PAR M. L'ABBÉ COLBERT
COADJUTEUR DE ROUEÎ^'.
OIRE,
Le Clergé de France , qui ne s'approcliait autrefois de ses Souverains qiie pour leur retracer de tristes images de la Religion opprimée et gémissante , vient aujourd'hui , la reconnaissance et la Joie dans le cœur , faire paraître à Votre Majesté cette même Religion toute couverte de la gloire qu'elle tient de votre piélé '.
Elle a paru , dvirant plus d'un siècle , sur le penchant de sa ruine : on l'a vue déchirée par ses propres enfans , trahie par ceux qui devaient la soutenir et la
* Voyez la note , page 5 de ce volume.
" Le principal objet de ce discours étal; de remercier Louis XIV de l'édit du aa octobre i685, portant re'vocatlon de celui de Nantes,
défendre , en proie à ses plus cruels ennemis ; enfin , après une longue et funeste oppression , elle respira peu de tems avant votre naissance heureuse : avec vous elle commença de revivre , avec vous elle monta sur le troue. Nous comptons les années de son accroissement par les années de votre règne , et c'est sous le plus florissant Empire du monde, que novis la voyons aujourd hui plus florissante que jamais.
Si elle se souvient encore de ses troubles et de ses malheurs passés , ce n'est plus que pour mieux goûter le parfait bonheur dont vous la faites jouir; elle est sans agitation et sans crainte à Fombre de votre autorité ; elle est même, si j'ose ainsi dire, sans désirs, puisque votre zèle ne lui laisse pas le tems d'en former , et que voîre bonté va si souvent au-delà de ses souhaits.
Ce zèle ardent pour la foi , cette bonté paternelle dans tous les besoins de l'Eglise , qualités si rares dans les Princes , font , Sire , le véritable sujet de nog éloges.
Nous laissons à vos sujets assez d'autres vertus à admirer en vous. Les uns vous représenteront comme un ^ monarque bienfaisant, libéral, magnifique, fidèle dans y ses promesses, ferme et inflexible contre toute sorte d'injustice, droit et équitable jusqu'à prononcer contre ses propres intérêts , véi'itablement maître de ses peuples , et plus maître encore de lui-même.
Les autres vous représenteront comme un Roi tou-
jours sage et toujours victorieux , dont les impénétrables desseins sont plus tôt exécutés que connus ; qui ne règne pas seulement sur ses sujets par son autorité souveraine , mais sur son Conseil par la supériorité de son génie, mais sur les cœurs de ses voisins par la pénétration de son esprit, et par la sagesse dont il sait instruire ses Ministres ; qui, pouvant tout par luimême , sait se passer des plus grands hommes, et sans eux résoudre, entreprendre, exécuter ; qui donne la loi sur la mer aussi bien que sur la terre ; qui lance , quand il lui plaît , la foudre jusques sur les bords de l'Afrique ; qui sait à son gré humilier les nations superbes , et réduire des souverains à venir aux pieds de son trône reconnaître son pouvoir et implorer sa clémence '.
Vos ennemis mêmes, Sire, ne peuvent s'empêcher de louer vos actions héroïques; ils sont contraints d'avouer que rien n'est capable de vous résister , et le mérite du vainqueur adoucit en quelque sorte le malheur des vaincus.
Ce n'est pas à nous , Sire , à parler des progrès étonnans de vos armes triomphantes ; nous ne devons iias confondre l'éclat d'une valeur qui n'est que l'objet de l'admiration des hommes , avec ces œuvres saintes qui
' Le i5 mai t685 , le doge de Gênes, accompagne' de quatre sénateurs, e'tait venu faire ses soumissions à Louis XIV, en exécution du traité du 12 février précédent.
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sont en estime (levant Dieu, Le Clergé, Sire, s'alt.ichera surtout à louer ea vous cette piété qui , toujours attentive aux inléréls de la Religion , n'omet rien de ce qui peut être nécessaire pour la relever dans les lieux où elle est abattue , pour l'étendre au-delà des mers dans les lieux, où elle est inconnue , pour la faire triomplhpr dans l'un et l'autre monde.
Mais que dis-je :' l'Eglise ne doit-elle pas elle-même consacrer des victoires que vous avez si heureusement fait servir à la propagation de la foi et à l'extinction de l'hérésie ? Il semble que vous n'ayez comljaitu et triomphé que pour Dieu, et le fruit que vous avez tiré de la paix nous fait assez connaître quel était le principal but de vos victoires. C'est par ces victoires que vous avez établi cette redoutable puissance qui , tenant désormais vos voisins en bride , ôte aux hérétiques de votre royaume , et l'audace de se révolter , et l'espoir de se maintenir par de séditieux commerces avec les ennemis de l'Etat.
Si. c'eût été la seule ambition qui vous eût armé , jusqu'où n'auriez-vous point étendu votre Empire ? Vous vous êtes hâté de finir la guerre lorsque vous en pouviez tirer de plus grands avantages. Ne sait-ou pas que ce n'a été que par l'empressement que vous aviez de donner tous vos soins au progrès de la Religion? La conversion de tant d'ames engagées dans l'erreur vous a paru la plus belle de toutes les conquêtes, et le triomphe le plu> digne d'un Roi très-chrélien.
Mais quelle que soit votre puissance , elle avait en-core besoin du secours de votre bonté. C'est en gagnant le cœur des hérétiques , que vous doraptPz l'obstination de leur esprit; c'est par vos bienfaits que vous combattez leur endurcissement , et ils ne seraient peutêtre jamais rentrés dans le sein de l'Eglise par une autre voie , que par le chemin semé des fleurs que vous leur avez ouvert.
