‹ Œuvres complètes de Jean Racine (volume 2)Chapitre 9 sur 32 · CRITIQUE · texte numérisé non relu

CRITIQUE

DE l'ËPIÏRE précédente.

' Le Dîdionnuire de P Académie française paraît enfin. Ce mot , enfin , ne peut ici être dit qu'en deux sens : ou comme par un aveu de la lenteur de l'Acade'mie à travailler, ou comme par une espèce de vaine complaisance d'avoir pu venir à bout d'un si grand ouvrage. Or, dans l'un et dans l'autre sens, il est mal, parce qu'il n'est ici question, ni de s'accuser, ni de se vanter.

^ Sous les auspices de Votre Majesté. On dit bien agir sous les auspices, entreprendre, aclicver quelque chose sous les auspices d^un grand Prince , pour marquer que c'est par ses ordres que tout s'est fait ; que c'est son génie , son bonheur , qui ont influe sur tout. Mais parait sous les auspices ne se peut dire, à mon sens , que dans une occasion : ce serait si un auteur, n'ayant pas voulu, par modestie, .mettre un ouvrage au jour, venait à y être excité, et comme force' par les instances d'un grand Prince. Car alors on pourrait dire, avec fondement, que cet ouvrage parait au jour sous les auspices du Prince. Mais ici ii n'y a rien de semblable.

^ Et nous avons osé mettre à la tête de notre om>rage le noru auguste. Cette plirase, mettre le nom d'un Prince à la tel; d'un ouvrage, pour dire, lui dédier un ouvrage, me semble impropre, en ce qu'elle ne signifie point en effet ce qu'on veut lui faire

signifier. Le mol osrrmc semble aussi n'èlrc pas à propos en cet endroit. Car, en gênerai, bien loin que ce soit une hardiesse à qui que ce soit , de dédier un livre à un grand Prince, c'est au contraire une marque de respect, un acte d'hommage; et pour l'Acade'mie, à l'égard du Roi qui en est le protecteur, c'est un devoir, c'est une obligation indispensable.

* Queltjues soins t/ue nous ayons pris (fy rassembler tous les termes dont r hlo(/ucncc et la Poésie peuvent former V éloge des plus grands héros. De la façon dont ceci est énoncé, on peut croire que l'Académie, en faisant son Dictionnaire, n'a eu autre chose en vue que de recueillir les mots dont ou peut se servir dans un panégyrique , dans une ode , dans un pot'nic «jpique, ou que du moins, en rassemblant aussi tous les auti'es , elle ne l'a fait que par manière d'acquit : mais que pour ceuv (jui peuvent entrer dans l'éloge d'un grand Prince, elle y a Iravaillé avec tout un autre soin. Car c'est là ce qui résulte naturellement de la phrase dont il s'agit.

Que si on la veut prendre dans un sens plus étendu, et comme faisant ime figure qui , dans l'expression de la plus noble partie, comprend le tout, il y aura un autre inconvénient. C'est que tous les faiseurs de Dictionnaires seront aussi bien fondés que nous, à dire qu'ils ont pris soin de rassembler tous les termes dont on peut former l'éloge des plus grands héros.

II y a d'ailleurs une autre observation à faire là-dessus, c'est que les mots de jurer, blasphémer, voler, tuer, assassin, traître, crime , poison , inceste , etc. , ne sont pas moins dans le Dictionnaire de l'Académie , que ceux de régner, vaincre , triompher, libéral, magnanime, conquérant , valeur, gloire, sagesse, etc.; qu'ainsi on peut dire , avec le même fondement , que^ous avons pris soin de rassembler tous les termes dont on peut se servir pour faire les invectives les plus sanglantes et pour «lécrire les actions les plus abominables-

5 Tous les termes dont V Éloquence. Phrase louche par elle* même, et qui laisse en doute d'abord si on ne veut point dire tous les termes , F éloquence desquels.

6 Nous avouons , SiRE, que vous nous en avez fait sentir plus d'une fois et le défaut et la faiblesse. Ces raols-là, de la manière dont ils sont ranges, font tout un autre sens que celui qu'on a voulu leur donner. On a voulu dire que le Roi nous faisait sentir la faiblesse et la pauvreté de la langue; et cette phrase, tuiit au contraire , signifie qu'il nous a fait sentir le dt'faut et la faiblesse des héros.

' Lorsque notre zèle. Quand on a avance' une proposition, il faut que la preuve qu'on en donne ensuite, y ait un parfait rapport. Ainsi , après avoir dit que li- Roi nous a fait sentir plus d'une ^o\s, la faiblesse à^ la hmgue , il faudrait, pour le bien prouver , faire une espèce d't'numt'ration de diverses choses, en quoi il nous l'a fait sentir. Mais ici on ne parle que d'une seule ; et outre qu'en cela on manque à prouver suffisamment ce qu'on avait avancé, puisqu'une proposition générale ne saurait être prouve'e par un fait particulier, on donne de plus lieu de croire que ce n'est qu'à l'égard de ce fait particulier, qu'on a trouvé la langue trop faible.

