'au cou dans le combat de Saint- Antoine , Dieu sait combien judicieusement. En vérité il a beaucoup d'esprit ; mais il aurait bien besoin de se laisser conduire. J'annonçai au Père Bouhours un
* Il était alors Jésuite; mais il quitta cette Société deux ans après. Il a fait un poëme sur Vy4r/ de prêcher ^ et entre autres ouvrages en prose un Entretien sur les Tragédies. L'oraison funèbre dont il s'agit ici est celle de Henri de Bourbon, prince de Condé, mort en 1646. Le dernier mort est le grand Condé, fils de celui-ci, et qui était mort l'année précédente (1686).
nouveau livre , qui excita fort sa curiosité. Ce sont les Remarques de M. de Vaugelas ^ avec les notes de Thomas Corneille '. Cela est ainsi affiché dans Paris depuis quatre jours. Auriez-vous jamais cru voir ensemble M. de Vaugelas et M. de Corneille le jeime donnant des règles sur la langue ?
J'eusse bien voulu vous pouvoir mander que M. de Louvois est guéri, en vous mandant qu'il a été malade; mais ma femme, qui revient de voir madame de la Chapelle *, m'apprend qu'il a encore de la fièvre. Elle était d'abord comme continue, et même assez grande ; elle n'est présentement qu'intermittente, et c'est encore une des obligations que nous avons au quinquina. J'espère que je vous manderai lundi qu'il est absolument guéri. Outre l'intérêt du Roi et celui du public , nous avons , vous et moi , un intérêt très-particidier a lui souliaiter une longue santé. On ne peut pas nous témoigner plus de bonté qu'il nous en témoigne, et vous ne sauriez croire avec quelle amitié il m'a toujours demandé de vos novivelles. Bon soir , mon cher Monsieur. Je salvie de tout mon cœur M. Marchand. Je vous écrirai plus au long lundi. Mon fils est guéri.
' Ces Remarques de Thomas Corneille parurent en 1687. Elles ont été réimprimées en 1738 avec les Remarques de Vaugelas.
^ Femme de celui dont nous avons parlé ci-dessus, page 207, note 1. Elle était fille d'une sœur de Boileau.
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LETTRE XIX
BOILEAU A RACINE, au camp de Mons.
Palis, le ù5 mars (l6yl)-
J E ne voyais proprement que vous pendant que vous étiez à Paris , et depuis que vous n'y êtes plus , je ne vois plus pour ainsi dire personne. N'attendez donc pas que je vous rende nouvelles pour nouvelles , puisque je n'en sais aucune. D'ailleurs, il n'est guères fait mention à Paris présentement que du siège de Mons , dont je ne crois pas vous devoir instruire. Les particularités que vous m'en avez mandées m'ont fait un fort grand plaisir. Je vous avoue pourtant que je ne saurais digérer que le Roi s'expose comme il fait. C'est une mauvaise habitude qu'il a prise , dont il devrait se guérir, et cela ne s'accorde pas avec cette haute prudence qu'il fait paraître dans toutes ses autres actions. Est-il possible qu'un Prince qui prend si bien ses mesures pour assiéger Mons , en prenne si peu pour la conservation de sa propre personne? Je sais bien qu'il a pour lui l'exemple des Alexandre et des César, qui s'exposaient de la sorte; mais avaient-ils raison de le faire? Je doute qu'il ait lu ce vers d'Horace :
Dccipil exemplar viiiis imitabile.
TROtSIÈME RECUEIL. 249
Je suis ravi d'apprendre que tous êtes dans un couvent , en même cellule que M. de Cavoie ' ; car bien que le logement soit un peu étroit , je m'imagine qu'on n'y gai'de pas trop étroitement les règles , et qu'on n'y fait pas la lecture pendant le dîner, si ce n'est peutêtre de lettres pareilles à la mienne. Je vous dis bien en partant, que je ne vous plaignais plus, puisque vous faisiez le voyage avec un bomme tel que lui , auprès duquel on trouve toutes sortes de commodités , et dont la compagnie pourrait consoler de toutes sortes d'incommodités. Et puis je vois bien qu'à l'heure qu'il est vous êtes un soldat parfaitement aguerri contre les périls et contre la fatigue. Je vois bien, dis-je, que vous allez recouvrer voire honneur à Mons , et que toutes les mauvaises plaisanteries du voyage de Gand "^ ne tomberont plus que sur moi. M. de Cavoie a déjà assez bien commencé à m'y préparer. Dieu veuille seulement que je les puisse entendre , au hasard même d'y mal répondre. Mais , à ne vous rien celer, non-seulement mon mal ne finit point , mais je doute même qu'il
' Louis Oger , marquis de Cavoie, mare'thal-des-logis «le la INIaison du Roi, nommé le bra^e Cavoie^ e'tait lie' d'une amitié particulière avec Racine , et ils se quittaient peu. On sait le mot de Louis XIV à ce sujet. Pendant la disgrâce momentanée de Cavoie, Racine se montra plus que jamais son ami.
- Pendant la campagne de 1678, où Boileau suivit aussi l'armée.
25o LETTRES DE RACINE,
guérisse. En récompense, me voilà fort bien gv\érî d'ambition et Je vanité ; et , en vérité , je ne sais si cette giiérison-là ne vaut pas bien l'autre , puisqu'à mesure que les honneurs et les biens me fuient, il me semble que la ti'anquillité me vient.
J'ai été une fois à notre assemblée ' depuis votre départ. M. de la Chapelle ne manqua pas, comme vous vous le figurez bien , de proposer dabord une médaille
sur le siège deMons, et j'en imaginai une sur (Ze
reste manque) *.
' La petite Acade'mie; elle n'eut cjue l'anne'e suivante le (lire d'Acade'mie des inscriptions et médailles.
^ Les assemble'es de la petite Acade'mie avaient donne' le goût des devises et des médailles, et on en imaginait sur toutes sortes de sujets. Nous trouvons dans les notes de Jean-Baptiste Racine , que Boileau , en riant avec ses amis , avait proposé pour l'Académie française la devise suivante : Des singes assis en rond autour d'un bassin d'eau , dans lequel ils se regardent , avec celte légende : Sibi pulchri.
TROISIÈME RECUEIL. 25i
k. VV\ fc VVVUVV\ VXO^ t>«/V«VVVtJ hfVVV LA/VV VV\n; k/Vt/ViiVVV U%/V\l UV%/V l^VV«
RACINE A BOILEAU, à Paris.
Ha camp devant Moins, le 5 avril (1691).
On nous avait trop tôt mandé la prise de l'ouvrage à cornes ; il ne fut attaqué pour la première fois qu'avant-hier, encore fut-il abandonné un moment après par les grenadiers du régiment des Gardes , qui s'épouvantèrent inal-à-propos , et que leurs officiers ne purent retenir même en leur présentant l'épée nue, comme pour les percer. Le lendemain , qui était hier, sur les neuf heures du matin , on recommença une autre attaque avec beaucoup plus de précavition que la précédente. On choisit pour cela huit compagnies de grenadiers, tant du régiment du Roi que d'autres régimens., qui tous méprisent fort les soldats des Gardes qu'ils appellent des Pierrots. On commanda aussi cent-cinquante mousquetaires des deux compagnies pour soutenir les grenadiers. L'attaque se fit avec vme vigueur extraordinaire , et dura trois bons quarts d'heure ; car les ennemis se défendirent en fort braves gens , et qvielques - uns d'entre eux se colletèrent même avec quelques-uns de nos officiers. Mais comment auraientils pu faire ? Pendant qu'ils étaient aux mains , tout notre canon tirait , sans discontinuer, sur les deux demi-lunes qui devaient les couvrir , et d'où , malgré
cette tempête de canons , on ne laissa pourtant pas de faij'e un feu épouvantable. Nos bombes tombaient aussi à tous niomens sur ces demi-lunes , et semblaient les renverser sens dessus dessous. Enfin , nos gens demeurèrent les maitres , et s'établirent de manière qu'on n'a pas même osé depuis les inquiéter. Nous y avons bien perdu deux cents bommes , entre autres liuit ou dix. mousquetaires , du nombre desquels était le fils de M. le prince de Courtenay ■ , qui a été trouvé mort dans la palissade de la demi-lune ; car quelques mousquetaires poussèrent jusque dans cette demi-lune, malgré la défense expresse de Tauban et de M. de Maupertuis -, croyant faire sans doute la même cbose qu'à Valenciennes. Ils furent obligés de revenir fort vite sur leurs pas , et c'est là que la plupart furent tués ovi blessés. Les grenadiers, à ce qvie dit M. de Maupertuis luimême, ont été aussi braves que les mousquetaires. De buit capitaines , il y en a eu sept tués ou blessés. J'ai retenu cinq ou six actions ou paroles de simples grenadiers , dignes d'avoir place dans l'histoire, et je vous
. ' Louis Gaston, fils aine de Louis-Charles, prince de Courtenay. Ce jeune homme n'avait que vingt-un ans.
^ Louis de Melun , marquis de Mauperîuis, lieulenanf-genéral des armées du Roi , capilaine-Iieufenant et commandant de la première compagnie des Mousquetaires. Il s'était déjà distingué au siège de Candie et à la prise de ^'aIenciennes. Il mourut en 1721 , âgé de quatre-vingt-six ans, sans laisser de postérité.
'fROÎSIÈMÈ RECUEIL. 253
les dirai quand nous nous reverrons. M. de Château- Villain, fils de M. le grand- trésorier de Pologne ' , était à tout, et est un des hommes de l'armée le plus estimé. La Chesnaye - a aussi fort bien fait. Je vous les nomme tous deux , parce que vous les connaissez particulièrement. Mais je ne vous puis dire assez de bien du premier, qui joint beaucoup d'esprit à une fort grande valeur. Je voyais toute l'attaque fort à mon aise , d'un peu loin à la vérité ; mais j'avais de fort bonnes lunettes que je ne pouvais presque tenir fermes, tant le cœur me battait à voir tant de braves gens dans le péril. On fit une suspension pour retirer les morts de part et d'autre. On trouva de nos mousquetaires morts dans le chemin couvert de la demi-lune. Deux mousquetaires blessés s'étaient couchés parmi ces morts de peur d'être achevés ; ils se levèrent tout à coup sur leurs pieds , pour s'en revenir avec les morts qu'on remportait ; mais les ennemis prétendirent qu'ayant été trouvés sur leur terrain, ils devaient demeurer prisonniers. Notre officier ne put pas en disconvenir; mais il voulut au moins donner de l'argent aux Espagnols, afin de faire traiter ces deux mous-
' Le comte de Morstein, grand-tre'sorier de Pologne, e'tabli en France, avait acquis le comte' de Chàleau-Villain , qui, après sa mort, fut acheté par le comte de Toulouse.
- Il eut un cheval tué sous lui, entre le Roi et le comte de Toulouse- \oyez !e Juurnal de Dangeau.
quelaires. Les Espagnols répondirent : « Ils seront » mieux, traités parmi nous que pai-mi vous, et nous » avons de l'argent plus qvi'il n'en faut pour nous et » pour eux ». Le gouverneur fut un peu plus incivil; car M. de Luxembourg lui ayant envoyé une lettre par un tambour, pour s'informer si le chevalier d'Estrades ' , qui s'est trouvé perdu , n'était point du nombre des prisonniers qui ont été faits dans ces deux actions, le gouverneiu" ne voulut ni lire la lettre ni voir le tambour.
On a pris aujourd'hui deux manières de paysans , qui étaient sortis de la ville avec des lettres pour M. de Castanaga ' . Ces lettres portaient que la place ne pouvait plus tenir que cinq ou six jours. En récompense, comme le Roi regardait de la tranchée tirer nos batteries cette après-dinée, un homme, qui apparemment était quelque officier ennemi déguisé en soldat avec un simple habit gris , est sorti , à la vue du Roi , de notre tranchée , et , traversant jusqvi'à une demi-lune des ennemis , s'est jeté dedans , et on a vu deux des ennemis venir au-devant de lui pour le recevoir. J'étais aussi dans la tranchée dans ce teras-là, et je l'ai conduit de l'œil jusque dans la demi-lune. Tout le monde a été surpris au dernier point de son impudence ;
* Gabriel- Joseph , second fils du maréchal d'Eslrades. Ce Jeune liomme fut tue à Steinkercjue l'année suivante. - Gouverneur de Eruxelles.
TROISIÈME KECUEIL. 255
taais vraisemhlahîcmenl il n'empêchera pas la place d efre prise dans cinq ou six jours. Toute la demilune est presque éboulée, et les remparts de ce côtélà ne tiennent plus à rien. On n'a jamais vu un tel feu d'artillerie. Quoique je vous dise que j'ai été dans la trancliée, n'allez pas croire que j'aie été dans aucun péril : les ennemis ne tiraient plus de ce côté-là, et nous étions tous, ou appujés sur le parapet, ou debout sur le revers de la tranchée. Mais j'ai couru d'autres périls, que je vous conterai en riant quand nous serons de retour. Je suis , comme vovis tout consolé de la réception de Fontenelle '. M. Roze paraît fâché de voir, dit-il , l'Académie in pejas rucre. Il vous fait ses baise-mains avec des expressions trèsfortes, à son ordinaire. M. de Cavoie et quantité de nos commvins amis m'ont chargé aussi de vous en
' Fontenelle fut reçu à l'Acadcmie française fe 5 mai ifigi- Les ouvrages qu'il avait publies jusqu'alors n'étaient pas propres à lui rendre favorables des hommes d'un goût aussi délicat cl aussi sévère que l'étaient Racine et Boileau; ainsi il ne faut pas chercher d'autre motif dans l'opposilion im peu vive qu'ils mirent à sa réception. Mais se dire l'objet de l'inimitié personnelle des deux plus grands poëtcs de la nation accommodait parfaitement l'amour-propre du nouvel académicien; et, ce qui est étrange, Fontenelle fut assez habile pour accréditer et maintenir cette ridicule supposition que l'on a entendu énoncer, plus d'une fois, en pleine Académie, comme un fait incontestable.
2j6 lettres de racine,
faire. Voilà , ce me semLle , une assez longue lettre ; mais j'ai les pieds chauds , et je n'ai guères de plus grand plaisir que de causer avec vous. Je crois que le nez a saigné au prince d'Orange, et il n'est tantôt plus fait mention de lui. Vous me ferez un extrême plaisir de m'écrire quand cela vous fera aussi quelque plaisir. Je vous prie de faire mes baise-mains à M. de la Chapelle. Ayez la bonté de mander à ma femme , que vous avez reçu de mes nouvelles.
J'ai oublié de vous dire que, pendant que j'étais sur le mont Pagnolte à regarder l'attaque, le R. P. de la Chaise était dans la tranchée , et même fort près de l'attaqvie , pour la voir plus distinctement. J'en parlais hier au soir à son frère ' , qui me dit tout naturellement : K II se fei'a tuer un de ces jours ". Ne dites rien de cela à personne ; car on croirait la chose inventée , et elle est très-vraie et très-sérieuse.
' Le comte de la Chaise , capitaine de la porte du Roi. Sa fille fut mariée au marquis de la Luzerne.
TROISIÈME RECUEIL. sSy
LETTRE XXL
RACINE A BOILEAU, à Paris.
Versailles, ee mardi 8 avril (1692)=
Madame de Maintenon m'a dit ce matin que le Roi avait réglé notre pension • à quatre mille francs pour moi , et à deux mille francs pour vous : cela s'entend sans y comprendre notre pension de gens de lettres. Je l'ai fort remerciée pour vous et pour moi. Je viens aussi tout-à -l'heure de remercier le Roi. Il m'a paru qu'il avait quelque peine qu'il y eût de la diminution; mais je lui ai dit que nous étions trop contens. J'ai plus appuyé encore sur vous que sur moi , et j'ai dit au Roi que vous prendriez la liberté de lui écrire pour le remercier, n'osant pas lui venir donner la peine d'élever sa voix pour vous parler -. J'ai dit en propres paroles : « Sire, il a plus d'esprit que jamais, plus » de zèle pour Votre Majesté , et plus d'envie de tra- » vailler pour votre gloire ». Vous voyez enfin que les choses ont été réglées comme vous l'avez souhaité vousmême. Je ne laisse pas d'avoir une vraie peine de ce
' La pension accordée à Racine et à Boileau, conurie Iiistoriograplies du Roi , ne fut fixée qu'en 1692. ' Boileau était, depuis quelque tenis , un peu sourd.
qu'il semble que je gagne à cela plus que vous ; mais outre les dépenses et les fatigues des voyages , dont je suis assez aise que vous soyez délivré , je vous connais si noble et si plein d'amitié, que je suis assuré que vous souhaiteriez de bon cœur que je fusse encore mieux traité. Je serai très-content si vous l'êtes en effet. J'espère vous revoir bientôt. Je demeure ici pour voir de quelle manière la chose doit tourner ; car on ne m'a point encore dit si c'est par un brevet , ou si c'est à l'ordinaire sur la cassette. Je suis entièrement à' vous. Il n'y a rien de nouveau ici. On ne parle que du voyage , et tout le monde n'est occupé que de ses équipages '.
Je vous conseille d'écrire quatre lignes au Roi, et autant à madame de Maintenon , qui assurément s'intéresse toujours avec beaucoup d'amitié à tout ce qui vous touche. Envoyez-moi vos lettres par la poste ou par votre jardinier, comme vous le jugerez à propos.
' Le voyage de Flandre , qui eut lieu le mois suivant , et où le Roi fut suivi de toute sa Cour.
TROISIÈME RECUEIL. sSg
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LETTRE XXII
BOILEAU A RACINE, à Versailles.
Paris, ce g avril (1692).
ii,TEs-vous fou, avec VOS compUmens? Nesavez-vous pas bien que c'est moi qui ai , pour ainsi , dire prescrit la chose de la manière qu'elle s'est faite? Et pouvezvous douter que je ne sois parfaitement content d'une affaire où l'on m'accorde tout ce que je demande ? Tout va le mieux du monde, et je suis encore plus réjoui pour vous , que pour moi-même.
Je vous envoie deux lettres, que j'écris, suivant vos conseils, l'une au Roi, Tautre à madame de Maintenon. Je les ai écrites sans faire de brouillon, et je n'ai point ici de conseil ; ainsi je vous prie d'examiner si elles sont en état d'être données, afin que je les réforme si vous ne les trouvez pas bien. Je vous les envoie pour cela toutes décachetées ; et supposé que vous jugiez à propos de les présenter, prenez la peine d'y mettre votre cachet. Je verrai aujourd'hui madame Racine pour la féliciter. Je vous donne le bonjour, et suis tout à vovis.
Je ne reçus votre lettre qu'hier tout au soir, et je vous envoie mes trois lettres aujourd'hui à huit heures par la poste. Voilà, ce me semble, une assez grande diligence pour le plus paresseux de tous les hommes.
26o LETTRES DE RACINE,
LETTRE XXIII. '
RACINE A BOILEAU, à Farls.
Vcl•^aillcs, ce il avril (169a).