Aussi faut-il l'avouer, Sire , quelque intérêt que nous ayons à l'extinction de l'hérésie , notre joie l'emporterait peu sur notre douleur, si, pour surmonter cette hydre , une fâcheuse nécessité avait forcé votre «èle à recourir au fer et au feu , comme on a été obligé de faire dans les règnes précédens. Nous prendrions part à une guerre qui serait sainte , et nous en aurions quelque horreur, parce qu'elle serait sanglante; nous ferions des voeux, pour le succès de vos armes sacrées, mais nous ne verrions qu'avec tremblement les terribles exécutions dont le Dieu dr-s vengeances vous ferait l'instrument redoutable ; enfin , nous mêlerions nos vois aux acclamations publiques sur vos victoires , et nous gémirions en secret sur'un triomphe qui , avec la défaite des ennemis de l'Eglise , envelopperait la perte de nos frères.
Aujourd'hui donc que vous ne combattez l'orgueil de l'hérésie que par la douceur et par la sagesse du Gouvernementj que yos lois , soutenues de \os bienâiits, sont vos seules armes, et que les avantî^ges que
vous remportez ne sont clommageal)les qu'au de'mon de la révolte et du scliisme , nous n'avons que de pures actions de j^râces à rendre au Ciel , qui a inspiré à Votre iNIajeslé ces doux et sages moyens de vaincre l'erreur, et de pouvoir, en mêlant avec peu de sévérité beaucoup de grâces et de faveurs , ramener à l'Église ceux qui s'en trouvaient malheureusement séparés.
Nous le confessons , Sire, c'est à Votre Majesté seule que nous devrons bientôt le rétablissement entior de la foi de nos pères; aussi ne fallait-il pas que l'Etat vous devant déjà sou salut et sa gloire, l'Eglise dût à ini autre que vous sa victoire et son triomphe j sans cela , votre règne, que le Ciel a voulu qui fût uu règne de merveilles , avu-ait manqué de son plus bel ornement. On aurait bien dit un jour de Votre Majesté ce que l'Ecrilui'e dit de plusieurs grands Rois de Juda : Il a terrassé ses ennemis , et relevé la monarchie ; il a autorisé et réformé les lois ; il a fait régner la justice; mais on aurait ajouté ce que le Saint-Esprit reproche à ces Princes : Il n'a pas aboli les sacrifices qui se faisaient sur la montagne.
Que votre nom. Sire , sera éloigné de ce reproche î Ce que votre zèle a déjà fait, la postérité le regardera, toujours comme la source de vos prospérités et le comble de voire gloire.
Mais ce n'est pas au rétablissement des temples et des autels que se borne votre zèle : vous avez entre-! pris de faire revivre la piété et les bonnes mœurs , et
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c'est à quoi Votre Majesté travaille avec succès , autant par son exemple, que par ses ordres. C'est un lion neur maintenant de pratiquer la vertu, et si le vice n'est' pas tout-à-fait détruit , au moins est-il réduit à se cacher , et les voiles dont il se couvre épargnent aux gens de bien un fâcheux scandale , et sauvent les âmes faibles du péril d'une contagion funeste.
Ne pensons plus à ces jours de ténèbres , où la plupart de ceux qui étaient encore dans le sein de l'Eglise semblaient n'y être demeurés que pour l'outrager de plus près ; où les blasphèmes et les railleries de ce qu il y a de plus saint éclataient avec audace. Ces monstres d'infidélité ont disparu sous votre règne heureux ; et si les remontrances , tant de fois réitérées sur ce sujet , ne nous donnaient connaissance de ce désordre . nous l'ignorerions à jamais.
Qu'est devenu cet autre monstre produit par l'esprii de vengeance, toujours altéré du sang des hommes ,mais plus encore de celui de la Noblesse française? Nous n'avons qu'à le laisser dans l'oubli éternel où , depuis tant de tems, vous l'avez enseveli ; vovis l'avez étouffé, tout indomptable qu'il paraissait '. Votre Majesté a su renverser les fausses maximes de l'honneur et de la honte , et avitant qu'une détestable erreur avait mis de fausse gloire à se venger , autant y aurait-il d'ignomi-
' Ln déclaration du mois d'août iGjg pour la répression des «liiels.
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nie à ne \ous pas obéir ; c'est ainsi que votre volonté seule l'empoi-te sur la coiUiune invétérée du mal , et sur le penchant criminel des hommes.
Le Clergé ne se dispose plus qii'à être le spectateuf de la fin de toutes vos saintes entreprises. Apres en avoir admiré de si heureux commencemens , il cesse d'user de remontrances ; s'il a encore quelques besoins, vous les connaissez, cela lui suffit. Il vient encore de ressentir en cette Assemblée d'insignes effets de Toire prot'^ction royale, et , persuadé que vous lui avez destiné vme longue suite de grâces dans d'autres tems , et avec les circonstances dont vous seul les savez si bien accompagner , il craindrait par ses demandes , ou de troubler l'ordre que votre sagesse y a établi , ou peutêtre démettre des bornes où votre zèle n'en a point mis.
L'unique affaire qui nous occupe, c'est l'obligation de rendre à Votre Majpsté de trcs-humbles actions de grâces. Apres un si juste devoir , assuré^ que nous sommes de votre piûss.mte protection , nous pouvons nous séparer sans inquiétude. Nous allons dans les provinces de votre royaume faire retentir les louanges que l'Eglise doit à votre zèle. Chaqvie Pasteur aura la joie de retroviver , par vos soins , son troujieau plus nombreux qu'il ne l'avait laissé, et chacun de nous redoublera ses vœux pour obtenir du Ciel qu'il redouble ses bénédictions en faveur d'un Prince qui se les attire par des actions si glorieuses el si utiles à la Religion.