‹ Œuvres complètes de Jean Racine (volume 2)Chapitre 3 sur 32 · DE MM. CORNEILLE ET BERGEREÏ · texte numérisé non relu

DE MM. CORNEILLE ET BERGEREÏ

ESSIEURS

Il n'est pas besoin de dire ici conil)ien rAcadëinie a été sensible aux deux pertes considéi^ables qu'elle a faites presque en même tems , et dont elle serait inconsolable si , par le choix qu'elle a fait de ■vous, elle ne les voyait aujourd'hui heureusement réparées.

* Le a janvier i685, TAcadeiTiie française reçut Thom.ts Cornciile à la place de Pierre Corneille son frère; et le même jour la place àe Geraud de Cordemoi, lecteur du Dauphin fils de Louis XIV, et auteur d'une Histoire générale de France (qui ne fut impri'.nee qu'en i685 , un an après la mort de l'aulenr) , fut remplie par Jean-Louis Bergeref, ancien avocat-général, secre'taire de la chambre et du cabinet du Roi , moi;l en i6q/f.

Elle a l'OgarcL' la ï)\oyt de M. Corneille comme un c!es plus rudes coups (jiîi la put frapper ; car bleu que, depuis un an , une longue maladie nous eût privés de sa présence , et que nous eussions perdu en quelque sorte l'espérance de le revoir jamais dans nos assemblées , toutefois il vivait , et l'Académie , dont il était le do^en , avait au moins la consolation de voir, dans la liste où sont les noms de tous ceux qui la composent , de Toir, dis-je , immédiatement au dessous du nom sacrd de son auguste protecteur, le fameux nom de Corneille.

Et qui d'entre nous ne s'applaudirait pas en luimême , et ne ressentirait pas un secret plaisir d'avoir pour confrère un bomme de ce mérite ;' Vous , Monsieur, qui non soulement étiez son frère , mais qui avez rourn long-tems une même carrière avec lui , vous savez les obligations que lui a noire poésie ; vous savez en quel état se trouvait la scène française lorsqu II commença à travailler. Quel désordre ! quelle irrégularité ! Nul goût , nulle connaissance des véritables beautés du tbéâtre. Les auteurs aussi ignorans que les spectateurs; la plupart des sujets extravagans et dénués de vraisemblance , point de mœurs , point de caractères; la diction encore plus vicieuse que l'action, et dont les pointes et de misérables jeux de mots fal-

Bergerct n'elait point commis des finances, comme il est dit dans l'Eloge du Prtbident Cousin , par d'AIcmberl ; i] tla t premier commis des affaires e'frangcres sous le ministère de M. de Crojssy.

DISCOURS. j3

salent le principal ornement; ^n vin mot, toutCMp ' règles cle l'art , celles même de l'honnêteté et de là bienséance partout violées.

Dans cette enfance , ou , pour mieux dire , dans ce cliaos du poëme dramatique parmi nous,Totre illustre frère, après avoir quelque tems cherché le bon chemin et lutté , si je l'ose ainsi dire , contre le mauvais goût de son siècle , enfin , inspiré d'un génie extraordinaire et aidé de la lectvire des Anciens', fit voir sur la scène la raison , mais la raison accompagnée de toute la pompe , de tous les ornemens dont notre langue est capable , accorda heureusement la vraiseml)Iance et le merveilleux , et laissa bien loin derrière lui tout ce qu'il avait de rivaux , dont la plupart , désespérant de l'atteindre , et n'osant plus entreprendre de lui disputer le prix , se bornèrent à combattre la voix publique déclarée pour lui , et essayèrent en vain , par leurs discours et par leurs frivoles critiques , de rabaisser un mérite qu'il ne pouvaient égaler.

La scène retentit encore des acclamations qu'excitèrent à leur naissance le Cid , Horace, Cinna, et Pompée^ tous ces chefs-d'oeuvre représentés depuis sur tant de théâtres , traduits en tant de langues , et qui vivront à jamais dans la bouche des hommes. A dire le vrai , où trouvera-t-on un poète qui ait possédé à la fois tant de grands talens , tant d'excellentes parties, l'art, la force, le Jugement, l'esprit? Quelle noblesse, quelle économie dans les sujets ! Quelle véhémence

jA DISCOUUS.