Je tous renvoie vos deiix lettres avec mes remarques, dont vous ferez tel visage qu'il vous plaira. Tachez de me les renvoyer avant six heures , ou , pour mieux dire , avant cinq heures et demie du soir, afin que Je les puisse donner avant que le Roi entre chez madame de Mainlenon. J'ai trouvé que la trompette et les sourds étaient trop joués , et qu'il ne (allait point trop appuyer sur votre incommodité , moins encore chercher de l'esprit sur ce sujet. Du reste, les lettres seront foi't bien, et il n'en faut pas davantage. Je m'assure que vous donnerez un meilleur tour aux choses que j'ai ajoutées. Je ne veux point faire attendre votre jardinier.
Je n'ai point encore de nouvelles de la manière dont notre affaire sera tournée, M. de Chevreuse veut que je laisse achever ce qu'il a commencé , et dit que nous nous en trouverons bien. Je vous conseille de lui écrire un mot à votre loisir. On ne peut pas avoir plus d'amitié qu'il eu a pour vous.
' Celle lettre a clc ccrile le matin, et celle qui suit, dans l'après-midi.
TROISIÈME KECUEIL. 2G1
LETTRE XXIV
KACITNE K BOILEAU, à Pai/'s,
Versailles, ii avrl(iG9î).
> OS deux lettres sont à merveille , et je les donnerai tantôt. M. de Pontcharlrain oublia de parler hier, et ne peut parler que dimauclic. Mais j'en fus bien aise, parce que M. de Chevreuse aura le tems de le voir. M. de Pontcharlrain me parla de notre autre pension , et de la petite Académie, mais avec une boulé incroyable , en me disant que, dans un autre tems, il ])rétend bien faire d'autres clioscs pour vous et pour moi. Je ne crois pas aller à Auteuil, ainsi ne m'y altcndez point. Je ne crois pas même aller à Paris encore demain , et en ce cas je vous prie de tout mon cœur de faire bien mes excuses à M. de Ponlcbartrain ' , que j'ai une extrême impatience de revoir. Madame sa mère me demanda hier fort obligeamment si nous
' JcTÔmc, fils de Louis Phelipeaux, comte de Pontcharlrain. Le père avait succédé à Seignelay cri idgo, et avait eu, dans son déparlement, la direction des Académies. Le fils e'iait alors conseiller au Parlement, et ne fut reça en survivance de son père qu'en décoinbre iGgj. Sa mère était Marie de Maupeou , fille d'un Président aux cnquôies.
n'allions pas toujours chez lui ; je lui dis que c'était bien notre dessein de recommencer à y aller.
J'envoie à Paris pour un volume de M. de Noailles, que mon laquais prétend avoir reporté chez lui , et qu'on n'y trouve point. Cela me désole. Je vous prie de lui dire si vous ne croyez point l'avoir chez vous. Je vous donne le bonjour.
LETTRE XXV
RACITME A BOILEAU, à Paris.
Du camp de Gc'\ries, le 21 mai (l6ijî).
Il faut que j'aime M. Vigan ' autant que je fais, pour ne lui pas vouloir beaucoup de mal du conlre-tems dont il a été cause. Si je n'avais pas eu des embarras tels que vous pouvez vovis imaginer, je vous aurais été chercher à Auteuil. Je ne vous ai pas écrit pendant le chemin , parce que j'étais chagrin au dernier point d'un vilain clou qui m'est venu au menton , qui m'a fait de fort grandes douleurs, jusqu'à me donner la fièvre deux jours et deux nuits. Il est percé, Dieu merci, et il ne me reste plus qu'une eraplâti'e qui me défigure,
' Ami qu'il avait à Versailles , et chez lequel il plaça son fils , conune on le verra dans le quatrième recueil de Lettres.
et dont je me consolerais volontiers sans toutes les questions importunes que cela m'attire à tout moment. Le Roi fit hier la revue de son armée et de celle de M. de Luxembourg. C'était assurément le plus grand spectacle qu'on ait vu depuis plusieurs siècles. Je ne me souviens point que les Romains en aient vu un tel ; car levirs armées n'ont guères passé, ce me semble, quarante ou tout au plus cinquante mille hommes , et il y avait hier six vingt mille hommes ensemble sur quatre lignes. Comptez qu'à la rigueur il n'y avait pas là-dessus trois mille hommes à rabattre. Je commençai à onze heures du matin à marcher. J'allai toujours au grand pas de mon cheval, et je ne finis qu'à huit heures du soir. Enfin , on était deux heures à aller du bout d'une ligne à l'autre. Mais si on a jamais vvi tant de troupes ensemble, assurez-vous qu'on n'en a jamais vu de si belles. Je vous rendrais un fort bon compte des deux lignes de l'armée du Roi , et de la première de l'armée de M. de Luxembourg ; mais quant à la seconde ligne, je ne vous en puis parler que sur la foi d'autrui. J'étais si las, si ébloui de voir l)riller des épées et des mousquets , si étourdi d'entendre des tambours , des trompettes et des timbales , qu'en vérité je me laissais conduire par mon cheval sans plus avoir d'attention à rien , et j'eusse voulu de tout mon cœur que tous les gens que je voyais eussent été chacun dans leur chaumière ou dans leur maison , avec leurs femmes et leurs enfans , et moi dans ma
rne des Maçons , avec ma famille '. Vous avez peutêtre trouvé dans les poèmes épiques les revues d'armées fort longues et fort ennuyeuses ; mais celle-ci m'a paru tout autrement longue, et même, pardonnez-moi cette espèce de blasphème, plus lassante que celle de la Pucelle. J'étais au retour à peu près dans le même état que nous étions vous et moi dans la cour de l'abbaye de Saint-Amand ^. A cela près , je ne fus jamais si cbaiTué et si étonné que je le fus de voir une puissance si formidable. Vous jugez bien que tout cela nous prépare de belles matières. On m'a donné im ordre de bataille des deux armées. Je vous 1 aurais volontiers envoyé ; mais il y en a ici mille copies , et je ne doute pas qu'il n'y en ait bientôt autant à Paris. Nous sommes ici campés le long de la Trouille, à deux lieues de Mons. M. de Luxembourg est campé près de Bincbe , partie sur le ruisseau qui passe aux Estlnes, et partie sur la Haisne , où ce ruisseau tombe. Son armée est de
* Racine, lors de son mariage, demeurait me Saint-Andre'des-Aits, au coin de la rue de l'Eperon , dans une maison remarquable par une petite tourelle qui faisait saillie sur la rue à la hauteur du premier étage. Cette petite tourelle, qui n'est détruite que depuis peu d'années, était son arrière -cabinet. En 1686, il prit un logement rue des Maçons, près la Sorbonne ; et en ifigS , il occupa la maison rue des Marais, faubourg Saint- Germain , dans laquelle il est mort.
- Dans la campagne de Gand , en i6;8. Cette abbaye est près de Tournai.
soixante-six bataillons et de deux cent neuf escadrons : celle du Roi, de quarante-six bataillons et de quatrevingt-dix escadrons. Vous voyez par là que celle de M. de Luxembourg occupait bien plus de terrain que celle du Roi. Son quartier-général , j'entends celui de M. de Luxembourg, est à Tliieusies. Vous trouverez tous ces villages dans la carte. L'une et l'autre se mettent en marche demain. Je pourrai bien n'être pas en état de vous écrire de cinq ou six jours ; c'est pourquoi je vous écris aujourd'hui une si longue lettre. Ne trouvez point étrange le peu d'ordre que vous y trouverez : je vous écris au bout dune table environnée de gens qui raisonnent de nouvelles, et qui veulent à tous momens que j'entre dans la conversation. Il vint hier de Bruxelles un rendu , qui dit que M. le prince d'Orange assemblait quelques troupes à Auderleck , qiu' en est à trois quarts de lieue. On demanda au rendu ce qu'on, disait à Bruxelles. Il répondit qu'on y était fort en repos, parce qu'on était persuadé qu'il n'y avait à Mons qu'un camp volant ; que le Roi n'était point en Flandre, et que M. de Luxembourg était en Italie.
Je ne vous dis rien de la marine ; vous êtes à la source , et nous ne savons qu'après vous. Vraisemblablement j'aurai bientôt déplus grandes choses à vous mander qu'une revue , quelque grande et quelque magnifique qu'elle ait été. M. de Cavoie vous baise les mains. Je ne sais ce que je ferais sans lui ; il faudrait en vérité que je renonçasse aux voyages et au plaisir Racine, viu. • la
devoir tout ce qvic je vois. M. de Luxembourg, dès le premier jour que nous arrivâmes , envoya dans notre écurie un des plus commodes chevaux de la sienne, pour m'en servir pendant la campagne. Vous n'avez jamais vu homme de cette bonté et de celte magnificence ; il est encore plus à ses amis, et plus aimable à la tête de sa formidable armée , qu'il n'est à Paris et à Versailles. Je vous nommerais au contraire certaines gens qui ne sont pas reconnaissables en ce pays-ci, et qui , tout embarrassés de la figure qu'ils y font , sont à peu prc» coriame vous dépeigniez le pauvre M. Jannart quand il commençait une covirante '. Adieu , mon cber Monsieur. Voilà bien du verbiage ; mais je vous écris au courant de ma plume, et me laisse entraîner au plaisir que j'ai de causer avec vous , comme si jetais dans vos allées d'Auteviil. Je vous prie de vous souvenir de moi dans la petite Académie , et d'assurer M. de Pontcbarlrain de mes très-humbles respects. Faites aussi
' Boileau était fort bon mime , et savait parfaitement imiter la démarche , le geste et même la voix de ceux qu'il voulait contrefaire. Avec ce talent, il avait souvent diverti le premier président de Lamoignon et même Louis XIV. Mais quand il eut passé la jeunesse, il ne voulut plus se prodiguer de cette manière, et réserva cette débauche de gaité pour amuser de tems en tems ses amis les plus intimes.
M.Jannartélaitonclede la femme de La Fontaine. II avait été l'ami du surintendant Fouquet. Il fut exilé à Limoges en iG(i3 , pour avoir publié plu.sieurs écrits en sa faveur.
TROISIÈME RECUEIÎ,. 2^7
iuiilc complimens pour moi à M. de la Chapelle. Je prévois quil y aura bientôt matière à des types plus magnifiques qu'il n'en a encore imaginés. Écrivez-moi le plus souvent que vous pourrez , et forcez votre paresse. Pendant que j'essuie de longues marches et des campemens fort incommodes, serez-vous fort à plaindre quand vous n'aurez que la fatigue d'écrire des lettres bien à votre aise dans votre cabinet ?
LETTRE XXVI
RACINE A BOILEAU, à Pans.
Du camp de Gevi ie* , le 32 mai (1692).
CoatME j'étais fort interrompu hier en vous écrivant je fis une grosse faute dans ma lettre, dont je ne m'aperçus que lorsqu'on l'eut portée à la poste. Au lieu de vous dire que le quartier principal de M. de Luxembourg était aux hautes Estines , je vous marquai qu'il était à Thieusies, qui est un village à plus de trois ou quatre lieues de là , et où il devait aller camper en partant des Estines, à ce qu'on m'avait dit. On parlait même de cela autour de moi pendant que j'écrivais. J'ai donc cru que je vous ferais plaisir de vous détromper , et qu'il valait mieux qu'il vous en coûtât un petit port de lettre , que quelque grosse gageure où vous pourriez vous engager mal-à -propos , ou contre M. de la Chapelle, ou contre M. Hesscin. J'ai surtout
pâli quand J'ai songé au terrible inconvénient qui arriverait si ce dernier avait quelque avantage sur vous ; car je me souviens du bois qu'il mettait à la droite opi^ niâtrement , malgré tous les sermens et toute la raison deM. de Guilleragues ', qui en pensa devenir fou. Dieu vous garde d'avoir jamais tort contre un tel homme ! Je monte en carrosse pour aller à Mons , où M, de Vauban m'a promis de me faire voir les nouveaux ouvrages qu'il y a faits. J'y allai l'autre jour dans ce même dessein ; mais je souffrais alors tant de mal , que je ne songeai qu'à m'en revenir au plus vite.
LETTRE XXML
RACINE A BOILEAU, à Paris.
Dn camp Jevanl Namur, le 5 juin (i6g'i}.
J 'ai été si troublé depuis huit jours de la petite vérole de mon fils*, que j'appréhendais qui ne fût fort dangereuse , que je n'ai pas eu le courage de vous mander au-
' Lavergne de Guilleragues était mort, depuis quelques années, dans son ambassade à Conslanlinople , laissant une fille qui , après la mort de son père , épousa René-Claude de Villiers , marquis d'O et de Franconville, lieutenant général des armées navales, et premier gentilhomme de la chambre du comte de Toulouse.
^ Voye» la II*. Lettre à son fils , dans le quatrième recueil.
tuae nouvelle. Le siège a bien avancé durant ce tems-^ là , et nous sommes à l'heure qu'il est au corps de la place. Il n'a point fallu pour cela détourner la Meuse , comme vous m'écrivez qu'on le disait à Paris ; ce qui serait une étrange entreprise. On n'a pas même eu besoin d'appeler les mousquetaires , ni d'exposer beaucoup de braves gens. M. de Vauban, avec son canon et ses bombes , a fait lui seul toute l'expédition. 11 a trouvé des hauteurs avi-deçà et au-delà de la Meuse , où il a placé ses batteries. Il a conduit sa principale tranchée dans un terrain assez resserré , entre des hauteurs et une espèce d'étang d'un côté, et la Mevise de l'autre. En trois jours il a poussé son travail jusqu'à vm petit ruisseau qui coule au pied de la conti'escarpe , et s'est rendu maître d'une petite contre-garde revêtue qui était en deçà de la contrescarpe, et de là, en moins de seize heures , a emporté tout le chemin couvert qui était garni de plusieurs rangs de palissades , a comblé un fossé large de dix toises et profond de huit pieds, et s'est logé dans une demi-lune qui était au devant de la courtine , entre un demi-bastion qui est sur le bord de la Meuse , à la gauche des assiégeans , et un bastion qui est à leur droite ; en telle sorte que cette place si terrible , en un mot Namvir , a vu tous ses dehors emportés dans le peu de tems que je vous ai dit , sans qu'il en ait coiité au Roi plus de trente hommes. Ne croyez pas pour cela qu'on ait eu affaire à des poltrons : tous ceux de nos gens qui ont été à ces attaques sont éton-
nés du courage des assiégés. Mais a'ous jugerez de l'effet terrible du canon et des bombes quand je vous dirai , sur le rapport d'un officier espagnol qui fut pris hier dans les dehors , que notre artillerie leur a tué en deux jours douze cents hommes. Imaginez-vous trois batteries qui se croisent, et qui tirent continuellement sur de pauvres gens qui sont vus d'en haut et de revers , et qui ne peuvent pas trouver un seul coin où ils soient en sûreté. On dit qu'on a trouvé les dehors tout pleins de corps dout le canon a emporté les têtes comme si on les avait coupées avec des sabres. Cela n'empêche pas que plusieurs de nos gens n'aient fait des actions de grande valeur. Les grenadiers du régiment des Gardes Françaises et ceux des Gardes Suisses se sont, entre autres, extrêmement distingués. On raconte plusieurs actions particulières que je vous redirai quelque jour , et que vous entendrez avec plaisir. Mais en voici une que je ne puis différer de vous dire , et que j'ai ouï conter au Roi même. Un soldat du régiment des Fusiliers , qui travaillait à la tranchée, y avait posé un gabion; un coup de canon vint qui emporta son gabion; aussitôt il en alla poser à la même place un autre , qui fut sur-le-champ emporté par un autre coup de canon. Le soldat, sans rien dire, en prit un troisième , et l'alla poser ; un troisième coup de canon emporta ce troisième gabion. Alors le soldat rebuté se tint en repos ; mais son officier lui commanda de ne point laisser cet endroit sans gabion. Le
tllOISIÈME RECUEIL. 271
soldat dit : J'irai, mais j'y serai tué. Il y alla , et ^ en posant son quatrième gabion , eut le bras fracassé d'un coup de canon. Il revint , soutenant son bras pendant avec l'autre bras , et se contenta de dire à son officier : Je l'avais bien dit. Il fallut lui couper le bras, qui ne tenait presque à rien. Il souffrit cela sans desserrer les dents , et , après l'opération , dit froidement : Je suis donc hors d'état de travailler ; c'est maintenant au Roi à me nourrir. Je crois que vous me pardonnerez le peu d'ordre de cette narration , mais assurez-vous qu'elle est fort vraie. M. de Cavoie me presse d'achever ma lettre. Je vous dirai donc en doux mots , pour l'achever , qu'apparemment la ville sera prise en deux jours. Il y a déjà une grande brèche au bastion, et même un officier vient, dit-on, d'y monter avec deux ou trois soldats , et s'en est revenu parce qu'il n'était point suivi , et qu'il n'y avait encore aucun ordre pour cela. Vous jvigez bien que ce bastion ne tiendra guères ; api'ès quoi il n'y a plus que la vieille enceinte de la ville , où les assiégés ne nous attendront pas. Mais vraisemblablement la garnison laissera faire la capitulation aux bourgeois , et se retirera dans le château , qui ne fait pas plus de peur à M. de Vauban que la ville. M. le prince d'Orange n'a point encore marché , et pourra bien marcher trop tard. Nous attendons avec impatience des nouvelles de la mer. Je ne suis point surpris de tout ce que vous me mandez du gouverneur, qui a fait déserter votre assemblée à son
272 LETTRES DE KACINE,
pupille '. J'ai ri de bon cœur de l'embarras où vous êtes sur le rang où vous devez placer M. de Ricbesource '. Ce que vous dites des esprits médiocres est fort vrai , et m'a frappé , il y a long-tems , dans votre Poëtique. M. de Cavoie vous fait mille baisc-mains , et M. Roze aussi , qui m'a confié les grands dégoûts qu'il avait de l'Académie , jusqu'à méditer même d'y faire relranclier les jetons , s'il n'était , dit-il , retenu par la cliarllé . Croyez-vous que les jetons durent beaucoup s'il ne lient qu'à la charité de M. Roze qu'ils ne soient retranchés? Adieu, Monsieur. Je vous conseille décrire un mot à M. le contrôleur-général lui-même, pour le prier de vous faire mettre sur l'état de distribution , et cela sera fait aussitôt. Vous êtes pourtant en fort bonnes mains, puisque M. de Bie a promis de vous faire payer. C'est le plus honnête homme qui se soit jamais mêlé de finance. Mes complimens à M. de la Chapelle.
' Le duc de Chartres e'tail fort assidu aux assemblées de l'Académie. Le marquis d'Arcy son gouverneur, qui voulait lui donner une éducation toute militaire , ne lui permit plus d'assister à ces assemblées.
^ Jean de Sourdière de' Ricîiesourcc donnait des leçons publiques sur l'éloquence , dans une chambre qu'il occupait place Dauphine. Il a publié ses leçons sous le titre de Conférences oratoires, et a fait un ouvrage critique, intitulé Le Camouflet des Auteurs, Ce Richesource avait été le maître d'éloquence de Fléchie r.
TROISIÈME KECUEIL. 273
LETTRE XXVIII
RACINE A BOILEAU, à Paris.
Du camp près de Naniur, le i5 jiiiu (1692).
