‹ Œuvres complètes de Jean Racine (volume 2)Chapitre 2 sur 32 · SIEUR · texte numérisé non relu

SIEUR

Il m'est sans doute très-honorable de me voir à la tête de cette célèbre compagnie , et je dois beaucoup au hasard de m'avoir mis dans une place où le mérite ne m'aïu'ait jamais élevé. Mais cet honneur, si grand par lui-même , me devient , je l'avoue , encore plus considérable quand je songe que la première fonction

' Jarqiies-Nicolas Colbert, le deuxième des fils du IMiiiislre, fut reçu à l'Académie française, à la place de Jacques Esprit, le 3o octobre 1678. Il e'tait âgé de vingt- quatre ans, et n'était encore que docteur de Sorbonne. En 1680 il futnornmé coadjiilcur de Rouen.

(i DISCOUIIS.

que J'ai à faire dans la place où je suis , c'est lîc vous expliquer les senlimens que rAcadémie a pour vous.

\ ous croyez lui devoir des remercîmens pour Thonncur que vous dites qu'elle vous a fait ; mais elle a aussi des grâces à vous rendre ; elle vous est obligée , non-seulement de l'honneur que vous lui faites , mais encore de celui que vous avez déjà fait à toute la république des lettres.

Oui, RIonsieur , nous savons combien elles vous sont redevables. Il y a long-tems que FAcadéniie a les yv\.}\ sur vous ; aucune de vos démarcbes ne lui a été inconnue ; vous portez un nom que trop de raisons ont rendu sacré pour les gens de lettres : tout ce qui rej;arde votre illustre maison ne leur saurait plus être ni inconnu ni indifférent.

Nous avons considéré avec attention les progrès que TOUS avez faits dans les sciences; mais si vous aviez excité d'aljord notre curiosité , vous n'avez guères tardé a exciter notre admiration. Et quels applaudissemens n'a-t-oii point donnés à celte excellente j)bilosophie que TOUS avez publiqu'^ment enseignée':' Au lieu de quelques termes b.;rbares , de quelques frivoles questions que l'on avait accoutumé d'entendre dans les écoles, vous y avez fait entendre de solides vérités , les plus beaux secrets de la nature , les plus importans principes de la mél.'iphysique. Non , Monsieur , vous ne vous êtes point borné à suivre une route ordinaire , vous ne vous êtes point contenté de l'écorce de la phi-

îosopbie , vous eu avez approfondi tous les secrets ; vous avez rassemblé ce que les anciens et les modernes avaient de solide et d'ingénieux. ; vous avez parcouru tous les siècles pour nous en rapporter les découvertes : l'oserai-je dire ? vous avez fait connaître , dans les écoles , Aristote même , dont on n'y voit souvent que le fantôme.

Cependant cette savante philosophie n'a été pour vous qu'un passage pour vous élever à une plus noble science, je veux dire, à la science de la religion. Et quels progrès n'avez-vous point faits dans cette étude sacrée T Avec quelles marques d'estime la plus fameuse Faculté de l'Univej'S vous a-t-elle adopté , vous a-l-elle associé dans son corps ! L'Académie a pris part à touj vos honneurs ; elle applaudissait à vos célèbres actions ; mais , Monsieur , depuis qu'elle vous a vu monter en chaire , qu'elle vous a entendu prêcher les vérités de rÉvangile non-seulement avec toute la force de l'éloquence , mais même avec toute la justesse et toute la politesse de notre langue , alors l'Académie ne s'est plus contentée de vous admirer , elle a jvigé que vous lui étiez nécessaire. Elle vous a choisi , elle vous a nommé pour remplir la première place qu'elle a pu donner. Oui , Monsieur , elle vous a choisi ; car (nous voulons bien qu'on le sache) ce n'est point la brigue, ce ne sont point les sollicitations qui ouvrent les portes de 1 Académie ; elle va elle-même au-devant du mérite ; elle lui épargne l'embarras de se venir offrir ; elle

clierclie les sujets qui lui sont propres. Et qui pouvait lui être plus propre que vous ? Qui pouvait mieux nous seconder dans le dessein que nous nous sommes tous proposé de travailler à immortaliser les grandes actions de notre auguste protecteur ? Qui pouvait mieux nous aider à célébrer ce prodigieux nombre d'exploits dont la grandeur nous accable pour ainsi dire , et nous met dans l'impuissance de les exprimer? Il nous faut des années entières pour écrire dignement une seule de ses ations.

Cependant cliaquc année, chaque mois, chaque Journée même, nous pi'ésenle une foule de nouveaux miracles. Etonnés de tant de triomphes, nous pensions quela guerre .'ivait porté sa gloire au plus haut point où elle pouvait monter. En effet, après tant de provinces si rapidement conquises , tant de batailles gagnées , les places emportées d'assaut, les villes sauvées du pillage, et toutes ces grandes actions dont vous nous avez fait une si vive peinture , aurait-on pu s'imaginer que cette gloire dût encore croître? Lapaixqu'il vient de donner à l'Europe, nous présente quelque chose de plus gx'and encore que tout ce qu'il a fait dans la guerre. Je n'ai garde d'entreprendre ici de faire l'éloge de ce héros , après l'éloquent discours que vous venez de nous faire entendre. Non-seulement nous y avons reconnu lélévation de votre esprit , la sublimité de vos pensées , mais on y voit briller surtout ce zèle pour votre Prince, cl celle ardente passion pour sa gloire , qui est la

DISCOURS. g

marque si particulière à laquelle on reconnaît toute votre illustre famille. Tandis que le chef de la maison , rempli de ce noble zèle , ne donne point de relâche à son infatigable ge'nie , tandis qu'il jette un œil pénétrant Jusques dans les moindres besoins de l'Etat , avec quelle ardeur, quelle vigilance ses en fans , ses frères , ses neveux , tout ce qui lui ap])artient , s'emprcsse-t-il à le soulager, à le seconder ! L*mi travaille heureusement à soutenir la gloire de la navigation , l'autre se signale dans les premiers emplois de la guerre , l'autre donne tous ses soins à la paix , et renverse tous les obstacles que quelques désespérés voulaient apporter à ce gi-and ouvrage '. Je ne finirais point si Je vous mettais devant les yeux tout ce qu'il j a d'illustre dans votre maison. Vous entrez, Monsieur , dans une Compagnie que vous trouverez pleine de ce même esprit , de ce même zèle ; car , je le répète encore , nous sommes tous rivaux dans la passion de contribuer en quelque chose à la gloire d'un si grand Piince : chacun y emploie les différens talens

' Jean-Baptiste Coibert , marquis de Seignelay , secrétaire d'Etat en survivance, chargé du délai! de la marine. C'était le frère aîné du récipiendaire. — Edouard -François Coibert, comte de Maulevrier, lieutenant-général des armées depuis 1676. — Charles Colberf , marquis de Croissy, l'un des plénipotentiaires pour la paix de Ninic'gue. Ces deux derniers étaient frères du Ministre.

lO DISCOURS.

que la nature lui a donnés , e4. ce travail même qui nous est commun , ce Dictionnaire qui de soî-mcrae semble une occupation si sèclie et si épineuse , nous y travaillons avec plaisir : tous les mots de la langue , toutes les syllabes nous paraissent précieuses , parce que nous les regardons comme autant d'instrumens qui doivent servir à la gloire de notre auguste protecteur.

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