vas les passions! Quelle graTité dans les senlimens î Quelle dignité , et en même tems quelle prodigieuse variété dans les caractères I Combien de rois, de princes , de héros de toute nations nous a-t-il représentés, toujours tels qu'ils doivent être, toujours unifonnes avec eux-mêmes , et jamais ne se ressemblaut les uns aux autres ! Parmi tout cela, une magnificence d'expression proportionnée aux Maîtres du monde qu'ilfait souvent parler, capable néanmoins de s abaisser quand il veut , et de descendre jusqu'aux, plus simples naïvetés du comique , où il est encore inimitable. Enfin, ce aui lui est surtout particvdier . une certaine force, une certaine élévation qui surprend, qui enlève et qui rend jusqu'à ses défauts , si on Im en peut reprocher quelques-uns , plus estimables que les vertus des autres : personnage véritablement né pour la gloire de son pavs ; comparable . je ne dis pas à tout ce que l'ancienne Rome a eu d'excellens poètes tragiques . puisquelle confesse elle-même qu'en ce genre elle n'a pas été fort heureuse , mais aux Eschyle . aux Sophocle , aux Euripide, dont la fameuse Athènes ne s'honore pas moins cpie des Thémistocle , des Périclès , des Alcibiade, qui vivaient en même tems qu'eux.

Oui, Monsieur . que l'ignorance rabaisse tant qu'elle voudra l'élotpience et la poésie , et traite les habiles écrivains de gens inutiles dans les Etats , nous ne craindrons point de le dire à l'avantage des Lettres et de ce corps fameux dont vous faites maintenant partie,

DISCOURS. j5

tlii moment que des esprits sublimes, passant de Lie-, loin los bornes communes, se distinguent, s'immortalisent par des clic fs-d'œuvre, comme ceus.d'î M. votre frère, quelque étrange inégalité que, durant leur vie, la fortune mette entre eux et les plus grands béros , après leur mort cette différence cesse. lia postérité, qui se plaît, qui s'instruit dans les ouvrages qu'ils lui ont laissés, ne fait point de difficulté de les égaler à tout ce qu'il y a de plus considérable parmi les bommes , fait marcber de pair l'excellent poëte et le grand capitaine. liC môme siècle qui se glorifie aujourd'hui d avoir produit Auguste , ne se glorifie guères moins d'avoir produit Horace et Virgile. Ainsi , lorsque dans les âges suivans on parlera avec ctonneraenl des victoires prodigieuses et de tontes les grandes cboses qui rendront notre siècle l'admiration de tous les siècles ."i venir, Corneille, n'en doutons point, Corneille tiendra sa place parmi toutes ces merveilles. La France se souviendra avec plaisir , que, sous le règne du plus grand de ses Rois , a fleuri le plus grand de ses poètes. On croira même ajouter quelque chose à la gloire de notre auguste Monarque lorsqu'on dira qu'il a estimé, qu'il a honoré de ses bienfaits cet excellent génie; que même, deux jours avant sa mort , et lorsqu'il ne hii restait plus qu'un ra^on de C(mnaissance, il lui envoya encore des marques de sa libéralité ' , et qu'enfin les dernières

' Le Rranrl Corneille, dans ses derniers nioincns, nianquaif

l6 DISCOURS.

j^aroles de Corneille ont été des rcmercîmens pour Louis le Grand.

Yoilà , Monsieur , comme la postérité parlera de votre illustre frère ; voilà une partie des excellentes qualités <[ui l'ont fait connaître à toute l'Europe. Il eu avait d'autres qui, bien que moins éclatantes aux yeux du public , ne sont peut-être pas moins dignes de nos louanges, je veux dire, homme de probité et de piété, bon père de famille, bon parent, bon ami. Vous le savez , vous qui avez toujours été uni avec lui d'une amitié qu'aucun intérêt, non pas même aucune émulation pour la gloire , n'a pu altérer. Mais ce qui nous touche de plus près, c'est qu'il était encore un trèsbon académicien ; il aimait , il cultivait nos exercices ; il y apportait surtout cet esprit de douceur, d'égalité, de déférence même si nécessaire pour entretenir l'union dans les compagnies. Ij'a-t-on jamais vu se préférer à aucun de ses confrères ? L'a-t-on jamais vu vouloir tirer ici aucun avantage des applaudissemens qu'il recevait dans le public ? Au contraire , après avoir paru en maître, et, pour ainsi dire, régné sur la scène, il venait, disciple docile, chercher à s'instruire dans

absolument d'argent. Boileau en fut instruit; il en parla avec chaleur à madame de Monlespan , à Louvois , au Roi même, qui envoya sur-le-champ deux cents louis d'or au malade. Cet argent fut porté par Bcssef de la Chapelle, inspecteur des beauxarts, ami particulier de lîoileau ct.de Racine.

nos assemblées, laissait, pour me servir de ses propres termes , laissait ses lauriers à la porte de l'Académie , toujours prêt à soumettre son opinion à l'avis d'autrui , et , de tous tant que nous sommes , le plus modeste à parler , à prononcer , je dis même sur des matières de poésie.