Je ne vous ai point écrit sur l'attaque d' avant-hier ; je suis accablé des lettres qu'il me faut écrire à des gens beaucoup moins raisonnables que vous , et à qui il faut faire des réponses bien malgré moi. Je crois que vovis n'aurez pas manqué de relations. Ainsi , sans entrer dans des détails ennuyeux, je vous manderai succinctement ce qui m'a le plus frappé dans cette action. Comme la garnison est au moins de six mille hommes, le Roiavait'pris de fort grandes précautions pour ne pas manquer son entreprise. Il s'agissait de leur enlever une redoute et un retranchement de plus de quatre cents toises de long, d'où il sera fort facile de foudroyer le reste de leurs ouvrages , cette redoute étant au plus haut de la montagne , et par conséquent pouvant commander aux. ouvrages à cornes qui couvrent le château de ce côté-là. Ainsi le Roi , outre les sept bataillons de tranchée , avait commandé deux, cents de ses mousquetaires , cent-cinquante grenadiers à cheval , et quatorze compagnies d'autres grenadiers , avec mille ou douze cents travailleurs , pour le logegenicut qu'on voulait faire; et, pour mieux, intimider
les ennemis , il fil paraître tout à coup sur la hauteur la brigade de son régiment , qui est encore composée de six bataillons. Il était là en personne à la tête de son régiment , et donnait ses ordres à la demi-portée du mousquet. Il avait seulement devant lui trois gabions, que le comte de Fiesque ' , qui était son aide-de-camp de jour , avait fait poser pour le couvrir. Mais ces gabions , presque tous pleins de pierres , étaient la plus dangereuse défense du monde ; car un coup de canon qui evit donné dedans aurait fait un beau massacre de tous ceux qui étaient derrière. Néanmoins un de ces gabions sauva peut-être la vie au Roi , ou à Monseigneur , ou à Monsieur , qui tous deux étaient à ses côtés ; car il rompit le coup d'une balle de mousquet qui venait droit au Roi , et qui , en se détournant un peu, ne fit qu'une contusion au bras de M. le comte de Toulouse ', qui était pour ainsi dire dans les jambes du Roi. Mais , pour revenir à l'attaque , elle se fit dans un ordre merveilleux. 11 n'y eut pas jusqu'aux mousquetaires qui ne firent pas un pas plus qu'on ne leur avait commandé. A la vérité, M. de Maupertuis , qui marchait à leur tête , leur avait déclaré que, si quelqu'un osait passer devant lui , il le tuerait. Il n'y en eut qu'un seul qui , ayant osé désobéir et passer devant lui , il le porta par terre de deux coups de sa perluisane , qui ne
' Jean-Louis, comte de Lavagne et de Fiesque. ^ 11 n'avait alors que quatorze aas.
le blessèrent pourtant point. On a fort loué la sagesse de M. de Maupertuis; mais il faut vous dire aussi deux traits de M. de Vauban , que je suis assuré qui vous plairont. Coname il connaît la chaleur du soldat dans ces sortes d'attaques , il leur avait dit : « Mes enfans , on ne 3) vous défend pas de poursuivre les ennemis quand ils » s'enfuiront, mais je ne veux pas que vous alliez vous M faire écbigner mal-à-propos sur la contrescarpe de M leurs autres ouvrages. Je retiens donc à mes côtés cinq » tambours pour vous rappeler quand il sera lems. Dos M que vous les entendrez , ne manquez pas de revenir » chacun à vos postes.» Cela fut fait comme il l'avait concerté. Voilà pour la première précaution. Voici la seconde. Comme le retranchement qu'on attaquait avait un fort grand fi'ont , il fit mettre sur notre tranchée des espèces de jalons, vis-à-vis desquels chaque corps devait attaquer et se loger, pour éviter la confusion ; et la chose réussit à merveille. Les ennemis ne soutinrent point , et n'attendirent pas même nos gens. Ils s'enfuirent après qu'ils eurent fait une seule décharge , et ne tirèrent plus que de leurs ouvrages à cornes. On en lua bien quatre ou cinq cents, entre autres un capitaine espagnol , fils d'un grand d'Espagne , qu'on nomme le comte de Lemos. Celui qui le tua était un des grenadiers à cheval , nommé Sans-Raison. Voilà un jv^rai nom de grenadier. L'Espagnol lui demanda quarier , et lui promit cent pistoles , lui montrant même sa lourse où il y en avait trente-cinq. Le grenadier qui
2yb LETTRES DE RACINE,
venait de voir tuer le lieutenant de sa compagnie, qui était un fort brave homme ' , ne voulut point faire de quartier , et tua son Espagnol. Les ennemis envoyèrent demander le corps , qui leur fut rendu , et le grenadier Sans-Raison rendit aussi les trente - cinq pistolcs qu'il avait prises au mort , en disant : « Tenez, voilà » son argent, dont je ne veux point ; les grenadiers ne 3J mettent la main sur les gens que pour les tuer. » Vous ne trouverez point peut-être ces détails dans les relations que vous lirez , et je m'assure que vous les aimerez Lien autant qu'une supputation exacte du nom des bataillons et de chaque compagnie des gens détachés ; ce que M. l'abljé de Dangeau ~ ne manquerait pas de rechercher très-curieusement.
Je vous ai parlé du lieutenant de la compagnie des grenadiers qui fut tué , et dont Sans-Raison vengea la mort. Vous ne serez peut-être pas fâché de savoir qu'on lui trouva un cilice sur le corps. Il était d'une piété singulière , et avait même fait ses dévotions le jour d'auparavant. Respecté de toute l'armée pour sa valeur, accompagnée d'une douceur et d'une sagesse merveilleuse
' Ce lieutenant était Flotte de Roquevaire, qui s'c'lait distingué à la prise de Valenciennes , dans cette même compagnie des grenadiers à cheval , commandée par Villernur-Rieutort.
* L'abbé de Dangeau , qui était de l'Académie française comme son frère le marquis , s'occupait, ainsi que lui, à recueil- 1 !ir dans l'histoire les circonstances les plus minutieuses.
le Roi l'eslimait beaucoup , et a dit, après sa mort, que c'e'tait lui liorome qui pouvait prétendre à tout. Il s'appelait Roqu(^verl'. Croyez-vous que frère Roquevert ne valait pas bien frère Muce ^ ? Et si M. de la Trape l'avait connu , aurait-il mis , dans la vie de frère Muce , que les grenadiers font profession d'être les plus grands scélérats du monde ? Effectivement , on dit que dans cette compagnie il y a des gens fort réglés. Pour moi , je n'entends gvières de messe dans le camp, qui ne soit servie par quelque mousquetaire , et où il n'y en ait quelqu'un qui communie , et cela de la manière du monde la plus édifiante.
Je ne vous dis rien de la qviantité de gens qui reçurent des coups de mousquet ou des contusions tout auprès du Roi. Tout le monde le sait, et je crois que tout le monde en frémit. M. le duc ^ était lievitenaut-général de joiu- , et y fit à la Condé , c'est tout dire. M. le prince , dès qu'il vit que l'action allait commencer , ne put s'empêcher de courir à la tranchée , et de se mettre à la tète de tout. En voilà bien assez pour un Jour.
Je ne puis pourtant finir sans vous dire un mot de M. de Lvixembourg ; il est toujours vis-à-vis des en-
' Ou plutôt Roquevaire. Voyez la noie ci-tlessus.
^ L'abbé de la Trape (le Boutliilîier de Rancc) avait publie' ei 1G90 les Instructions sur la mort ds Dom Muce.
^ Louis III de Bourbon , fils de IM. le Prince , et pelit-fils du grand Cond('.
nomîs , la Méhaigne entre deux , qu'on ne croit pas qu'ils osent passer. On lui amena avant-hier un officier espagnol qu'un de nos partis avait pris, et qui s'était fort bien battu. M. de Luxembourg, lui trouvant de l'esprit , lui dit : « Vous autres Espagnols , je sais que " vous faites la guerre en honnêtes gens , et je la veux i) faire avec vous de même. » Ensuite il le fit dîner avec lui , puis lui fit voir toute son armée. Après quoi il le congédia , en lui disant : « Je vous rends votre M liberté ; allez trouver M. le prince d'Orange, et di- » tes-lui ce que vous avez vvi. >j On a su aussi par un rendu , qu'un de nos soldats s'étant allé rendre aux ennemis, le prince d'Orange lui demanda pourquoi il avait quitté l'armée de M. de Luxembourg : « C'est , » dit le soldat , qu'on y meurt de faim ; mais avec tout » cela ne passez pas la rivière, car assurément ils vous » battront. »
Le Roi envoya hier six mille sacs d'avoine et cinq cents bœufs à l'armée de M. de Lvixembourg , et quoi qu'ait dit le déserteur , je vous puis assurer Qu'on y est fort gai, et qu'il s'en faut bien qu'on f meure de faim. Le général a été trois jours sans nonter à cheval , passant le jour à jouer dans sa tente.
Le Roi a eu nouvelle aujourd'hui , que le baron de îerclas' , avec cinq ou six mille chevaux de l'armée iu prince d'Orange , avait passé la Meuse à Huy ,
' Celait le comte Tzerclaës de Tilly.
comme pour venir inquiéter le quartier de M. de Boufflers. Le Roi prend ses mesures pour le bien recevoir.
Adieu , Monsieur. Je vous manderai une autre fois des nouvelles de la vie que je mène , puisque vous en voulez savoir. Faites , je vous prie , part de cette lettre à M. de la Chapelle , si vous trouvez qu'elle en vaille la peine. Tous me ferez même beaucoup de plaisir de l'envoyer à ma femme quand vous l'aurez lue ; car je n'ai pas le tems de lui écrire , et cela pourra la réjouir elle et mon fus.
On est fort content de M. de Bonrepaux '. Jai écrit à M. de Pontchartrain le fds par le conseil de M. de la Chapelle. Une page de complimens m'a plus coûté cinq cents fois , que les huit pages que je vous viens d'écrire. Adieu , Monsieur. Je vous envie bien votre beau tems d'Auteuil ; car il fait ici le plus horrible tems du monde.
Je vous ai vu rire assez volontiers de ce que le vin fait quelquefois faire aux ivrognes. Hier un boulet de canon emporta la tête d'un de nos Suisses dans la tranchée. Un autre Suisse son camarade, qui était auprès, se mit à rire de toute sa force , en disant : Hu ! ho >
' François Dusson de Bonrepaux , dont il sera souvent question dans les Lettres de Racine à son fils . servait alors comme lieutenant-général des armées navales. Il avait été envoyé extraordinaire en Angleterre par trois missions différentes en iG85 , 1687 et 1G88. 11 fut nommé en iGgS à l'ambassade de Dancmarck.
28o LETTRES DE RACINE,
cela est plairanl ; il reviendra sans tcle dans le camp.
On a fait aujourd'hui trente prisonniers de l'armée du prince d'Orange, et ils ont été pris par un parti de M. de Luxembourg. Voici la disposition de l'armée des ennemis. M. de Bavière à la droite avec des Brandebourgs et autres Allemands ; M. de Valdeck est au corps de bataille avec les Hollandais , et le prince d'Orange , avec les Anglais , est à la gauche.
J'oubliais de vous dire que , quand M. le comte de Toulouse reçut son coup de mousquet , on entendit le bruit de la balle , et le Roi demanda si quelqvi'un était blessé. // me semble , dit en souriant le jeuue prince , (jue quelque chose ivHa touché. Cependant la contusion était assez grosse , et j'ai vu la marque de la balle sur le galon de la manche qui était tout noirci , comme si le feu y avait passé. Adieu, Monsieur. Je ne saurais me résoudre à finir quand je suis avec vous.
En fermant ma lettre , j'apprends que la présidente Barentin • , qui avait épovisé M. de Cormaillon , ingénieur , a été pillée par un parti de Charleroi. Ils lui ont pris ses chevaux de carrosse et sa cassette , et l'ont laissée dans le chemin à pied. Elle venait pour être auprès de son mari, qui avait été blessé. Il est mort.
' Cette prc'sulenle Barentin, remariée à M. de Damas de Cormaillon , clait la grand'mère de la marquise de Louvois (Anne de Souvrc). Lors de l'événement rapporté dans la lettre, elie avait soixante-cinq ans'.
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LETTRE XXIX
RACINE A BOILEAU, à Pans.
Du camp près de Namur, le ai juin (iBgS-)
Je laisse à M. de Valincoiir ' le soin de vous écrire la prise du château neuf. Voici seulement quelques circonstances qu'il oubliera peut-être dans sa relation.
Ce château neuf est appelé autrement le Fort-Guillaume , parce que c'est le prince d'Orange qui ordonna l'année passée de le faire construire, et qui avança pour cela dis mille écus de son argent. C'est un grand ouvrage à cornes , avec quelques rédans dans le milieu de la courtine , selon que le terrain le demandait. Il est situé de telle sorte que, pkis on en approche, moins on le découvre , et depuis huit ou dix jours que notre canon le battait, il n'y avait fait qu'une très-petite brèche à passer deux hommes , et il n'y avait pas une palissade du chemin couvert qui fut rompue. M. de Vauban a admiré lui-même la beauté de cet ouvrage. L'in-
* Valincour, qui vécut jusqu'en lySo, succéda à Racine dans rAradémie française et dans les travaux relatifs à l'histoire du Roi, qu'il continua avec Boileau ; mais tous leurs IVIémoires périrent dans l'incendie qui consuma la maison de \ alinpour à Saint-Cloud , la nuit du i3 au i4 janvier 1726,
génieur qui l'a tracé, et qui a conduit tout ce quon j a fait, est un Hollandais nommé Coèhorn. Il s'était enfermé dedans pour le défendre , et y avait même fait creuser sa fosse , disant qu'il s'y voidait enterrer. Il en sortit hier avec la garnison , blessé d'un éclat de bombe . M. de Vauban a eu la curiosité de le voir, et, après lui avoir donné beaucoup de louanges , lui a demandé s'il jugeait qu'on eût pu l'attaquer mieux qu'on n'a fait. L'autre fit réponse que, si on l'eût attaqué dans les formes ordinaires , et en conduisant une tranchée devant la courtine et les demi - bastions , il se serait encore défendu plus de quinze jours, et qu'il nous en aurait coûté bien du monde ; mais que , de la manière dont on l'avait emlirassé de toutes parts, il avait fallu se rendi'e. La vérité est que notre tranchée est quelque chose de prodigieux, embrassant à la fois plusieurs montagnes et plusieurs vallées , avec une infinité de tours et de retours , autant presque qu'il y a de rues à Paris. Les gens de la Cour commençaient à s'ennuyer de voir si long-tems remuer la terre ; mais enfin il s'est trouvé que , dès que nous avons attaqué la contrescarpe , les ennemis, qui craignaient dètre coupés, ont abandonné dans l'instant tout le chemin couvert, et voyant dans leur ouvrage vingt de nos grenadiers qui avaient grimpé par un petit endroit où on ne pouvait monter qu'vm à un. ils ont aussitôt battu la chamade. Ils étaient eacore quinze cents hommes, tous gens bien faits s'il y en a au monde. Le principal officier qui les commau-
TIIOISIÊME RECUEIL. 283
Jait , nommé M. de Wimberg ^ est âgé tle près de quatre-vingts ans. Comme il était d'ailleurs fort incommodé des fatigues qvi'il a souffertes depuis quinze jout*s, et qu'il ne pouvait pkis marclier, il s'était fait porter sur la petite brèche que notre canon avait faite, résolu d'y mourir l'épée à la main. C'est lui qui a fait la capitulation ; et il y a fait mettre qu'il lui serait permis d'entrer dans le vieux château pour s'y défendre encore jusqu'à la fin du siège. Vous voyez par là à quels gens noxis avons affaire , et que l'art et les précautions de M. de Vaviban ne sont pas inutiles pour épargner bien de braves gens qui s'iraient faire tuer mal-à-propos. C'était encore M. le Duc qui était lieutenant-géncral de jour , et A'oici la troisième affaire qui passe par ses mains. Je voudrais que vous eussiez pu entendre de quelle manière aisée , et même avec quel esprit il m'a bien voulu raconter une partie de ce que je vous mande; les réponses qu'il fit aux officiers qui le vinrent trouver pour capituler , et comme, en leur faisant mille honnêtetés , il ne laissait pas de les intimider. Ou a trouvé le chemin couvert tout plein de corps morts , sans tous ceux qui étaient à demi enterrés dans l'ouvrage. Nos bombes ne les laissaient pas respirer ; ils voyaient sauter à tout moment en l'air leurs camarades , leurs valets, leur pain, leur vin, et étaient si las de se jeter par terre , comme on fait quand il tombe une bombe, que les uns se tenaient debout , au hasard de ce qvi en pourrait arriver ; les autres avaient creusé de pe-
tiles niches flans des retranchemens qu'ils avaient faits dans le milieu de l'ouvrage, el s'y tenaient plaques tout le jour. Ils n'avaient d'eau que celle d'un petit trou qu'ils avaient creusé en terre , et ont passé ainsi , quinze jours entiers. Le vieux château est composé de quatre autres forts l'un derrière l'autre, et va toujours en s'étrécissant , en telle sorte que celui de ces forts qui est à l'extrémité de la montagne , ne paraît pas pouvoir contenir trois cents hommes. Vous jugez bien quel fracas y feront nos bombes. Heureusement nous ne craignons pas d'en manquer sitôt. On en trouva hier chez les révérends Pères Jésuites de Namur, douze cent soixante toutes chargées , avec leurs amorces. Les bons Pères gardaient précieusement ce beau dépôt sans en rien dire , espérant vraisemblablement de les rendre aux Espagnols au cas qu'on nous fit lever le siège. Ils paraissaient pourtant les plus conlens du monde d'être au Pioi , et ils me dirent à moi-même , d'un air riant et ouvert, qu'ils lui étaient trop obligés de les avoir dé-livrés de ces maudits Protestans qui étaient en garnison à Namur , et qui avaient fait un prêche de leurs écoles '. Le Roi a envoyé le Père Recteur à Dole; mais le Père de la Chaise dit lui-même que le Pioi est trop bon , et que les Supérieurs de leur Compagnie se-
* Ce fait est rapporté par Saint-Simon , avec des circonstances encore plus aggravantes. « Comme c'était des Jésuites, ajoute- » t-il, il n'en fut rien, »
Iront plus sévères que lui. Adieu, Monsieur. Ne me citez point. J'écrirai clemaiii à M, de Milon ' qui m'a Imandé , comme vous , le crachement de sang de
de la Chapelle. J'espère que cela n'aura point de
"suites ; je vous assure que j'en suis sensiblement affligé. J'oubliais de vous dire que je vis passer les deux otages que ceux, du dedans de l'ouvrage à cornes envoyaient au Roi: L'un avait le bras en écharpe ; l'autre la mâchoire à demi emportée, avec la tête bandée d'une écharpe noire ; le dernier est un chevalier de Malle. Je vis aussi huit prisonniers qu'on amenait du chemin couvert ; ils faisaient horrevir : l'un avait un coup de baïonnette dans le côté ; un aiitre un coup de mousquet dans la bouche ; les six autres avaient le visage et les mains toutes brûlées du feu qui avait pris à la poudre qu'ils avaient dans leurs havresacs.
LETTPtE XXX.
RACINE A BOILEAU, à Paris.