Vous auriez pu , bien mieux que moi , Monsievir , lui rendre ici les justes honneurs quil mérite , si vous n'eussiez peut-être appréhendé , avec raison , qvi'en faisant l'éloge d'un frère avec qui vous avez d'ailleurs tant de conformité , il ne semblât que vous faisiez votre propre éloge. C'est cette conformité que nous avons tous eue en vue lorsque, tout d'une voix, nous vous avons appelé pour remplir sa place , persuadés que nous sommes que nous retrouverons en vous , nonseulement son nom , scn même esprit, son même enthousiasme , mais encore sa même modestie , sa même vertu , son même zèle pour l'Académie.

Je m'aperçois qu'en parlant de modestie, de vertu et des autres qualités propres pour l'Académie, tovit le monde songe ici avec douleur à l'autre perte que nous avons faite, je veux dire à la mort du savant M. de Cordemoy , qui, avec tant d'autres talens, possédait au souverain degré toutes les parties d'un véritable académicien ; sage , exact , laborieux , et qui , si la mort ne l'eut point ravi au milieu de son travail , allait peut-être porter l'histoire aussi loin que M. Corneille a porté la tragédie. Mais , après tout ce que vous

l8 DISCOURS.

p^ez dit sur son sujet , vous. Monsieur', qui, par l'éloquent discours que vous venez de faire, vous êtes montré si digne de lui succéder , je n'ai garde de vouloir entreprendre un éloge qui , sans rien ajouter à sa louange , ne ferait qu'affaiblir l'idée que vous avez donnée de son mérite.

Nous avons perdu en lui un homme qui , après avoir donné au barreau une partie de sa vie , s'était depuis appliqué tout entier à l'étude de notre ancienne histoire. Nous lui avons choisi pour successeur un homme qui , après avoir été assez long-tems l'organe d'un Parlement célèbi'e, a été appelé à un des plus importans emplois de l'État, et qui, avec une connaissance exacte , et de l'histoire , et de tous les bons livres , nous apporte encore quelque chose de bien p]us utile et de bien plus considérable pour nous , je Tcux dire, la connaissance parfaite de la merveilleuse histoire de notre protecteur.

Eh! qui pourra mieux que vous nous aider à parler dc tant de ;^rands événemens, dont les motifs et les principaux ressorts ont été si souvent confiés à votre fidélité, à voire sagesse ? Qui sait mieux à fond tout ce qui s'est passé de mémorable dans les Cours étrangères , les traités , les alliances , et enfin toutes les importantes négociations qui, sous son règne, ont donné le branle à toute l'Europe?

' L'orateur s'adresse ici à Bergeret.

DISCOURS. Itj

Toutefois, disons la vérité, Monsieur, la voie de la négociation est bien courte sous un Prince qui , ayant toujours de son côté la puissance et la raison , n'a besoin , pour faire exécuter ses volontés , que de les déclarer. Autrefois la France , trop facile à se laisser surprendre par les artifices de ses voisins, autant qu'elle était heureuse et redoutable dans la guerre, autant passait-elle povir infortunée dans les accommodemens. L'Espagne surtout , l'Espagne , son orgueilleuse ennemie , se vante de n'avoir jamais signé , même au plus fort de nos prospérités , que des traités avantageux, et de regagner souvent par un trait de plume ce qu'elle avait perdu en plusieurs canipagnes. Que lui sert maintenant cette adi'oite politique dont elle faisait tant de vanité ? Avec quel étonnement l'Europe a-t-elle vu , dès les premières démarches du Roi , cette superbe nation contrainte de venir jusques dans le Louvre recounaître publiquement son infériorité, et nous abandonner depuis , par des traités solennels , tant de places si fameuses, tant de grandes provinces, celles même dont ses Rois empruntaient leurs plus glorieux titres ! Comment s'est fait ce changement ? Est-ce par une longue suite de négociations traînées ? Est-ce par la dextérité de nos Ministres dans les pays étrangers ? Eux-mêmes confessent que le Roi fait tout, voit tout dans les Cours où il les envoie, et qu'ils n'ont tjut au plus que l'embarr.is d'y faire entendre avec dignité ce q'.i'il leur a dicté avec sagesse.