Fonlaiiiebleaii, le 5 octobre (1692),
\ OTRE ancien laquais , dont j'ai oublié le nom , m'a fait grand plaisir ce matin en m' apprenant de vos nouvelles. A ce que je vois , vous êtes dans une fort
' C'était un frère aîné de M. de la Chapelle,
286 LETTUES DE RACINE,
grande solitude à Auteuil , et vous n'en partez point. Est-il possible que vous puissiez être si long-tems seul,' et ne point faire du tout de vers ? Je m'attends qu'à mon retour je trouverai votre Satire des femmes ' entièrement achevée. Pour moi , il s'en faut bien que je sois aussi solitaire que vous. M. de Cavoie a voulu encore à toute force que je logeasse chez lui , et il ne m'a pas été possible d'obtenir de lui que je fisse tendre un lit dans votre maison =* où je n'aixrais pas été si magnifiquement que chez lui , mais j'y aurais été plus tranquillement et avec p!us de liberté. Cependant elle n'a été marquée par personne , au grand déplaisir des gens qui s'en étaient emparés les autres années. Notre ami M. Félix y a mis sou carrosse et ses chevaux , et les miens n'y ont pas même trouvé place ; mais tout cola s'est passé avec mon agrément et sous mon bon plaisir. J'ai mis mes chevaux à l'hôtel de Cavoie, qui en est tout proche. M. de Cavoie a permis aussi à M. de Bonrepaux de faire sa cuisine chez lui. Votre concierge , voyant qixe les chambres demeuraient vides , en a meublé quelqu'une , et l'a louée. On a mis sur la porte qu'elle était à vendre, et j'ai dit qu'on m'adressât ceux qui la viendraient voir ; mais on ne m'a encore envoyé
' Cette Satire, à laquelle Boileau travailla long-tems, ne fut acheve'e qu'en 1G93.
^ Boileau possédait en commun avec ses frères et sœurs inie maison à Fontainebleau.
personne. Je soupçonne que le concierge se trouvant fort bien d'y louer des chambres, serait assez aise que la maison ne se vendit point. J'ai conseillé à M. Félix de l'acheter , et je vois bien que je le ferai aller jusqu'à quatre raille francs, Je crois que vous ne feriez pas trop mal d'en tirer cet argent; et je crains que, si le voyage *e passe sans que le marché soit conclu , M. Félix ni personne n'y songe plus jusqu'à l'autre année. Mandez-moi là-dessus vos sentimens ; je ferai le reste.
On reçut hier de bonnes nouvelles d'Allemagne» M. le maréchal de Lorges ayant fait assiéger, par un détachement de son armée , une petite ville nommée Pforzeim , entre Philipsbourg et Dourlçich , les Allemands ont voulu s'avancer pour la secourir. Il a eu avis qu'un corps de quarante escadrons avait pris les devans, et n'était qvi'à une lievie et demie de lui , ayant devant eux un ruisseau assez difficile à passer. La ville a été prise dès le premier jour , et cinq cents hommes qui étaient dedans ont été faits prisonniers de guerre.
Le lendemain ' M. de Lorges a marché avec toute son armée sur ces quarante escadrons que je vous ai dit , et a fait d'abord passer le ruisseau à seize de ses escadrons, soutenus du reste de la cavalerie. Les ennemis , voyant qu'on allait à eux avec celte vigueur ,
* Cette victoire, remporte'e par le mare'chal de Lorges, est du 17 septembre 1692. Pforzeim avait été pris le iG-
s'en sont fuis à vauderoutc , abandonnant leurs tentes et leur bjgage qui a été piilé. On leur a pris deux pièces de canon , deux paires de timbales et neuf étendards , quantité d'officiers, entre autres leur général, qui est oncle de M. de Wirteniberg et administrateur de ce duclié ; un général- major de Bavière et plus de treize cents cavaliers. Ils en ont eu près de neuf cents tués sur la place. Il ne nous en a coûté qu'un maréclialdes-logis , un cavalier et six dragons. M. de Lorges a abandonné au pillage la ville de Pforzeim, et une autre petite ville, auprès de laquelle étaient campés les ennemis. C'a été, comme vous voyez, une déroute; et il n'y pas eu , à proprement parler , aucun coup de tiré de leur part : tout ce qu'on a pris et tué, c'a été en les poursuivant.
Le prince d'Orange est parti pour la Hollande. Son armée s'est rapprochée de Gand , et apparemment se séparera bientôt. M. de Luxembourg me mande quil est en parfaite santé. Le Roi se porte à merveille.
LETTRE XXXI
RACINE A BOILEAU, à Paris.
Fonlaiiiebleaii, le 6 octobre (1G92).
J'ai parlé à M. de Pontchartraia le conseiller • , dtt garçon qui vous a servi ; et M. le comte de Fiesque , à ma prière, lui eii a parlé aussi. Il m'a dit qu'il ferait son possible pour le placer ; mais qu'il prétendait que vous lui en écrivissiez vous-même au lieu de lui faire écrire par un avitre. Ainsi je vous conseille de forcer un peu votre paresse , et de m'envoyer une lettre pour lui , ou bien de lui écrire par la poste.
J'ai déjà fait naître à madame de Maintenon une grande envie de voir de quelle manière vous parlez de Saint- Cyr=. Elle a paru fort touchée de ce que vous aviez eu même Li pensée d'en parler ; et cela lui donne occasion de dire mille biens de vous.
Pour moi , j'ai une extrême impatience de voir ce que vous me dites que vous m'enverrez. Je n'en ferai
' Voyez la note ci-dessus, pag. 261.
- Dans la Sa/ire des femmes ^ où se trouvent des vers à îa louange de Saint- Cyr, et encore plus à celle de madame de Maintenon.
llticinc. VIII. i3
part qu'à ceux que vous voudrez ; à personne même si vous le souliaitez.
Je crois pourtant qu'il sera très-bon que madame de Maintenon voie ce que vous avez imaginé pour sa maison. Ne vous mettez pas en peine ; je le lirai du ton qu'il faut , et je ne ferai point de tort à vos vers.
Je n'ai point vu M. Félix depuis que j'ai reçu votre lettre. Au cas que vous ne trouviez point les cinq mille francs , ce que je crois très-difficile , je vous conseille de louer votre maison ; mais il faudra pour cela que je vous trouve des gens qui prennent soin de vous trouver des locataires : car je doute que ceux qui y logent soient bien propres à vous trouver des marchands, leur intérêt étant de demeurer seuls dans cette maison et d'empêcher qu'on ne les en vienne déposséder.
Il n'y a ici aucune nouvelle. L'armée de M. de Luxembourg commence à se séparer, et la cavalerie entre dans des quartiers de fourrages. Quelques gens voulaient hier que le duc de Savoie pensât à assiéger Nice , à l'aide des galères d'Espagne. Mais le comte d'Eslrées ne tardera guères à donner la chasse aux galères et aux vaisseaux espagnols, et doit arriver incessamment vers les côtes d'Italie.
Le Roi gx'ossit de quarante bataillons son armée de Piémont pour Tannée prochaine , et je ne doute pas qu'il ne tire une rude vengeance des pays de M. de Savoie.
Mou fils m'a écrit une assez jolie lettre sur le plaisir
•lUOISIÈME KECUEIL. iç)!
qu'il a eu de vous aller voir, et sur une conversaliou qu'il a eue avec vous '. Je vous suis plus obligé que vous ne le sauriez dire, de vouloir bien vous amuser avec lui. Le plaisir qu'il prend detre avec vous me donne assez bonne opinion de lui ; et s'il est Jamais assez heureux pour vous entendre parler de tcms en tems , je suis persuadé qu'avec l'admiration dont il est prévenu , cela lui fera le plus gi-and bien du monde. Jespt re que cet hiver vous voudrez bien faire chez moi de ces petits dîners dont je prétends tirer tant d'avantages. M. de Gavoie vous fait ses complimens.
J'appris hier la mort du pauvre abbé de Saint-Réal -.
LETTRE XXXII
BOILEAU A RAClî^E, à Fontainebleau.
Aiileuil, le 7 oclobie (1632).
Je vous écrivis avant-hier si à la hâte, que je ne sais si vous aurez bien conçu ce que je vous écrivais ; c'est ce qui m'oblige à vous récrire aujourd hui. Madame Racine vient d'arriver chez moi , qui s'engage à vous faire tenir ma lettre.
' Voyez la Lettre à son fils , du 4 octobre 1692. - César Vichard de Saint-Piéal mourut à Cfiambe'ry, en' septembre 169a.
292 LETTRES DE IIACINL,
L'action de M. de Lorges est très - grande et trèsbelle ; et j'ai déjà reçu une lettre de M. l'abbé Renaudol ' , qui me mande que M. de Pontcbaitraln veut qu'on travaille au plus tôt à faire une médaille poiu* cette action. Je crois que cela occupe déjà fort M. de la Chapelle ; mais pour moi , je crois qu'il sera assez à tems d'y penser vers la Saint-Martin.
Je ne saurais assez vous remercier du soin que vous prenez de notre maison de Fontainebleau. Je n'ai point encore vu sur cela personne de notre famiUe , mais , autant que j'en puis juger , tout le monde trouvera assez mauvais qvie celui qui l'habite , prétende en profiter à nos dépens. C'est une étrange chose qu'un bien en commun : chacun en laisse le soin à son compagnon ; ainsi personne n'y soigne , et il demeure au pillage.
Je vous mandais le dernier jour, que j'ai travaillé à la satire des femmes pendant huit jours ; cela est véritable ; mais il est vrai aussi que ma fougue poétique est passée presque aussi vite qu'elle est venue , et que je n'y pense plus à l'heure qu il est. Je crois que, lorsque j'aurai tout amassé, il y aura bien cent vers nouveaux d'ajoutés; mais je ne sais si je n'en ôterai pas bien vingt-cinq ou trente de la description du lieutenant
' Eusèbe Renaiidot, petit -fils de Tliéophraste Renaudot, qui avait introduit en France les gazelles, dont le privilt-ge était resté depuis à sa famille. L'abbe' Pienandot venait d'entrer dans la petite Académie.
TROISIÈME RECUEIL. ligS
el de la lie ulenante- criminelle '. C'est un ouvrage qui me tue , par la multitude des transitions , qui sont , à mon sens, le plus difficile chef-d'œuvre de la poésie. Comme je m'imagine que vous avez quelque impatience d'en voir quelque chose , je veux bien vous en transcrire ici vingt ou trente vers ; mais c'est à la charge que , foi d'honnête homme, vous ne les montrerez à ame vivante , parce que je veux être absolument maître d'en faire ce qvie je voudrai , et que d'ailleurs je ne sais s'ils sont encore en l'état où ils demeureront. Mais afin que vous en puissiez voir la suite , je vais vous mettre la fiu de l'histoire de la lieutenante , de la manière que je l'ai achevée.
Mais peut-être j'invente une fable frivole.
Soutiens * donc tout Paris , qui , prenant la parole ,
Sur ce sujet encor de bons témoins pourvu ,
Tout prêt à le prouver , te dira : Je l'ai vu.
Vingt ans j'ai vu ce couple uni d'un même vice,
A tous mes habilans montrer que l'avarice
Peut faire dans les biens trouver la pauvreté' ,
Et nous re'duire à pis que la mendicité'.
Deux voleurs qui chez eux, pleins d'espérance , entrèrent,
^ Jacques Tardieu et IVIarie Ferrier sa femme , qui fiirenl assassinés dans leur maison , quai des Orfèvres , le i^ août i665, par deux voleurs. Ceux-ci furent pris aussitôt, jugés et exécutés trois jours après.
- Les mots qu'on a mis en italique sont ceux que l'auteur ii supprimés à l'impression.
Enfin un beau matin tous deux les massacrèrent : Digne et funeste fruit du nœud le plus affreux Dont l'hymen ait jamais uni deux malheureux. Ce récit passe un peu l'ordinaire mesure ; Mais un exemple enfin si digne de censure Peut-il dans la satire occuper moins de mots ? Chacun sait son me'tier. Suivons notre propos. ■Nouveau pre'dicaleur, aujourd'hui, je l'avoue, Vrai disciple y ou plutôt singe de Bourdaloue, Je me plais à remplir mes sermons de portraits. En voilà déjà trois peints d'assez heureux traits. La louve, la coquette et la parfaite avare. Il faut y joindre encor la revèche bizarre ', Qui sans cesse d'un ton par la colère aigri. Gronde , choque , dément , contredit un mari ; Qui dans tous ses discours par quolibets s ^exprime, A toujours dans la bouche un proterbe , une rime, Et d^un roulement d^yeux aussitôt applaudit Au mot aigrement fou qu 'au hasard elle a dit. 11 n'est point de repos ni de paix r.vec elle. Son mariage n'est qu'une longue querelle. Laisse-telle un moment respirer son époux, Ses valets sont d'abord l'objet de son courroux ; Et, sur le ton grondeur, lorsqu'elle les harangue, I! faut voir de quels mots elle enrichit la langue. Ma plume ici , traçant ces mots par alphabet, Pourrait d'un nouveau tome augmenter Richelet. Tu crains peu d'essuyer cette étrange furie. En trop bon lieu, dis-tu, ton épouse nourrie,
* Il avait en vue , dans ces vers , la femme de fuu son frc iv !e greffier, ^'oye^ la note ci-dessus , pag. 225.
TROISIÈME KECUEIL. I^S
Jamais de tels discours ne te rendra martyr. Mais, eùt-elle suce la raison dans Sainl-Cyr, Crois-tu que d'une fille humble, honnête, chantante, L'hyn:en n'ait jamais fait de femme extravagante ? Combien n'a-t-on point vu de Philis aux doux yeux , Avant le mariage, anges si gracieux, Tout à coup se changeant en bourgeoises sauvages. Vrais démons , apporter l'enfer dans leurs me'nages , Et découvrait l'orgueil de leurs rudes esprits, Sous leur fontange allière asservir leurs maris?
En voilà plus que je ne vous avais promis. Mandez moi ce que vovis y aurez trouvé de fautes plus grossières.
J'ai envoyé des pêches à madame de Caylus ' , qui les a reçues , m'a-t-ou dit , avec de grandes marques de joie. Je vous donne le bon soir, et suis tout à vous.
LETTRE XXXIII
liACINE A BOILEAU, à Paris.
Du Quesuol , le 5o mai (i6yô).
ÎjE Roi fait demain ses dévotions '. Je parlai hier de M. le Doyen ^ au Père de la Chaise ; il me dit qu'il
' Nièce de madanu" de iVIaintenon.
-Le 3i mai 169^ était le dimanche de l'octave de la Fète-Dioii
' Jacques Boilcau, frère aîué de Despréaux, était docteur ck*
avait reçu votre lettre , me demanda des nouvelles de votre santé , et m'assura qu'il était fort de vos amis et de toute la famille. J'ai parlé ce matin à madame de Maintenon , et lui ai même donné une lettre que je lui avais écrite sur ce sujet, la mieux tournée que j'ai pu , afin qu'elle la put lire au Roi. M. de Chamlai , de son côté,- proteste qu'il a déjà fait merveilles, et qu'il a parlé de M. le Doyen comme de l'homme du monde qu'il estiniait le plus , et qui méritait le mieux les grâces de Sa Majesté. Il promet qu'il reviendra encore ce soir à la charge. Je l'ai échauffé de tout mon possible, et l'ai assuré de votre reconnaissance et de celle de M. le Doyen et de MM. Dongois '. Voilà, mon cher Monsieur , où la chose en est. Le reste est entre les mains du bon Dieu , qui peut-être inspirei-a le Roi en notre faveur. INoiis en saurons demain davantage.
Quant à nos ordonnances , M. de Pontcharlrain me promit qu'il nous les ferait payer aussitôt après le depart du Roi. C'est à vous de faire vos sollicitations, soit par M. de Pontcharlrain le fils , soit par M. ra])bé
Sûrbonne, doyen de la Cathédrale, cl grand-vicaire de Sens. On solllcltail pour lui un caiionirat de la Sainte-Chapelle de Paris, qu'il obtint celte anne'e.
^ L'abbé Dongois , et Antoine Dongois , greffier de la grand'cliambre du Parlement de Paris, tous deux frères de madame de la Chapelle. Le dernier était seigneur de Haute-Lsie, près la Pioche-Guyon, et il maria sa fille à Pierre Gilbert de Voisins, président de la Chambre des Comptes, mort en i73o.
Bignon' . Croyez-vous que vous fissiez mal d'aller vousmême une fois chez lui ? Il est bien intentionné : la somme est petite. Enfin on m'assure qu'il faut presser, et qu'il n'y a pas vin moment à perdre. Quand vous aurez arraché cela de lui , il ne vous en voudra que plus de bien.
Il faudrait avissi voir ou faire voir M. de Bie, qui est le meilleur homme du monde , et qui le ferait souvenir de vous quand il fera l'état de disti'ibution.
Au reste , j'ai été obligé de dire ici , le mieux que j'ai pu , quelques-uns des vers de voire satire à M. le Prince. Nosti hominem. Il ne parle plus d'autre chose, et il me les a redemandés plus de dix fois.
M. le prince de Conti voudrait bien que vous m'envoyassiez l'histoire du lieutenant-criminel , dont il est surtout charmé. M. le Prince et lui ne font que redire les deux vers : La mule et les chevaux au marché, etc. Je vous conseille de m'envoyer tout cet endroit , et qvielques autres morceaux détachés , si vous pouvez. Assurez-vous qu'ils ne sortiront point de mes mains. M. le Prince n'est pas moins touché de ce que j'ai pu retenir de votre ode. Je ne suis point surpris
' Jean-Paul Bignon , petit-fils du célèbre Jérôme Bignon et neveu de Ponfchartrain , avait l'inspection de V Académie des inscriptions et médailles. Il avait été nommé prédicateur du Roi Je 17 février précédent, et le ij juin suivant il fut reçu de l'Académie française,
de la prière que M. de Pontchartrain le fils vousafaîle eu faveur de Fontenelle '. Je savais bien qu'il avait beaucoup d'inclination pour lui; et c'est pour cela même que M, de la Loubère = n'en a guères. Mais onfin vous avez très-bien répondu , et pour peu que Fontenelle se reconnaisse , je vous conseillerais aussi de lui faire grâce : mais, à dire vrai , il est bien tard ; et la stance a fait un furieux progrès.
Je n'ai pas le tems d'écrire ce matin à M. de la Cha-
' Dans Vo^'e sur Nainur, dont il est ici question , la seconde stance était d'abord ainsi :
Un torrent , dans les prairies, Roule à flots précipites ; Malherbe, dans ses furies, Marche à pas trop concerte's.
J'aime mieux, nouvel Icare, Dans les airs suivant Pindare , Tomber du ciel le plus haut, Que, loué de Fontenelle, Raser, timide hirondelle, La terre comme Perrault.
Ce fut cette stance que Boileau supprima à la prière de M. de Pontchartrain le fils.
- Simon de la Loubère fut reçu de rArade'mie française cette même année, par le crédit de MM. de Pontchartrain ; ce qui donna lieu à l'épigramme de Chaulicu, terminée par ces vers:
C'est un impôt que Pontchartrain Yeut lueltre sur l'Académie.
TROISIEME RECUEIL. :icj(;
pelle. Ayez la bonté de lui dire que tout co qu'il a imaginé , et vous aussi , sur l'Ordre de Saint-Louis • , me paraît fort beau ; mais que pour moi je YOudrais simplement mettre pour type la crois même de Saint- Louis , et la légende Orclo militaris , etc. Cliei'clierons-nous toujours de Tesprit dans les clioses qui en demandent le moins ? Je vous écris tout ceci avec une rapidité épouvantable, de peur que la poste ne soit partie.
Il fait le plus beau tems du monde. Le Roi , qui a eu une fluxion sur la gorge , se porte bien. Ainsi nous serons ])ienlôt en campagne. Je vous écrirai plus à loisir avant que de sortir du Quesnoi.
LETTRE XXXIV
RACINE A BOILEAU, à Paris.
Du Quefcoi , le 5l mai (ibgô^
Vous verrez, par la lettre que j'écris à M. l'abbé Dongois , les obligations que vous avez à Sa Majesté. M. le Doyen est cbanoine de la Sainte-Cbapelle , et est bien mieux encore que je n'avais demandé. Madame de Maintenon m'a cliargé de vous faire bien ses baise-mains. Elle mérite bien que vous lui fassiez quelque remercîment , ou du moins que vous fassiez d'elle une men-
^ L'Ordre de Saint-Louis fut institue lo lo mai i6(j3.
JcJO LETTRES DE RACINE,
tiou lionorable qui la distingue de tout son sexe, comme en effet elle en est distinguée de toute manière '.
Je suis content au dernier point de M. de Chamlai, et il faut absolument que vous lui écriviez, aussi-bien qu'au Père de la Chaise , qui a très-bien servi M. le Doyen.
Tout le monde m'a chargé ici de vous faire ses complimens, entre antres M. de Cavoie et M. de Serignan. M. le pi'ince de Conli même m'a témoigné prendre beaucoup de part à votre joie. Nous partons mardi pour aller camper sous Mons. Le Tloi se mettra à la tête de l'armée de M. deBoufflers. M. de Luxembourg , avec la sienne , nous côtoyera de fort près. Le Roi envoie les Dames à Maubeuge. Ainsi nous voilà à la veille des grandes nouvelles. Je vous donne le bon soir, et suis entièrement à vous.
Songezà nos ordonnances. Prenez aussi la peine de recommander à M. Dongois le petit Mercier , valetde-chambre de madame de Maintenon. Il voudrait avoir pour commissaire, pour la conclusion de son affaire , ou M. l'abbé Brunel, ou M. l'abbé Petit -. Si cela se peut faire dans les règles , et sans blesser la conscience , il faudrait tâcher de lui faire avoir ce qu'il demande.
' C'est à quoi Boileau ne manqua pas. Voyez le vers 5i5 et suiv. de la satire X , à laquelle il travaillait alors :
J'en sais une che'rie et du monde et de Dieu, etc.
2 Deux conseillers-clercs de la grand'chamljrc. Le greffier iHait à peu près maître du choix des coramissai; es -rapporteurs.
TROISIÈME RECUEIL. 3oi
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LETTRE XXXY.
BOÏLEAU A RACINE.
l". juin .695.
Je sors de notre Assemblée des inscriptions, où j'ai été principalement pour parler à M. de Toureil ; mais il ne s'y est point trouvé. Il s'était chargé de parler de nos ordonnances à M. de Pontcliartrain le père, et il devait m'en i-endre compte aujourdliui. J'enverrai demain savoir s'il est malade , et pourquoi il n'est pas venu. Cependant M. l abbé Rcnaudot m'a promis aussi d'agir très-fortement auprès du même ministre. Cet abbé doit venir diner jeudi avec moi à Auteuil, et me raconter tout ce qu'il aura fait; ainsi il ne se perdra pas de tems. Madame Racine me fit Ihonneur de souper dimanche chez moi, avec toute votre petite et agréable famille. Cela se passa fort gaîment, mon l'hume étant presque entièrement guéri. Je n'ai jamais vu une si belle journée. J'entretins fort monsieur votre fils , qui , à mon sens , croît loujovn-s en mérite et en esprit. Il me montra une traduction qu'il a faite d'une harangue de Tite-Live , et j'en fvis fort content. Je crois nonseulement qu'il sera habile pour les lettres , mais qu'il aura la conversation agréable , parce qu'en effet il pense beaucoup , et qu'il conçoit fort vivement tout ce
3o2 LETTRES DE RACINE,
qu'on lui dit. Je ne saurais trouver de termes assez forts pour vous remercier des mouvemens que vous vous donnez pour monsieur le Doyen de Sens ; et quand l'affaire ne réussirait point , jo vous pviis assurer que je n'oublierai jamais la sensible obligation que je vous ai. Vous m'avez fort surpris en me mandant l'empressement qu'ont deux des plus grands princes de la terre pour voir d<^s ouvrages que je n'ai pas achevés '. En vérité, mon cher Monsieur, je tremble qu'ils ne se soient trop aisément laissés prévenir en ma faveur ; car , pour vous dire sincèrement ce qui se passe en moi au sujet de ces derniers ouvrages, il y a des momens où je crois n'avoir rien fait de mieux , mais il y en a aussi beaucoup où je n'en suis point du tout content, et où je fais résolution de ne les jamais laisser imprimer.
O qu'heureux est M. Charpentier qui, raillé, et mettons quelquefois bafoué sur les siens , se maintient toujours parfaitement tranquille , et demeure invinciblement persuade de l'excellence de son esprit. Il a tantôt apporté à l'Académie une médaille de très-mauvais goût , et avant que de la laisser lire , il a commencé par en faire l'éloge. Il s'est mis par avance en colère sur ce qu'on y trouverait à redire, déclarant pourtant que , quehjues critiques qu'on y put faire , il saiirait bien ce qu'il devrait penser là-dessus, et qu'il n'en resterait pas moins convaincu qu'elle était parfaitement bonne.
'La satire contre les femmes el Xodc sui la prise de h' a mur.
TROISIÈME RECUEIL. 3o3
Il a eu effet ti'im parole , et tout îe monde l'ayant généralement désapprouvée , il a querellé tout le monde, il a rougi et s'est emporté ; mais ii s'est en allé satisfait de lui-même. Je n'ai point, je l'avoue, celte force d'ame ; et si des gens un peu sensés s'opiniàtraient de dessein formé à blâmer la meilleure chose que jaie écrite, je leur résisterais d'abord avec assez de clialeur ; mais je sens bien que peu de tems après je conclurais contre moi, et que je me dégoûterais de mon ouvrage. Ne vous étonnez donc point si je ne vous envoie point encore par cet ordinaire les vers que vous me demandez , puisque je n'oserais presque nie les présenter à moimême svu' le papier. Je vous dirai pourtant que j'ai en quelque sorte achevé l'ode sur Namm^ , à quelques vers près, où je n'ai point encore attrapé l'exprcision que je cherche. Je vous Ten verrai un de ces jours; mais c'est à la charge que vous la tiendrez secrète, et que vous n'en lirez rien à personne, que je ne l'aie entièrement corrigée sur vos avis. Il n'est bruit ici que des grandes choses que le Roi va faire, et, à vous dire le vrai, jamais commencement de campagne n'eut un meilleur air. J'ai bien vu dans les livres des exemples de grandes félicités ; mais au prix de la fortune du Roi, à mon sens, loui est malheur. Ce qui m'eml)arrasse , c'est qu'ayant épuisé pour Namur toutes les hyperljoles et toutes les hardiesses de notre langue, où trouverai-je des expressions pour le louer , s'il vient à faire quelque chose de plus grand que la prise de cette ville ? Je sais bien
3o/f LETTRES DE RACINE,
ce que je feraf ; je garderai le silence et vous laisserai parler. C'est le meilleur parti que je puisse prendre, spectatus salis , etc. Je vous prie de bien témoigner à M. de Chamlai combien je lui suis obligé des bons offices qu'il rend à mon frère ' ; je vois bien que la fortune n'est pas capable de l'aveugler , et qu'il voit toujours ses amis avec les mêmes yeux, qu'auparavant. Adieu, mon cher Monsieur, soyez bien persuadé que je vous aime et que je vous estime infiniment. Dans le tems que j'allais finir cette lettre , M. l'abbé Dongois est entré dans ma chambre avec le petit mot de lettre que vous écrivez à madame Racine , et où vous mandez l'heureux, surprenant, incroyable succès de votre négociation-. Que vous dirai-je là-dessus? cela demande une lettre tout entière, que je vous écrirai demain. Cependant souvenez-vous de l'état de Pamphile à la fin de l'Andrienne, Nitnc est (juum nie interjlci patiar ; voilà à peu pi'ès mon état. Adieu encore un coup, mon cher, illustrissime, effectif, ou, puisque la passion permet quelqviefois d'inventer des mots , mon effectissime ami.
' Le Doyen de Sens.
- Le canonicat de la Sainte-Cli.ipelle obtenu
TROISIÈME RECUEIL. 3o5
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LETTPtE XXXVI.
BOILEAU A RACllstE, à l'armée.
Paris , ce 4 jviin (iG ,3).
J E vous écrivis hier au soir une assez longue lettre ' , et qui était toute remplie du ciiagrin que j'avais alors , causé par un tempérament somljre qui me dominait, et par un reste de maladie; mais je vous en écris une aujourd'hui toute pleine de la joie que m'a causée l'agréable nouvelle que j'ai reçue. Je ne saurais vous exprimer l'allégresse qu'elle a excitée dans toute notre famille ; elle a fait changer de caractère à tout le monde. M. Dongois le greffier est présentement un homme jovial et folâtre; M. l'abbé Dongois, un bouffon et un badin. Enfin il n'y a personne qui ne se signale par des témoignages extraordinaires de plaisir et de satisfaction , et par des louanges et des exclamations sans fin survotre bonté, votre générosité, votre amitié, etc. A mon sens néanmoins, celui qui doit être le plus satisfait, c'est vous ; et le contentement que vous devez avoir en vousmême , d'avoir obligé si efficacement dans cette affaire tant de personnesqiii vous estiment et qui vous honorent depuis si long-tems , est un plaisir d'autant plus agréa-
^ Perdue.
3oG LETTRES DE RACINE,
ble , qu'il ne procède que de la vertu , et que les âmes du commun ne sauraient ni se l'attirer ni le sentir. Tout ce que j'ai à vous prier ' maintenant , c'est de me mander les démarches que vous croyez qu'il faut que je fasse à l'égard dvi Roi et du Père de la Chaise; et non-sevdement s'il faut, mais à peu près ce qu'il faut que je leur écrive.
M. !e Doyen de Sens ne sait encore rien de ce qu'on a fait pour lui. Jugez de sa surprise, quand il apprendra tout dun couple bien imprévu et excessif que vous Ivii avez fait. Ce que j'admire le plus , c'est la félicité de la circonstance, qui a fait que, demandant pour lui la moindre de toutes les clianoinies de la Sainte-Chapelle, nous lui avons obtenu la meilleure après celle de M. l'abbé d'Ense. O faclum bene ! Vous pouvez
' Du tems de Boileuii , les bons écrivains disaient : Ce que je vous prie , par ellipse , pour : Ce que je vous prie de faire. Aujourd'hui on dirait : Ce dont je vous prie. Mais prier d^une chose aurait paru à Boileau et à Racine un barbarisme. Prier, ainsi que plusieurs autres verbes, n'admettaient que le pronom indéterminé en; comme on dit encore : Je vous en dcfic, je vous en conjure, quoiqu'on ne se permette pas pour cela de dire : La chose dont je vous défie , dont je vous conjure.
Quoique nous nous soyons interdit de faire des remarque.-, grammaticales, nous avons cependant cru devoir faire colle-ci, pour qu'on ne se pressât pas trop de condamner la langue de Boileau et de Racine, d'après les abus qui se sont introduits , de puis eux, dans le langage actuel.
TROISIÈME RECUEIL. Soy
compter que vous aurez désormais en lui un laomme qui disputera avec moi de zèle et d'amitié pour vous.
J'avais résolu de ne vous envoyer la suite de mon ode sur Namur que quand je l'aurais mise en étal de n'avoir plus liesoin que de vos corrections. Mais en vérité vous m'avez fait trop de plaisir, pour ne pas satisfaire sur-le-champ la curiosité qvie vous avez peut-être conçue de la voir. Ce que je vous prie , c'est de ne la montrer à personne, et de ne la point épargner. J'y ai hasardé des choses fort neuves , jusqu'à parler de la plume blanche que le lloi a sur son chapeau. Mais à mon avis , pour trouver des expressions nouvelles en vers , il faut parler de choses qui n'aient point été dites en vers. Vous en jugerez , sauf à tout changer , si cela vous déplaît.
L'ode sera de dix-huit stances ' , cela fait cent quatre-vingts vers. Je ne croyais pas aller si loin. Voici ce que vous n'ayez point vu ; je vais le mettre sur l'autre feuillet.
Déployez toutes vos rages , Princes, vents, peuples, frimas, Ramassez tous vos nuages , Rassemblez tous vcs soldats.
' Elle se trouva réduite à dix-sept par la suppression de la stance rapportée dan.s la noie ci-dessus, pag. 2c)8. Mous avons indique' par des caractères italiques les mois que l'auteur jugea à propos de corriger dans celte Ode quand il la fit imprimer.
3o8 LETTRES DE RACINE,
Malgré vous, N.imur, en poudre , S'en va tomber sous la foudre Qui dompta Lille, Courtrai, Gand , la constante Espaj^nole , Luxembourg^ Besançon, Dole, Ipres, JVIastricht et Cambrai.
Mes présages s'accomplissent ; ]| commence à chanceler ; Je vois SCS murs (jui frémissent Déjà prêts à s'écrouler.
Mars , en feu , qui les domine , De loin souffle leur ruine :
Et les bombes dans les airs, Allant chercher le tonnerre , Semblent, tombant sur la terre , Vouloir s'ouvrir les enfers.
Approchez , troupes altiéres Qu 'unit un même dct>oir :
A couvert de ces rivières , Venez, vous pouvez tout voir.
Contemplez bien ces approches ; Voyez détacher ces roches.
Voyez ouvrir ce terrain, Et dans les eaux , dans la flamme , Louis à tout donnant l'ame Marcher tranquille et serein-
Voyez, dans cette tempête, Partout se montrer aux yeux La plume qui ceint sa tête D'un cercle si glorieux.
A sa blancheur rcmari/uable ', Toujours un sort favorable S'attache dans les combats :
Et, toujours avec la Gloire, Mars et sa sœur la Victoire Suii>eni cet astre à grands pas.
Grands défenseurs de l'Espagne , Accourez tous , il est tems.
Mais déjà vers la Mebaigne, Je vois vos drapeaux flotlans.
Jamais ses ondes craintives N'ont vu sur leurs faibles rives Tant de guerriers s'amasser.
Marchez donc , troupe hcroïtjue ; Au-delà de ce Graniquc Que tardez-vous d'aç'ancer?
Loin de fermer le passage A vos nombreux bataillons, Luxembourg a du rivage Reculé ses pavillons.
Hé quoi ! son aspect vous glace !
Où sont ces chefs pleins d'audace, Jadis si prompts à marcher , Qui devaient, de la Tamise Et de la Drave soumise , Jusqu'à Paris nous chercher ?
' Remarquable. Dans le manuscrit ce mot a e'té substitué à redoutable ^ (jui est rayé.
3l6 LE 1 TRES DE 11 AGI NE,
Cependant i'effroi recloubie
Sur les remparts de Naniur :
Son gouverneur, qui se trouble,
S'enfuit sous son dernier mur.
Déjà, jusques à ses portes,
Je vois nos f ères cohortes
S^om'rir un large chemin ;
Et sur des monceaux de piques ,
De corps morts, de rocs, de briques.
Monter le sabre à la main.
C'en est fait; je viens d'entendre, Sur les remparts «iperdus.
Battre un signal pour se rendre :
Le feu cesse ; ils sont rendus.
Rappelez votre constance , Fiers ennemis de la France ; Et, désormais gracieux, Allez à Liège , à Bruxelles Porter les humbles nouvelles De Narour pris à vos yeux.
Pour moi , que Phébus anime De ses transports les plus doux , Rempli de ce dieu sublime, Je vais, plus hardi que vous, Montrer que sur le Parnasse, Des bois fréquentés d'Horace ',
' Des lais fréquentes d^ Horace. Dans le manuscrit ce vers a été substitué à celui-ci: Des antres chéris d' Horace ^ qu'on lit encore sous la rature.
TROISIÈME RECUEIL. 3ll
Ma muse , sur son déclia , Sait encor les avenues Et des sources inconnues A l'auteur de Saint-Paulin.
Je VOUS demande pardon de la peine que vous aurez peut-être à déchiffrer tout ceci , que je vous ai écrit sur un papier qui boit. Je vous le lécrirais bien , mais il est près de midi, et j'ai peur que la poste ne parte ; ce sera pour une autre fois. Je vous embrasse de tout mon eœur.
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LETTRE XXXYII.
BOILEAU A RACî^"E, à Varmée.
Paris, le 9 juin (1693).
Je vous écrivis liicr , avec toute la chaleur qu'inspire une méchante nouvelle , le refus que fait l'abbé de Paris de se démettre de sa chanoinie. Ainsi vous jugez bien , par ma lettre , que ce ne sont pas à l'heure qu'il est des remercîmens que je médite , puisque je suis même honteux de ceux que j'ai déjà faits. A vous dire le vrai, le contre-tems est fâcheux ; et quand je songe aux chagrins qu'il m'a déjà causés, je voudrais presque n'avoir jamais pensé à ce bénéfice pour mon frère ; je n'aïu'ais pas la douleur de voir que vous vous soyez peut-cire donné tant de peine si inutilement. Ne croyez pas toutefois, quoi qu'il puisse arriver, que cela di-
3l2 LETTRES DE RACINE,
minue en moi le sentiment des obligations que je vous ai. Je sens bien qu'il n'y a qu une étoile bizarre et infortunée qui put enipèclier le succès d'une affaire si bien conduite, et où vous avez également signalé votre prudence et votre amitié.
Je vous ai mandé, par ma dernière lettre, ce que M. de Pontcbartrain avait répondu à M. l'abbé Renaudot toucbant nos ordonnances. Comme il a fait de la .distinction entre les raisons que vous aviez de le presser et celles que j'avais d'attendre, je m'en vais ce matin chez madame Racine , et je lui conseillerai de porter votre ordonnance chez M. de Bie , à part. Je ne doute point qu'elle ne touche au plus tôt son argent. Pour moi, j'attendrai sans peine la commodité de M. de Pontcbartrain ; je n'ai rien qui me presse, et je vois bien que cela viendra. J'oubliai hier de vous mander que M. de Pontcbartrain , en même tems qu'il parla de nos ordonnances à M. l'abbé Renaudot, le chargea de me féliciter de la chanoinie que Sa Majesté avait donnée à mon frère.
Je ne doute point , Monsieur , que vous ne soyez à la veille de quelque grand et beureux événement ; et si je ne me trompe , le Roi va faire la plus triomphante campagne qu'il ait jamais faite. Il fera grand plaisir à M. de la Chapelle , qui , si nous l'en voulions croire , novis engagerait déjà à imaginer une médaille sur la prise de Bruxelles, dont je suis persuadé qu'il a déjà faille type eu lui-même. Yous m'avez fort réjoui
TROISIÈME RECUEIL. 3l3
de me mander la part qu'a madame de Maintenou dans notre affaire. Je ne manquerai pas de me donner llionneur de lui écrire ; mais il faut auparavant que notre embarras soit éclairci , et que je sache s'il faut parler sur le ton gai ou sur le ton triste.