Qui l'eût dit , au commencement de l'année dernière et dans cette même saison où nous sommes, lorsqu'on voyait de toutes parts tant de haines éclater , tant de ligues se former , et cet esprit de discorde et de défiance qui soufflait 1? guerre aux quatre coins de l'Europe ; qui l'eût dit , qu'avant la fin du priutems tout serait calme? Quelle apparence de pouvoir dissiper sitôt tant de ligues ? Comment accorder tant d'intérêts si contraires ? Comment calmer cette foule d'Etats et de Princes , bien plus irrités de noti'e puissance , que des mauvais traitemens qu'ils prétendaient avoir reçus? ]N'eût-on pas cru que vingt années de conférences ne suffiraient pas pour terminer toutes ces querelles ? La diète d'Allemagne , qui n'en devait examiner qu'une partie , depuis trois ans qu'elle y était appli- ' quée , n'en était encore qu'aux préliminaires. Le Roi cependant, pour le bien de la chrétienté, avait résolu, dans son cabinet, qvi'il n'y eût plus de guerre. La veille qu'il doit partir povir se mettre a la tête d'une de ses années , il ti'ace six lignes , et les envoie à son ambassadeur à la Haye. Là-dessus les Provinces délibèrent , les Ministres des hauts alliés s'assemblent ; tout s'agile , tout se remue ; les uns ne veulent rien céder de ce qu'on leur demande ; les autres redemandent ce qu'on leur a pris, et tous ont résolu de ne poiut poser les armes. Mais lui , qui sait bien ce qui en doit arriver, ne semble pas même prêter d'attention à leurs assemblées, et, comme le Jupiter d'Homère, après

avoir envoyé la terreur parmi ses ennemis, tournant les yeux vers les autres endroits qui ont besoin de ses regards , d'un côté il fait prendre Luxembourg , de l'autre il s'avance lui-même aux portes de Mons j ici il envoie des généraux à ses alliés ; là il fait foudroyer Gênes; il force Alger à lui demander pardon ; il s'applique même à régler le dedans de son royaume , à soulager ses peuples, à les faire Jouir par avance des fruits de la paix ; et enfin , comme il l'avait prévu , il voit ses ennemis , après bien des conférences , bien des projets, bien des plaintes inutiles, contraints d'accepter ces mêmes conditions qu'il leur a offertes , sans avoir pu en rien retranclier, y rien ajouter, ou, pour mieux dire, sans avoir pu, avec tous leurs efforts , s'écarter d'un seul pas du cercle étroit qu'il lui avait plu de levxr tracer '.

Quel avantage pour tous tant que nous sommes , Messieurs , qui , chacun selon nos différens talens , avons entrepris de célébrer tant de grandes clioses ! Vous n'aurez point , pour les mettre en jour , à discuter , avec des fatigues incroyables , une foule d'intrigues difficiles à développer ; vous n'aurez pas même à fouiller dans le cabinet de ses ennemis. Leur mauvaise volonté , leur impuissance , leur douleur est publique à toute la terre. Vous n'aurez point à craindre

' Tt('ve de Vingt aus signJe à Ratisbonne, au mois d'août 1684, entre la France , rE:;pDgne et l'Empire.

enfin tous ces longs détails de chicanes ennuyeuses qui sèchent l'esprit de l'écrivain , et qui jettent tant de langueur dans la plupart des histoires modernes , où le lecteur , qui cherchait des faits , ne trouvant que des paroles , sent mourir à chaque pas son attention , et perd de vue le fd des événemens. Dans rhlsloli-e du Roi , tout vit , tout marche , tout est en action ; il ne faut que le suivre si l'on peut , et le bien étudier lui seul. C'est un enchaînement continuel de faits merveilleux que lui-même commence , que lui-même achève , aussi clairs , aussi intelligibles quand ils sont exécutés, qu'impénétrables avant rexécution. En vm mot , le miracle suit de près un autre miracle : l'allention est toujours vive, l'admiration toujours tendue, et l'on n'e^t pas moins frappé de la grandeur et de la promptitude avec laquelle se fait la paix., que de la rapidité avec laquelle se font les conquêtes.

Heureux ceux qui, comme vous, Monsieur, ont l'honneur d'approcher de près ce grand Prince, et qui, après l'avoir contemplé , avec le reste du monde , dans ces importautes occasions où il fait le destin de toute la terre, peuvent encore le contempler dans son particulier , et létudlcr dans les moindres actions de sa vie , non moins grand , non moins héros , non moins admirable , que plein d'équité , plein d'humanité , toujours tranquille , toujours maître de lui , sans inégalité , sans faiblesse, et enfin le plus sage et le plus parfait de tous les hommes !

Page 1