Voici la quatrième lettre que vous devez avoir reçue de moi depuis six jours. Trouvez bon que je vous prie encore ici de ne rien montrer à personne du fragment informe que je vous ai envoyé , et qui est tout plein des négligences d'un ouvrage qui n'est point encore digéré. Le mot voir y est répété partout jusqu'au dégoût. La stance , Grands défenseurs de l'Es~ pagne , etc. , rebat celle qui dit : Approchez , troupes altières , elc. Celle sur la plume blanche du Roi est encore un peu en maillot, et je ne sais si je la laisserai avec Mars et sa sœur la Victoire. J'ai déjà retouché à tout cela ; mais je ne veux point l'achever que je n'aie reçu vos remarques, qui sûrement m'éclaireront encore l'esprit ; après quoi je vous enverrai l'ouvrage complet. Mandez-moi si vous croyez que je doive parler de M. de Luxembourg. \ous n'ignorez pas combien notre maître est chatouilleux svir les gens qu'on associe à ses louanges ; cependant j'ai suivi mon inclination. Adieu, mon cher Monsieur ; croyez qu'heureux ou malheurevix , gratifié ou non gratifié , payé ou non payé ,, je serai toujours tout à vous.
liuciiie, VIII.
3l4 LETTRES DE RACINE,
LETTRE XXXYIII.
RACINE A BOILEAU, à Paris.
De Gemblours , le g juin (i6g3).
J'avais commencé une grande lettre , ou Je prétendais vous dire mon sentiment sur quelques endroits des stances que vous m'avez envoyées. Mais , comme j'aurai le plaisir de vous revoir bientôt , puisque nous nous en rotournons à Paris ' , j'aime mieux attendre à vous dire de vive voix tout ce que j'avais à vous mander. Je vous dirai seulement en un mot , que les stances m'ont paru très-belles et très-dignes de celles qui les précèdent , à quelque peu de répétitions près , dont vous vous êtes aperçu vous-même.
' Ce départ subit et imprévu est un des e've'neiTiens les plus fâcheux pour la gloire de Louis XIV, et un de ceux qui tiennent à de petites causes que l'histoire ne pourra jamais découvrir. Le prince d'Orange e'tait enferme' de manière à ne plus conserver l'espoir de sauver son arme'e. Saint-Simon assure que le maréchal de Luxembourg se Jeta aux genoux du Roi pour empêtlier ce fatal départ , mais qu'il ne fit que l'importuner. C'est à tort que le président Hénault dit que le Roi tomba malade au- Quesnoi , et revint aussitôt à Versailles. On voit , par ces lettres , qu'après l'indisposition qui l'avait retenu quatre à cinq jours au Quesnoi, il en était parti le 2 juin, et avait conlinut' sa rniiii^ jusqu'au quartier-général
TROISIÈME RECUEIL. 3l5
Le Roi fait un grand détachement de ses arme'es , et l'envoie en Allemagne avec Monseigneur. Il a jugé qu'il fallait profiter de ce côté-là d'un commencement de campagne qui paraît si favorable , d'autant plus que le prince d'Oi'ange , s'opiniâtrant à demeurer sous do grosses places et derrière des canaux et des rivières , la guerre aurait pu devenir ici fort lente , et peut-être moins utile que ce qu'on peut faire au-delà du Rhin '.
Nous allons demain coucher à Namur. M. de Luxembourg demeure en ce pays-ci avec une armée capable , non-seulement de faire tète aux ennemis, mais même de leur donner beaucoup d'enJîarras. Adieu, mon cher Monsieur. Je me fais un grand plaisir de vous embrasser bientôt.
M. de Ghamlai a parlé depuis moi au Père de la Chaise , qui lui a dit les mêmes choses qu'il m'avait dites , que tout ira bien , et qu'il n'y a qu'à le laisser faire. M. de Chamlai n'a point encore reçu de vos nouvelles ; mais il compte sur votre amitié. Tous les gens de mes amis qui connaissent le Père de la Chaise et la manière dont s est passée l'affaire de M. le Doyen , m'assurent tous que nous devons avoir l'esprit en repos ^.
' Si Racine cherche ici à donner un motif raisonnable à cette étrange de'marche de Louis XIV, c'est que la prudence ne lui permettait pas d'en écrire autrement.
^ Le Père de la Chaise leva en effet toutes les difficultés dans
3l6 LETTRES DE RACINE,
LETTRE XXXIX
BOILEAU A RÂCIME, à Vaimée.
Paris , ce l5 juin (1693).
Jfi ne suis revenu que ce matin d'Auteuil , où j'ai été passer , durant quatre joui's , la mauvaise huineui* que m'avait donnée le bizarre contie-tems qui nous est arrivé dans l'affaire de la clianoinie. J'ai reçu , en arrivant à Paris , votre dernière lettre , qui m'a fort consolé, aussi-bien que celle que vous avez écrite à M. l'abbé Dongois.
J'ai été fort surpris d'apprendre que M. de Cbamlai n'avait point encore reçu le compliment que je lui ai envoyé sur-le-cliamp, et qui a été porté à la poste en même tems que la lettre que j'ai écrite au révérend Père de la Cbaise. Je lui en écris un nouveau, afin qu'il ne me soupçonne pas de paresse dans une occasion ou il m'a si bien marqué , et sa bonté pour moi , et sa diligence à obliger mon frère ; mais de peur d'une nouvelle méprise, je vous l'envoie , ce compliment , empaqueté dans ma lettre , afin que vous le lui rendiez en main propre.
l'affaire du canonicat de !a Sainte-Chapelle. Boileau publiait partout qu'il lui était entièrement redevable de cette grâce. (Vovez sa lettre au docteur Arnauld dans les Œuires de Boi/ccu . >;dition de i7'(7 > tom, \^^. , pag. ^^j.)
TROISIÈME RECUEIL. 3lJ
Je ne saurais vous exprimer la joie que j'ai du retour du Roi. La nouvelle bonté que Sa Majesté m'a témoignée en accordant à mon frère le bénéfice que nous demandons , a encore augmenté le zèle et la passion trèssincère que j'ai pour elle. Je suis ravi de voir que sa sacrée personne ne sera point en danger cette campagne , et , gloire pour gloire , il me semble que les lauriers sont aussi bons à cueillir sur le Rhin et sur le Danube que sur l'Escaut et sur la Meuse. Je ne vous parle point du plaisir que j'aurai à vous embrasser plus lot que je ne croyais, car cela s'en va sans dire.
Vous avez bien fait de ne me point envoyer par écrit vos remarques sur mes stances , et d'attendre , à m'en entretenir, que vous soyez de retour , puisque, pour en bien juger , il faut que je vous aie commvmiqué auparavant les différentes manières dont je les puis tourner , et les retranchemens ou les augmentations que j'y puis faire.
Je vous prie de bien témoigner au révérend Père de la Chaise l'extrême reconnaissance que j'ai de toutes ses bontés. Nous devons encore aller lundi prochain , M. Dongois et moi , prendre madame Racine pour la mener avec nous chez M. de Bie , qui ne doit être revenu de la campagne que ce jour-là.
J'ai fait ma sollicitation pour vous à M. l'abbé Bignon ; il m'a dit que c'était une chose un peu difficile , à l'heure qvvil est, d'être payé au trésor royal. Je lui ai représenté que vous étiez actuellement dans le service ,
3l8 LETTRES DE KACINE, .
et qu'ainsi vous étiez au même droit que les soldats et les avitres officiers du Roi. Il m'a avoué que je disais vrai, et s'est chargé d'ei» parler très-fortement à M. de Ponlcliartrain. 11 me doit rendre réponse aujourtrhui à notre Assemblée. Adieu le type de M. de la Chapelle sur Bruxelles. Il était pourtant imaginé fort heureusement et fort à propos ; mais , à mon sens*, les médailles prophétiques dépendent un peu du hasard , et ne sont pas toujours sûres de réussir. Nous voilà revenus à Heidcl- })erg ' . Je propose pour mot Hidelùerga deleta , et nous verrons ce soir si on l'acceptera, ou les deux, vers latins que propose M. Charpentier , et qu'il trouve d'un goût merveilleux pour la médaille. Les voici : Servare potul, perdere sipossim rogas ? Or , comment cela vient à Heidelberg , c'est à vous à le deviner ; car ni moi ni même, je crois, M. Charpentier, n'en savons rien.
Je ne vous parle presque point, comme vous voyez, de notre chagrin sur la chanoinie , parce que vos lettres m'ont rassuré , et que d'ailleurs il n'y a point de chagrin qui tienne conti*e le bonheur que vous me faites espérer de vous revoir bientôt ici de retour. Àciieu , mon cher Monsieur. Aimez-moi toujours , et croyez qu'il n'y a personne qui vous honore et vous révère plus que moi.
' Heidelberg avait été pris le 21 mai préce'dent par le maréchal de Lorges.
BOILEAU A RACINE
Paris, jeudi au soir 18 juin (l6a3).
Je ne saurais , mon cher Monsieur , vous exprimer ma surprise , et quoique j'eusse les plus grandes espérances du monde, je ne laissais pas encore de me défier de la fortune de M. le Doyen. Cest vous qui avez tout fait , puisque c'est à vous que nous devons l'heureuse protection de madame de Maintenon. Tout mon embarras maintenant est de savoir comment je m'acquitterai de tant d'obligations que je vous ai. Je vous écris ceci de chez M. Dongois le greffier , qui est sincèrement transporté de joie , aussi-bien que toute notre famille ; et de l'humeur dont je vous connais, je suis sur que vous seriez ravi vous même de voir combien d'un seiU coup vous avez fait d'heureux. Adieu, mon cher Monsieur. Croyez qu'il n'y a personne qui vous aime plus sincèrement, ni par plus de raisons que moi. Témoignez bien à M. de Cavoie ' la joie que j'ai de sa
* Cavoie avait eu une audience particulière de Louis XIV, dans laquelle ce Prince lui avait rendu toutes ses bontés, et lui avait promis le collier de l'O-dre ; promesse qui ne fut cependant point re'alise'c.
joie, et à M. de Luxembourg mes profonds respects. Je vous donne le bonsoir , et suis , avUant que Je le dois , tout à vous.
Je viens d'envoyer chez madame Racine.
LETTRE XLI
RACINE A BOILEAU, à Paris.
Versailles, le g juillet (lOgS).
Je vais aujourd'hui à Marly , où le Roi demeurera près d'un mois ; mais je ferai de tems en tems quelques voyages à Paris, et je choisirai les jours de la petite Académie. Cependant je suis bien fâché que vous ne m'ayez pas donné votre ode ; j'aurais peut-être trouvé qvielque occasion de la lire au Roi. Je vous conseille même de me l'envoyer : il n'y a pas plus de deux lieues d'Auteuil à Marly. Yotre laquais n'aura qu'à me demander , et me chercher dans l'appartement de M. Félix. Je vous prie de renvoyer mon fils à sa mère ; j'appréhende que votre grande bonté ne vous coûte un peu trop d'incommodité. Je suis entièrement à vous.
TROISIÈME RECUEIL. /j2I
LETTRE XLIL
RACINE A BOILEAU, « Paris.
Marly, le 6 août au malin (1633).
Je ferai vos présens ce matin ' . Je ne sais pas bien encore quand je vous reverrai , parce qu'on attend à toute heure des nouvelles d'Allemagne. La victoire de M. de Lvixembourg est bien plus grande que nous ne pensions, et nous n'en savions pas la moitié'. Le Roi reçoit tous les jours des lettres de Bruxelles et de mille autres endi'oits, par où il apprend que les ennemis n'avaient pas une troupe ensemble le lendemain de la bataille. Presque toute l'infanterie qui restait avait jeté ses armes. Les troupes hollandaises se sont la plupart enfuies jusqu'en Hollande, he prince d'Orange, qui pensa être pris après avoir fait des merveilles, coucha le soir, lui huitième, avec M. de Bavière^, chez un curé près de Loo. Nous avons pris vingt-cinq ou trente
* La distribution de Voffe sur Namur , qui venait d'être imprime'e.
^ La célèbre et sanglante victoire de Nerwinde, remporte'e le 29 juillet 1693.
' Maximiliea- Emmanuel. Celait le frère de la Dauphine morte en 1690.
322 lETTRES DE RACINE,
drapeaux , cinquante - cinq étendards , soixante - seize pièces de canon , huit mortiers , neuf pontons , sans tout ce qvii est tombé dans la rivière. Si nos chevaux , qui n'avaient point mangé depuis deux fois vingt-qualre heures , eussent pu marcher , il ne resterait pas un homme ensemble aux ennemis.
Tout en vous écrivant il me vient en pensée de vous envoyer deux lettres , une de Bruxelles , l'autre de Vilvorde , et un récit du combat eu général , qui me fut dicté hier au soir par M. d Albergotli '. Croyez que c'est comme si M. de Luxemboui'g l'avait dicté luimême. Je ne sais si vous le pourrez lire ; car en écrivant j'étais accablé de sommeil , à peu près comme était M. Puy-Morin * en écrivant ce bel arrêt sous M. Dongois. Le Roi est transporté de joie , et tous ses ministres , de la grandeur de cette action.
' Il avait le régiment Royal-Italien. C'était un officier trèsestime du maréchal de Luxembourg, et qui ne le fut pas moins de Vendôme.
- Pierre Boileau de Puy-Morin, frère con.sanguin de Despréaux, mort en i683, âgé de cinquante-huit ans. Dongois le père l'avait autrefois employé à expédier des arrêts sous sa dictée.
L'anecdote à laquelle se rapporte ce passage est racontée en ces termes par Louis Racine : « M. Dongois , étant obligé de » passer la nuit à dresser le dispositif d'un arrêt , le dictait à )' M. Puy-Morin, frère de Boileau, et M. Puy-Morin écrivait j> si promptement , que M. Dongois était étonné que ce jeune i> homme eût tant de dispositions pour la pratique, Après avoir
Vous me feriez un fort grand plaisir , quand vous aurez lu tout cela , de l'envoyer bien cacheté , avec cette même lettre que je vous écris , à M. l'abbé Renaudot ' , afin qu'il ne tombe point dans linconvénient de l'année passée. Je suis assuré qu'il vous en aura obligation. Ce ne sera que la peine de votre jardinier. Il pourra dislribvier une partie des choses que je vous envoie en plusieurs articles, tantôt sous celui de Bruxelles, tantôt sous celui de Landefermé, où M. de Luxembovirg campa le 3i juillet , à demi-lievie du champ de bataille , tantôt même sous l'article de Malines ou de Vilvorde.
Il saura d'ailleurs les actions des principaux particuliers , comme , que M. de Chartres chargea trois ou quatre fois à la tête de divers escadrons , et fut débarrassé des ennemis , ayant blessé de sa main l'un deux qui le voulait emmener ; le pauvre Vacoigne , tué à son côté ; M. d'Arcy " son gouverneur , tombé aux
» dicté pendant deux heures , il voulut lire l'arrêt, et trouva que » le jeune homme n'avait écrit que le dernier mot de chaque » phrase. »
D'Alembert rapporte une aventure à peu près semblable qui serait arrivée à Despréaux. Mais d'Alembert se trompe ; car il est probable que si l'anecdote qu'il cite avait été vraie , Racine n'aurait pas manqué, dans le passage qui fait le sujet de cette note, de citer à Despréaux Despréaux lui-même.
' Pour l'insérer dans la Gazette. Voyez la note, pag. 292.
^ René Martel, marquis d'Arcy, avait succédé dans cettt
32/j. LETTRES DE RACINE,
pieds de ses chevaux , le sien ayant été blessé ; la Rerticre son sous-gouverneur, aussi blessé. M. le prince de Conti cliargea aussi plusieurs fois , tantôt avec la cavalerie , tantôt avec l'infanterie , et regagna pour la troisième fois le fameux village de Nerwinde, qui donne le nom à la bataille , et reçut sur la tête un coup de sabre d'un des ennemis , qu'il tua sur-le-cliamp. M. le Duc cliargea de même , regagna la seconde fois le village à la tête de l'infanterie, et combattit encore à la tête de plusieurs escadrons de cavalerie. M. de Luxembourg était , dit-on , quelque chose de plus qu'humain , volant partout , et même s'opiniâtrant à continuer les attaques dans le tems que les plus braves étaient rebutés, menant en personne les bataillons et les escadrons à la charge. M. de Montmorenci ' son fils aîné , après avoir combattu plusieurs fois à la tête de sa brigade de cavalerie , reçut un coup de mousquet dans le tems qu'il se mettait au-devant de son père pour le couvrir d'une décharge horrible que les ennemis firent sur lui. M. le comte de Luxe "^ son frère a été blessé à la jambe ; M. de la Ro-
place au duc de la Vieuville ; mais ce sage gouverneur mourut à ÎVIaubeuge l'année suivante, et sa mort laissa le Prince livré entièrement à Dubois.
' Charles-François-Frede'ric de Montmorenci , gendre du duc de Chevreuse. Il était alors âgé de trente-deux ans, et mourut en 1726.
" Paul-Sigismond , comte de Luxe, troisième fils du maréchal
che-Guyon ' au pied, et tous les autres que sait M. l'abbé. M. le maréchal de Joyeuse = biessé aussi à la cuisse, et retournant au combat après sa blessure. M. le maréchal de Villeroi ^ entra dans les lignes ou retranchemens à la tête de la Maison du Roi.
Nous avons quatorze cents prisonniers, entre lesquels cent soixante-cinq officiers , plusieurs officiers-généraux , dont on aura sans doute donné les noms. On croit le pauvre Ruvigni 4 tué : on a ses étendards , et
de Luxembourg. Il fut blessé à Nerwinde si dangereusement qu'il fut obligé de renoncer à l'état militaire.
Christian-Louis, quatrième fils du myrJchal de Luxembourg, se distingua aussi à Nerwinde ; mais il n'y fut point blessé comme ses deux frères- Il fut depuis maréchal de Monlmorenci , et mourut en 1746.
* François de la Rochefoucauld, duc de la Roche-Guyon , gendre de Louvois. Il était alors âgé de trente ans, et mourut en 1728.
^ Jean-Armand de Joyeuse. Il avait été fait maréchal de France à la promotion du 27 mars précédent.
^ Il avait été fait aussi maréchal de France à la promotion du 27 mars précédent, et deux ans après, à la mort du maréchal de Luxembourg , il fut fait capitaine des gardes-du-corps.
* Henri de Massue, marquis de Ruvigni, excellent officier, que la révocation de l'édit de Nantes avait forcé de quitter la France. Il prit alors le nom de lord Galloway ; et après la mort du maréchal de Srhomberg, tué à la Royne en i6qo, il se mit à la tête des réfugiés français que commandait ce maréchal. Ruvigni ne fut point tué à Nerwinde, et ne mourut qu'en 1720.
ce fut à la tête de son régiment de Français que le prince d'Orange chargea nos escadrons , en renversa quelquesuns, et enfin fut renversé lui-même. Le lieutenantcolonel de ce régiment , qui fut pris , dit à ceux qui le prenaient , en leur montrant de loin le prince d'Orange : Tenez , Messieurs , voilà celui qu'il vous fallait prendre. Je conjure M. l'abbé Renavidot, quand il aura fait son usage de tout ceci , de bien recaclieter , et cette lettre, et mes Mémoires, et de les renvoyer chez moi. Yoici encore quelques particularités. Plusieurs généraux des ennemis étaient d'avis de repasser d'abord la rivière. Le prince d'Orange ne voulutpas. L'électevir de Bavière dit qu'il fallait au contraire rompre tous les ponts , et qu'ils tenaient à ce coup les Français. Le lendemain du combat , M. de Luxembourg a envoyé à Tirlemont, où il était resté plusieurs officiers ennemis blessés , entre autres le comte de Solms ' , général de l'infanterie , qui*s'est fait couper la jambe. M. de Luxembourg, au lieu de les faire transporter en cet état , s'est contenté de leur parole , et leur a fait offrir toutes sortes de rafraîchissemens. Quelle nation est la votre ? s'écria le comte de Solms =" en parlant au chevalier du Rozel : Vous vous battez comme des lions , et vous traitez les
* Henri Maestrick , conile de Solms. Il mourut des suites de celle opération , à l'âge de cinquante-six ans.
- Voltaire {Skc/e de Louis XI y) rapporte le même mot, qu'il attribue mal à propos à un comte de Salm.
vaincus comme s'ils étaient vos meilleurs amis. Les ennemis commencent à publier que la poudre leur manqua tout à coup , voulant par là excuser leur défaite. Ils ont tiré plus de neuf mille coups de canon , et nous quelques cinq ou six. mille.
Je fais mille complimens à M. l'abbé Renaudot , et j'exciterai ce matin M. de Croissy ' à empêcber , s'il peut , le malheureux Mercure galant =* de défigurer notre victoire.
Il y avait sept lieues du camp , dont M. de Luxembovu'g partit, jusquà Nerwinde. Les ennemis avaient cinquante-cinq bataillons et cent soixante escadrons.
«J%/V\ VV%/^ VVVV «/VVV k/VV%t/VV\ «/\/V% fc'VVX' VVV« tA/VV UVVl. k«VV\^ w-vvv k/^^
LETTRE XLIII.2
RACINE A BOILEAU
jDe>ys d'Halic avivasse , pour montrer que la beauté du style consiste principalement dans l'arrangement des mots , cite un endroit de l'Odyssée , où Ulysse et
• Il était secrétaiie d'Etat au département des affaires étrangères, depuis la disgrâce de Pomponne en 1679.
^ Ce recueil périodique avait été commencé, en 1672 , par de Visé, qui, depuis 1690, le continuait en société avec Thomas Corneille.
■* Ce sont des observations sur la nctuieme Réflexion critique sur Longin -, dans laquelle Boileau traite de l'emploi des mots
Eumée étant sm le point de se mettre à table pour déjeuner , Téléiuaque arrive tout à coup dans la maison dEumée. Les chiens, qui le sentent approcher, n'aboient point, mais remuent la queue ; ce qui fait voir à Ulysse que c'est quelqu'un de connaissance qui est sur le point d'entrer. Denys d'Halicarnasse, ayant rapporté tout cet endroit, fait cette réflexion , que ce n'est point le choix des mots qui en fait l'agrément , la plupart de ceux qui y sont employés étant, dit-il, très-vils et très-bas, sùzaleariroyj T£ y.v.i Ta77c£vo-â-wv , mots qui sont tous les jours dans la bouche des moindres laboureurs et des moindres artisans , mais qui ne laissent pas de charmer par la manière dont le poète a eu soin de les arranger. En lisant cet endroit, je me suis souvenu que, dans une de vos nouvelles remarques , vous avancez , que jamais on n'a dit qu'Homère ait employé un seul mot bas. C'est à vous de voir si cette remarque de Denys d'Halicarnasse n'est point contraire à la vôtre, et s'il n'est point à craindre qu'on ne vienne vous chicaner là-dessus. Prenez la peine de lire toute la réflexion de Denys d'Halicarnasse , qui m'a paru très-belle et merveilleusement exprimée; c'est dans son Traité Oepi a\fjQé<Tsuç moacr.TWj , à la troisième page.
bas. (Voyez les Œuvres de Boileau , édition de i'^', tome III, pag. 35 1.) Cette neuvième Réflesion ne parut qu'en 1694; mais Boileau avait communique le manuscrit à Racine, pour avoir son avis.
TKOISIÈME RECUEIL. 329
J'ai fait réflexion aussi, qu'au lieu de dire que le mot à'dne est en grec un mot très-noble , vous pourriez vous contenter de dire que c'est un mot (jui n'a rien de bas ■ , et qui est comme celvii de cerf , de cheval , de brebis , etc. Le très-noble me paraît un peu trop fort.
Tout ce traité de Denys d'Halicarnasse dont je viens de vous parler, et que je relus hier tout entier avec un grand plaisir, me fit souvenir de l'exti'ême impertinence de M. Perrault =* , qui avance que le tour des paroles ne fait rien pour l'éloquence , et qu'on ne doit regarder qu'au sens ; et c'est povirquoi il prétend qu'on peut mieux juger d'un auteur par son traducteur, quelque mauvais qvi'il soit , que par la lecture de l'auteur même. Je ne me souviens point que vous ayez relevé cette extravagance , qui vous donnait pourtant beau jeu pour le tourner en ridicule.
Pour le mot de (AiayziaOon , qui signifie quelquefois cohabiter avec tme femme ou avec lui homme, et souvent converser simplement, voici des exemples lires de l'Ecriture. Dieu dit à Jérusalem, dans Ézéchiel : Congregabo tibi amatores tuos cuni qiiibus commista es , etc. Dans le prophète Daniel , les deux vieillards , racon-
* Boileau a fait la correction indiquée par Racine , et dans les mêmes termes. (Voyez les Œuvres de Boileau, tome III, page 352.)
^ Ces Réflexions critiques e'taienl dirigées contre Perraulf , qui avait elevti la fameuse querelle sur les anciens et les modernes.
33o LETTRES DE RACINE,
tant comme ils ont surpris Susanne en adultère, disent, parlant d'elle et du jeune homme qu'ils prétenteudcnt qui était avec elle : Vidimus eos pariter commisceri. Ils disent aussi à Susanne : Assentire nobis , et commiiCere nobiscHm.Yo'da. commisceri dans le premier sens. Voici des exemples du second sens. Saint Paul dit aux Corintliiens : Ne coinmisceamini fornicariis. N'ayez point de commerce avec les fornicateurs. Et, expliquant ce qu'il a voulu dire par là, il dit qu'il n'entend point parler des fornicateurs qui sont parmi les Gentils j autrement , ajoute-t-il , il faudrait renoncer à vivre avec les hommes : mais quand je vous ai mandé de n'avoir point de commerce avec les fornicateurs , non commisceri , j'ai entendu parler de ceux qui se pourraient trouver parmi les fidèles; et nonseulement avec les fornicateurs , mais encore avec les avares et les usurpateurs du bien d'avUrui , etc. Il en est de même du mot cognoscere ^ qui se trouve dans ces deux sens en mille endroits de l'Ecriture.
Encore un coup , je me passerais de la fausse érudition de Tussanus ' , qui est trop clairement démentie par l'endroit des servantes de Pénélope. M. Perrault ne peut-il pas avoir quelque ami grec qui lui fournisse des Mémoires?
' Jacques Toussain , savant du seizième siècle , qui avait pris le nom latin de Tussanus, et qui publia, sous ce nom , im Lcxicon grœco-latinum.
TROISIÈME RECUEIL. 33r
LETTRE XLIV
RACIIME A BOILEÂU, à Paris.
Fonlaioebleau , le 28 septembre (iGgi).
J E suppose que vous êtes de retour de votre voyage , afin que vous puissiez bientôt m'envoyer vos avis sur U;i r.G'JVSau Cantique que j'ai fait depuis que je suis ici, et que je ne crois pas qui soit suivi d'aucun autre. Ceux, que Moreau ' a mis en musique ont es.trêmement plu. Il est ici , et le Roi doit les lui entendre chanter au premier jour. Prenez la peine de lire le cinquième chapitre de la Sagesse , d'où ces derniers vers sont tirés. Je ne les donnerai point qu'ils n'aient passé par vos mains ; mais vous me ferez plaisir de me les renvoyer le plvis tôt que vous pourrez. Je voudrais bien qu'on ne m'eût point engagé dans un embarras de cette nature ; mais j'espère m'en tirer en substituant à ma place ce M. Bardou^ que vous avez vu à Paris.
' Jean-Baptisle Moreau, musicien, mort en 1723. Il avait fait la musique des chœurs d'Esther et d'Atlialie.
^ Poëte fort me'diocre , cjui a inse're' des poésies dans les recueils du tems. Son nom se trouve dans les premières éditions de la Satire VU de Boileau, vers 45 :
Bardou , Mauroy, Boursault, Coiletet, Titreville. Dans la suite, Boilcau fit disparaître les trois premiers noms, par égard pour ceux qui les portaient , et leur substitua Bonnecorse et Pradon.
Vous savez bien sans doute que les Allemands ont repassé le Rhin, et même avec quelque espèce de honte. On dit qvi'on leur a tué ou pris sept à huit cents hommes , et qu'ils ont abandonné trois pièces de canon.
Il est venu ime lettre à Madame, par laquelle on lui mande que le Rhin s'était débordé tout à coup , et que près de quatre mille Allemands ont été noyés ; mais , au moment que je vous écris , le Roi n'a point encore reçu de confirmation de cette nouvelle '.
On dit que milord Barclay est devant Calais pour le bombarder. M. le maréchal de Villeroi s'est jeté dedans. Yoilà toutes les nouvelles de la guerre. Si vous voulez , Je vous en dirai d'autres de moindre conséquence.
M. de Toureil * est venu ici présenter le Dictionnaire de l'Acaçlémie au roi et à la reine d'Angleterre , à Monseigneur et aux ministres. Il a partout accompagné son présent d'un compliment , et on m'a assuré qu'il avait très-bien réussi partout. Pendant qu'on présentait ainsi le Dictionnaire de l'Académie , j'ai appris que Léers , libraire d'Amsterdam , avait aussi présenté au Roi et aux ministres une nouvelle édition du Dictionnaire de Furetière, qui a été très-bien reçue ^.
' On reconntit (jue la nouvelle était fausse.
- Jacques de Toureil, traducteur de De'mosthène. A l'occasion de cette présentation du Dictionnaire de V Académie , il eut vingt-huit complimens à faire.
^ Imprimée à la Haye et à Rotterdam , chez Arnout et Rcynier Lters, 1G94, 2 vol. in-fùllo.
C'est M. de Croissy et M. de Pomponne' qui ont présenté Léers au Roi. Cela a paru un assez bizarre coutre-tems pour le Dictionnaire de l'Académie, qui me paraît n'avoir pas tant de partisans que l'autre. J'avais dit plusieurs fois a M. Thierry-, qu'il aurait du faire quelques pas pour ce dernier Dictionnaire , et il ne lui aurait pas été difficile d'en avoir le privilège ; peutêtre même il ne le serait pas encore. Ne parlez qu à lui seul de ce que je vous mande là-dessus. On commence à dire que le voyage de Fontainebleau pourra être abrégé de huit ou dis. jours , à cause que le Roi y est fort incommodé de la goutte. Il en est au lit depuis trois ou quatre jours ; il ne souffre pas pourtant beaucoup, Dieu merci, et il n'est arrêté au lit que par la faiblesse qu'il a encore aux jambes.
II me parait , par les lettres de ma femme , que mon fils a grande envie de vous aller voir à Auteuil. J'en serai fort aise, pourvu qu'il ne vous embarrasse point du tout. Je prendrai en même tems la liberté de vous prier de tout mon cœur de l'exhorter à travailler sérieusement , et à se mettre en état de vivre en honnête homme. Je voudrais bien qu'il n eut pas l'esprit autant dissipé qu'il l'a , par l'envie démesurée qu'il témoigne de voir
' Pomponne était rentre en grâce en i6gi.
^ Denis Thierry était le libraire de Racine , de La Fontaine et de Boileau. Celui-ci a place ce nom dans son Epilre X, vers 6t.
des opéras et des comédies. Je prendrai là-dessus vos avis quand j'aurai l'honneur de vous voir , et cependant je vous supplie de ne lui pas témoigner le moins du monde que je vous aie fait aucune mention de lui. Je vous demande pardon de toutes les peines que je vous donne , et suis entièrement à vous.
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LETTRE XLV
RACINE A BOILEAU, à Paris.
FoDlainebieaii , le 3 oclotre (169'i).
Je vous suisbien obligé de la promptitude aveclaquelle vous m'avez fait réponse. Conmie je suppose que vous n'avez pas perdvi les vers que je vous ai envoyés ' , je vais vous dire mon sentiment sur vos difficultés , et en même tems vous dire plusieui's changemens que j'avais déjà faits de moi-même ; car vous savez qu'un iiomme qui compose fait souvent son thème en plusieurs façons.
Quand, par une fin soudaine, Détrompes d'une ombre vaine Qui passe et ne revient plus.
J'ai choisi ce tour , parce qu'il est conforme au texte, qui parle de la fin imprévue des réprouvés , et je vou-
' C'est le Cantique II , qui se trouve au tome VI, pag. 3oi
(Irais bien que cela fût bon , et que vous pussiez passer et approuver /!7or unejîn soudaine, qui dit précisément la même chose. Voici comme j'avais mis d'abord :
Quand, dt'chus d'un hien frivole, Qui comme l'ombre s'envole Et ne revient jamais plus.
Mais ce jamais me paraît un peu mis pour remplir le vers, au lieu que qui passe et ne revient plus me semblait assez plein et assez vif. D'ailleurs , j'ai mis à la troisième stance, pour trouver un bien fragile^ et c'est la même chose qvi'im bien frivole. Ainsi tâchez de vous accoutumer à la première manière , ou trouvez quelque autre chose qui vous satisfasse. Dans la seconde stance ,
Misérables que nous sommes, Où s'e'garaient nos esprits ?
infortunés m'était venu le premier ; mais le mot de misérables , que j'ai employé dans Phèdre, à qui je l'ai mis dans la bouche et que l'on a trouvé assez bien , m'a paru avoir de la force en le mettant aussi dans la bouche des réprouvés, qui s'humilient et se condamnent d'eus.-mêmes. Pour le second vers j'avais mis :
Diront-ils avec des cris.
Mais j'ai cru qu'on pouvait leur faire tenir tout cediscours sans mettre diront-ils , et qu'il suffisait de mettre
à la fin , ainsi d'une voix plaintive , et le reste , par où on fait entendre que tout ce qui précède est le discours des réprouvés. Je crois qu'il y en a des exemples dans les odes d'Horace.
Et voilà que triomphans.
Je me suis laissé entraîner au tesle : Ecce (juomodo computad sunt inter Jilios Dei ! Et j'ai cru que ce tour marquait mieux la passion ; car j'aurais pu mettre : Et maintenant triomphans , etc. Dans la troisième stance.
Qui nous montrait la carrière De la bienheureuse paix.
On dit la carrière de la gloire , la carrière de l'honneur , c'est- à-dire , par où on court à la gloire, à l'honneur. Voyez si Ton ne pourrait pas dire de même la carrière de la bienheureuse paioc. On dit même la carrière de la vertu. Du reste , je ne devine pas comment je le pourrais mieux dire. Il reste la quatrième stance. J'avais d'abord mis le mot de rcpentance ; mais , outre qu'on ne dirait pas bien les remords delà repentance, au lieu qu'on dit les remords de la pénitence , ce mot de pénitence , en le joignant avec tardive , est assez consacré dans la langue de l'Ecriture : Sera pœnilentiani agento. Ou dit la pénitence d' Antiochus , pour dire une pénitence tardive et inutile. On dit aussi dans ce sens , la pénitence des damnés. Pour la fin de celte
TROISIÈME RECUEIL. SSy
stance, je l'avais changée deux heures après que mu lettre fut partie. Voici la stance entière :
Ainsi , d'une voix plaintive ,
Exprimera ses remords
La pe'nitence tardive
Des inconsolables morts.
Ce qui faisait leurs délices ,
Seigneur, fera leurs supplices;
Et par une e'gale loi ,
Les saints trouveront des charmes
Dans le souvenir des larmes
Qu'ils versent ici pour toi.
Je vous conjure de m'envoyer votre sentiment sur tout ceci.
J'ai dit franchement que j'attendais votre critique avant que de donner mes vers au musicien , et je Fai dit à madame de Maintenon , qui a pris de-là occasion de me parler de vous avec beaucoup d'amitié.
Le Roi a entendu chanter les deux autres cantiques , et a été fort content de M. Moreau , à qui nous espérons que cela pourra faire du bien.
Il n'y a rien ici de nouveau. Le Roi a toujours la goutte , et en est au lit. Une partie des princes sont revenus de l'armée ; les autres ai'riveront demain ou après-demain.
Je vous félicite du beau tems que nous avons ici • car je crois que vous l'avez aussi à Auteuil , et que
liacirie VIII. i5
338 LETTRES DE ilAOlNt,
vous en jouissez plus tranquillement que nous ne taisons ici. Je suis entièrement à vous.
La harangue de M. l'abbé Boileau ' a été trouvée très-mauvaise en ce pays-ci. M. de Niert prétend que Rlchesource =* en est mort de douleur. Je ne sais pas si la douleur est bien vraie , mais la mort est très-véritable.
LtTTPtE XLVI.
RACINE A Bon, EAU, à PailS.
Ue Comjjiigue , It; i ma! (ifigâ).
M. des Granges m'a dit qu'il avait fait signer hier nos ordonnances, et qu'on les ferait viser par le Roi après demain ; qu'ensuite il les enverrait à M. Dongois , de qui vous les pourrez retirer. Je vous prie de me garder la mienne jusqu'à mon retour.
Il n'y a point ici de nouvelles. Quelques gens veulent que le siège de Casai soit levé ; mais la chose est
' Charles Boileau, abbé de Beaulieu, dont on a recueilli !e& sermons. Il était de Beauvais et d'une autre famille que celle de Despréaux. Il avait été reçu à l'Académie française le i6 août 1694 » et il s'agit ici de son discours de réception.
^ Celui dont nous avons parlé ci-dessus, page 271.
tort douteuse , et on n'en sait rien de certain '. Sis. armateurs de Saint-Malo ont pris dix-sept vaisseaux d'une flotte marchande des ennemis , et un vaisseau de guerre de soixante pièces de canon '. Le Roi est en parfaite santé , et ses troupes merveilleuses.
Quelque horreur que vous ayez pour les méchans vers , je vous exhorte à lire Judith ^ , et surtout la préface, dont je vous prie de me mander votre sentiment. Jamais je n'ai rien vu de si méprisé que tout cela l'est en ce pays-ci , et toutes vos prédictions sont accomplies. Adieu, Monsieur. Je suis entièrement à vous.
Je crains de m'être trompé en vous disant qu'on enverrait nos ordonnances à M. Done^ois, et je crois que c'est à M. de Bie, chez qui M. des Granges m'a dit que M. Dongois n'aurait qu'à envoyer samedi prochain.
' Casai fut rendu au duc de Savoie le 1 1 juillet suivant.
^ C'est vraisembiabiemeuf un des vaisseaux pris en iGg5 par Duguay-Trouin, l'un des plus grands hommes de mer que la France ait eus. Fils d'un armateur de Saint-Malo, où il e'tait né le 10 juin iGyS, il est mort lieutenant-gene'ral des armées navales, le 27 septembre ijSG, à Paris, âgé de soixante-quatre ans. ( Voyez ses Mémoires, pag. /{i et suiv. , in- 12 ; Amsterdam , chez Pierre Mortier. 1736.)
* Tragédie de Boycr, qui a donné lieu à l'e'pigramme de Racine. Celte pièce avait été jouée le carême précédent avec un succès prodigieux. Boileau disait sans cesse à M. Ilessein, grand partisan do la tragédie nouvelle : Je Tai/ends sur h- papier. ( Voyez le Bolœana^ \. 68.)
34o LETTRES DE RACINE,
LETTRE XLMI.
RACINE A BOILEAU, à Paris.
Vers.-iilles , le 4 avril 1696.
Je suis très-obligé au Père Bouhours de toutes les honnêtetés qu'il vous a prié de me faire de sa part et de la part de sa Compagnie. Je n avais point encore entendu parler de la harangue de leur régent; et comme ma conscience ne n-ie reprochait rien à l'égard des Jésuites, je vous avoue que j'ai été un peu surpris que l'on m eiit déclaré la guerre chez eux. Vraisemblablement ce bon régent est du nombre de ceux qui m'ont très-faussement attribué la traduction du Santolius pœnilens , et il s'est cru engagé d'honneur à me rendre injures pour injures. Si j'étais capable de lui vouloir quelque mal , et de me réjouir de la forte réprimande que le Père Bouhours dit qu'on lui a faite , ce serait sans doute pour m'avoir soupçonné dèlre l'auteur d'un pareil ouvrage; car, pour mes tragédies, je les abandonne volontiers à sa critique. Il y a long-tems que Dieu m'a fait la grâce dètre assez peu sensible au bien et au mal qu'on en peut dire, et de ne me mettre eu peine que du compte que j'aurai à lui en rendre quelque jour.
Ainsi , Monsieur, vous pouvez assurer le Père Bou~
hours et tous les Jésuites de voti'e connaissance, que, bien loin d'être fâché contre le régent qui a tant déclamé contre mes pièces de théâtre, peu s'en faiit que je ne le remercie d'avoir prêché une si bonne morale dans leur collège , et d'avoir donné lieu à sa compagnie de marquer tant de chaleur pour mes intérêts ; et qu'enfin , qviand l'offense qu'il m'a voulu faire serait plus grande, je l'oublierais avec la même facilité, en considération de tant d'autres Pères dont j'honore le mérite, et surtout en considération du révérend Père de la Chaise, qui me témoigne tous les jours mille bontés , et à qui je sacrifierais bien d'autres injures. Je suis , etc.
LETTRE XLVIII
BOILEAU A RACINE
Auteul! , mercredi (iGr); i.
Je crois que vous serez bien aise d'être instruit de ce qui s'est passé dans la visite que nous avons ce matin, suivant votre conseil, rendue , mon frère ' et moi , au révérend Père de la Chaise. Nous sommes arrivés chez lui sur les neuf heures du matin ; et , sitôt qu'on lui a dit notre nom, il nous a fait entrer. Il nous a reçus avec beaucoup de bonté , m'a fort obligeamment inter-
' Le chanoine de la Sainte-Chapelle.
rogé sur mes maladies, et a paru fort coulent de ce que je lui ai dit qvie mon incommodité n'augmentait point. Ensuite il a fait apporter des chaises , s'est mis r.ont proche de moi, afin que je le pusse mieux entendre , et aussitôt , entrant en matière , m'a dit que vous îui aviez lu un ouvrage' de ma façon, où il y avait beaucoup de bonnes choses ; mais que la matière que j'y traitais était une matière fort délicate, et qui demandait beaucoup de savoir pour en parler; qu'il avait autrefois enseigné la théologie ~ , et qu'ainsi il devait être instruit de cette matière à fond ; qu'il fallait faire une grande différence de l'amour affectif d'avec l'amour ejfeiùf ; que ce dernier était absolument nécessaire, et entrait dans l'attrition , au lieu que l'amour affectif venait de la contrition parfaite ; que celui-ci justifiait par lui-même le pécheur , au lieu que l'amour effectif n'avait d'effet qu'avec l'absolution du prêtre. Enfin , il nous a débité en assez bons termes , et fort longuement, tout ce que beaucoup d'auteurs scolastiques ont écrit sur ce sujet , sans pourtant oser dire comme eus, que l'amour de Dieu, absolument parlant, n'est point nécessaire pour la justification du pécheur. Mon trère le chanoine applaudissait des yeux et du geste à chaque mot qu'il disait, témoignant être ravi de sa doctrine et de son énonciation. Pour moi, je suis demeuré
' VEpUre sur V Amour de Dieu.
'■'■ C'était au coUe'ge des Jésuites à Lyon.
TROISIEME IIECUEIL. 343
assez froid cl assez immobile. Et enfin , lorsqu'il a été las de parler, Je lui ai dit que j'avais été fort surpris qu'on m'eût prêté des charités auprès de lui , et qu'on lui eût donné à entendre qvxe j'avais fait un ouvrage contre les Jésuites ; que ce serait une chose bien étrange si soutenir qv\'on doit aimer Dieu s'appelait écrire contre les Jésuites ; que mon frère avait apporté avec lui vingt passages de dix ou douze de leurs plus fameux écrivains , qui soutenaient qu'on doit nécessairement aimer Dieu , et en des termes beaucoup plus forts que ceux qvù étaient dans mes vers ; que j'avais si peu songé à écrire contre sa Société, que les premiers à qui j'avais lu mon ouvrage , c'étaient six Jésuites des plus célèbres , qui m'avaient tous dit unanimement qu'un chrétien ne pouvait pas avoir d'autres sentimeûs sur l'amovir de Dieu , que ceux que j'avais mis en rimes ; qu'ensuite j'avais brigué de le lire à M. l'archevêque de Paris ' , qui en avait paru transporté , aussi-bien que M. de Meaux ; que néanmoins, si sa révérence croyait mon ouvrage périlleux , je venais présentement pour le lui lire, afin qu'il m'instruisît de mes fautes ; que je lui faisais donc le même compliment qvie j'avais fait à M. l'Archevêque, lorsque je le lui récitai, qui était que je ne venais pas pour être loué , mais pour être approuvé ; que je le priais donc de me prêter une vive
■ Louis-Antoine de Noailles , qui avait passe' à ce siège en
attention , et de trouver bon même que je lui re'pétasse beaucoup d'endroits. Il a fort loué mon dessein , et je lui ai lu mon Epitre avec toute la force et toute l'harmonie que j'ai pu. J'oubliais que je lui ai dit encore auparavant une chose qui l'a assez étonné ; c'est à savoir , que je prétendais n'avoir proprement fait autre chose, dans mon ouvrage , que mettre en rimes la doctrine qu'il venait de nous débiter , et que je croyais que lui-même n'en pourrait pas disconvenir. Mais, pour en revenir au récit de ma pièce, croiriez-vous , Monsieur, que' j'ai tenu parole au bon Père, et qu'à la réserve des deux objections qu'il vous avait déjà faites , il n'a fait que s'écrier : Pulchrè ^ benè ^ rectè ! Cela est vrai , cela est indubitable, voilà qui est merveilleux : il faut lire cela au Roi : répé Lez-moi encore cet endroit : est-ce là ce que M. Racine ma lu? Il a été surtout extrêmement frappé de ces vers que vous lui aviez passés , et que je lui ai récités avec toute l'énergie dont je suis capable.
Cependant on ne voit que docteurs, même austèics, Qui, les semant partout, s'en vont pieusement, De toute piété, etc.
'Il est vrai que je me suis avisé heureusement d'insérer dans mon Epitre huit vers que vous n'avez pas approuvés , et que mon frère juge très à propos d'y rétablir. IjCs voici ; c'est ensuite de ce vers.
Oui , dites-vous ; allez , vous l'aimez , croyez-moi. Écoutez la leçon que lui-même il nous donne.
Qui m'aime ? C'est celui qui fait ce que j'ordonne. Faites-Je donc; et, sûr qu'il nous veut sauver tous, Ne vous alarmez point pour quelques vains de'goûts Qu'en sa ferveur souvent la plus sainte ame e'prou\»c. Courez toujours à lui ; qui le cherche le trouve ; Et plus de votre cœur il paraît s'écarter, Plus par vos actions songez à l'arrêter.
11 m'a fait redire trois fois ces huit vers. Mais je ne saurais vous exprimer avec quelle joie , quels éclats de rire, il a entendu la prosopopée. Enfin, j'ai si bien échauffé le révérend Père, qvie, sans vuie visite que dans ce tems-là monsieur son frère ' lui est venu rendre , il ne nous laissait point partir que je ne lui eusse récité aussi les deux pièces de ma façon, que vous avez lues au Roi. Encore ne nous a- t-il laissé partir qu'à la charge que nous Tirions voir à sa maison de campagne ; et il s'est chargé de nous faire avertir du jour où novis l'y pourrions trouver sevil. Vous voyez donc , Monsieur , que , si je ne suis bon poëte, il faut que je sois bon récitateur.
Après avoir quitté le Père de la Chaise , nous avons été voir le Père Gaillard =*, à qui j'ai aussi , comme vous pouvez penser , récité VEpître. Je ne vous dirai point les louanges ovUrées qu'il m'a données. Il m'a traité
' Voyez la note 2 , pag. 256.
- Honoré Gaillard , je'suite, qui eut de la célébrité' comme prédicateur, et qui prêcha souvent devant le Roi.
34t) LETTRES DE RACINE,
dliomrae inspiré de Dieu , m'a dit qu'il n'y avait que des coquins qui pussent contredire mon opinion. Je l'ai fait ressouvenir du petit Père tliéologien ' , avec qui j'eus une prise chez M. de Lamoignon. Il m'a dit que ce théologien était le dernier des hommes ; que si sa Société avait à être fâchée , ce n'était pas de mon ouvrage , mais de ce que des gens osaient dire que cet ouvrage était fait contre les Jésuites.
Je vous écris tout ceci à dix heures du soir au courant de la plume. Vous en ferez tel usage que vous jugerez à propos. Cependant je vous prie de retirer la copie que vous avez mise entre les mains de madame de Mainienon , afin que je lui en redonne une autre où l'ouvrage soit dans l'état où il doit demeurer. Je vous embrasse de tout mon cœur, et suis tout à vous.
' Boileau avait eu , chez le président de Lamoignon , une dispute vive avec un religieux augustin sur ce sujet de V Amour de Dieu , et dans la dispute il avait employé contre son adversaire la prosopopc'e qu'il a mise en vers dans son Epître
LETTRE XLIX
RACINE A BOILEAU, à Paris.
Fonlaintijieau, le 8 octoLie (1697)
Je vous demande pardon si j'ai été si long-tems sans vous faire réponse : mais j'ai vovilu , avant toutes choses , prendre un tems favorable pour recommander M. Manchon à M. de Barbesieux '. Je l'ai fait, et il m'a fort assuré qvi'il ferait son possible pour me témoigner la considération qu'il avait pour vous et pour moi. Il m'a paru que le nom de M. Manchon lui était assez inconnu ; et je me suis rappelé alors qu'il avait un autre nom , dont je ne me souvenais point du tout. J'ai eu recours à M. de la Chr pelle ' , qui m'a fait un Mémoire que je présenterai à M. de Barbesieux dès que je le verrai. Je lui ai dit que M. l'abbé de Louvois
^ Louis-François-Marie le Tellier , marquis de Barbesicu^i , aN'ail succédé au marquis de Louvois son père, quoiqu'à celfc époque il n'eût pas plus de vingt-trois ans.
- lienri de Besset de la Chapelle , fils de celui dont nous avons parié, page 207. Il avait été conseiller aux requêtes à ÎVi<;lz, et il a rempli jusqu'en 1715 la place de premier commis de la IMaison du Roi.
^ Camille If TclHer, abbé de Louvois, frère de Barbe-^ieui
voudrait bien joindre ses prières aux nôtres , et je crois qu'il n'y aura point de mal qu'il lui en écrive un mot.
Je suis bien aise que vous ayez donné voire Epitre ' à M. de Meaux , et que M. de Paris soit disposé à vous donner une approbation authentique. Vous serez surpris quand je vous dirai que je n'ai point encore rencontré M. de Meaux , quoiqu'il soit ici ; mais je ne vais guère aux heures où il va chez le Roi , c'est-àdire au lever et au coucher ; d'ailleurs , la pluie , presque continuelle, empêche qu'on ne se promène dans les cours et dans les jardins, qui sont les endroits où l'on a coutume de se rencontrer. Je sais seulement qu'il a présenté au Roi l'ordonnance de M. l'archevêque de Reims - contre les Jésuites. Elle m'a paru trèsforte , et il y explique très-nettement la doctrin^e de Molina avant delà condamner. Voilà, ce me semble, un rude coup pour les Jésuites. Il y a bien des gens qvii commencent à croire que leur crédit est fort baissé , puisqu'on les attaque si ouvertement. Au lieu que c'était à eux qu'on donnait autrefois des privilèges pour écrire
Il était alors âgé de vingt-deux ans. En 1706, il fut reçu d; l'Académie française.
' Celle sur V Amour de Dieu. Voyez la lettre précédente.
- Charles-Maurice le Tellier. Cette ordonnance est du i5 juillet 1697. « Elle fera du bruit et embarrassera le Roi, » dit madame de Maintçnon. (I^eitre à M. de Noaiiles, du 7 octobre
tout ce qu'ils voulaient, ils sont maintenant réduits à ne se défendre que par de petits libelles anonymes , pendant qvie les censures des évêques pleuventde tous côtés sur eus. Votre Epitre ne contribuera pas à les consoler ; et il me semble que vous n'avez rien perdu pour attendre , et qu'elle paraîtra fort à propos.
On a eu nouvelle aujourd'hui que M. le prince de Conti était arrivé en Pologne' ; mais ou n'en sait pas davantage , n'y ayant point encore de courrier qui soit venu de sa part. M. l'abbé Renandot voas en dira plus que je ne saurais vous en écrire.
Je n'ai pas fort avancé le Mémoire ■■ dont vous me parlez. Je crains même d'être entré dans des détails qui l'alongeront bien plus que je ne croyais. D'ailleurs , vous savez la dissipation de ce pays-ci. Pour m'achever, j'ai ma seconde fille à Meluu , qui prendra l'habit dans huit jours ^. J'ai fait deux voyages pour essayer
' Il fut élu roi de Pologne le 2- juin 1697, partit le 6 septembre suivant, et mouilla le 26 à la rade de Dantzick. Ses partisans lui ayant manque' de parole, la ville et les troupes s'opposèrent à son débarquement, et le 6 novembre il reprit la route de France.
^ Le Me'moire dont il s'agit ici n'est sans doute pas celui qu'il composa pour les religieuses de Port-Royal, attendu que l'affaire, pour laquelle le Mémoire sur Port-Royal fut t'crit, avait été terminée au mois de mars précédent de la même année 1797. C'est peut-être celui qui fut cause de sa disgrâce.
"' Sa seconde fille prit, à celte époque , l'habit de novice dans
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sayer de la d*' tourner de celle résolution , ou du moins pour obtenir d'elle qu'elle différât encore six mo's ; mais je l'ai li'ouvéeinébranlabîe. Je sovihaile qu'elle se trouve aussi heureuse dans ce nouvel étal , qu'elle a eu d'empressement pour y entrer. M. l'archevêque de Sens ' s'est offert de venir faire la cérémonie, et je n'ai pas osé refuser un tel honneur. J'ai écrit à M. Tabbé Boi leau * povir le prier d'y prêcher , et il a l'honnêteté de vouloir bien partir exprès de Versailles en poste pour me donner celte satisfaction. Vous jugez que tout cela caiuse assez d'embarras à im homme qui s'embarrasse aussi aisément que moi. Plaignez-moi un peu dans votre profond loisir d'Auleuil , et excusez si je n'ai pas été plus exact à vous mander des nouvelles. La paix ^ en a fourni d'assez considérables , et qui nous donneront assez de matière pour nous entretenir, quand j'aurai l'honneur de vous revoir. Ce sera , au plus tard , dans quinze jours ; car je partirai deux ou trois jours avant le départ du Roi. Je suis entièrement à vous.
le couvent des Ursulines de Melim ; elle fit profession à la fin de l'année suivante. Voyez dans le V«. recueil, lu lettre de Racine à sa tante de Port-Royal , du g novembre 1G98.
' C'e'tait Hardouin Fortin de la Iloguette , neveu de feu Beaumont de Pérefixe , archevêque de Paris.
^ L'abbe' Boileau de Beaulieu , dont il est fjuestion à la page 338. On le distinguait aussi par le nom de Boileau-Bontems.
^ Celle de Riswick, concfue le 20 septembre avec l'Espagne, l'Angleterre et la Hollande , et le 3o octobre avec l'Empereur,
TROISIÈME RECUEIL. 35l
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RACINE A BOILEAU
Paris , ce lundi 30 janvier (16^8).
J 'ai reçu une lettre de la Mère abbesse de Port-Royal ' , qui me cbarge de vous faire mille remercîmens de vos Epures que je lui ai envoyées de votre part. On y est cliarmé , et de V Epure de l'Amour de Dieu , et de la manière dont vous parlez de M. Arnauld. On voudrait même que ces Epîtres fussent imprimées en plus petit volume. Ma fille aînée , à qui je les ai aussi envoyées * , a été transportée de joie de ce que vous vous souvenez encore d'elle. Je pars dans ce moment pour Versailles, d'où je ne reviendrai que samedi. J'ai laissé h ma femme ma quittance pour recevoir ma pension d bomme de lettres ; je vous prie de l'avertir du jour que vous irez cbez M. Gruyn ^ ; elle vous ira prendre, et vous mènera dans son carrosse.
' C'était la Mère Agnès de Sainte-Thccle , tante de Racine.
^ Sa fille aine'e e'iail alors à Port-Royal. Voyez la lettre à son fils, du 5 février 1698.
^ L'un des tre'soriers des deniers royaux. Ils e'taierft alors au nombre de trois. Les deux autres e'taient MM. de Turme'nies et de Montargis.
J'ai eu (les nouvelles de mon fils par M. l'archevêque de Cambrai , qui me mande qu'il l'a vu à Cambrai jeudi dernier ' , et qu'il a été fort content de l'entretien qu'il a eu avec lui. Je suis à vous de tout mon cœur.
' Jean-Baptiste Racine, gentilhomme ordinaire en survivance de son père , avait reçu de M. de Torcy , ministre des affaires étrangères, une mission pour se rendre à la Haye près de INI. de Bonrepaux, ambassadeur de France , et il était parti vers le liJ janvier pour celte destination. Il était le 17 à Cambrai.