^ Parier du secret impénétrable. Parler d'un secret , c'est le révéler, le divulguer; de sorte qu'on pourrait dire que, bien loin ((ue le zèle et le devoir engagent à parler du secret impénétrable des desseins d'uu Prince, ils obligent au contraire à n'en dire mot.

9 Ne répondaient pas à nos idées. Il faudrait, pour la justesse de la construction, ont mal répondu , puisque auparavant il y a nous ont engagés; ou bien, ce qui serait encore plus régulier : Toutes les fois que noire zèle ou notre devoir nous ont engagés. . • nous tivons trouvé que les mots . . . ne répondaient pas à nos idées» ^° Providence, Reconnaître que le terme de Providence n'ap-

pallient qu'a Uieu seul, ( t qu'il ne peut jamais être permis 3c donner aux hommes ce qui n'appartient qu'à Dieu , mais cependant dire en même tenis qu'on le donnerait s'il était permis de le donner, il y a en cela une contradiction d'idées, et cela se détruit de soi-même.

D'ailleurs, en disant : Et nous aurions osé, efc, s'il pouçait êlre permis , etc. , on marque une grande disposition à faire ia chose même que l'on reconnaît n'être pas permise. Je ne sais si je me trompe, mais cet endroit, à ce qu'il me semble, blesse la bienséance.

" Ce qui nous console. ^ oilà encore un endroit où l'expression fait tort au sens; car si l'Académie est vraiment touchée de ce qui regarde la gloire du Roi, ce ne doit pas être un sujet de consolation pour elle, de ce que les autres langues ne sont [las plus capables que la notre, de donner une juste ide'e des actions d'un si grand Prince. On ne peut avoir raison de s'exprimer de la sorte que quand on veut bien laisser voir qu'on n'agit que par émulation. Mais hors de là il est mal de dire qu'on se console de ne pouvoir pas bien faire, parce que d'autres ne peuvent pas faire mieux.

'^ C^cst (jue sur un pareil sujet les au'res langues n'auraient aucun avantage sur la nôtre. De ces deux sur, le premier est peut-être impropre ; car on ne dit pas avoir avantage sur çuel~ qu'un, sur quelque chose, mais^/7 quelque cliose. De plus, l'exactitude et la pureté du style ne souffrent pas qu'on mette dans un petit membre de période, deux suri\\x\ de'pendent tous deux d'un même re'gime.

" De brillant et de sublime dans leurs plus fameux panégyriques. A prendre le mot de panégyrique dans un sens étroit , cela n'irait pas loin. Ainsi je ne doute point que par les plus fameux panégyriques, on n'ait eu en vue tout ce que les Anciens, grecs et romains , peuvent avoir fait de plus achevé , en matière

de louanges, dans tous leurs ouvrages. Mais en même tems aussi je crois que c'est une exage'ration, et trop forte en elle-même , et vicieuse outre cela quant au sens et quant à l'expression, que de dire que ce qu'il y a de plus brillant et de plus sublime dans l'éloquence, ou grecque ou romaine, ne puisse pas avoir assez d s force et assez d'' éclat pour soutenir le simple récit des •victoires du Roi. Le brillant, le sublime et l'éclat ne sont point faits pour soutenir^ et un simple récit uq doit pomt être soutenu. Cela implique contradiction.

''i Qu^/l nous soit permis, SiRE , de détourner les yeux d'une gloire si éclatante. Je ne blâme point cette phrase ; mais pourtant les yeux d'une gloire peuvent trouver de mauvais plaisans.

'^ Le vainqueur des nations. Pour pouvoir dire qu'un Prince est le vainqueur des nations , il ne suffit pas qu'il ait été toujours victorieux dans toutes les guerres qu'il a, ou entreprises, ou soutenues contre diverses nations : il faut qu'il ait subjugué des nations entières. Or, cela ne se peut pas dire du Roi, quoique ses victoires et ses conquêtes soient plus grandes et plus glorieuses par elles-mêmes , que celles des Princes qui ont subjugué plusieurs nations.

'^ Le vengeur des Rois. Celte cpithètç ne convient pas non plus. Il faudrait, pour la fonder, que le Roi eût effectivement rétabli le Roi d'Angleterre sur le trône. Tant qu'il ne l'y rétablit point, il est son protecteur, son appui, mais il n'est point son vengeur; le mot de vengeur supposant un homme qui nonseulement a pris quelqu'un sous sa protection, mais qui l'a effectivement vengé de ses ennemis et rétabli en son premier ctaf.

" Une protection si glorieuse. La construction souffre ici ; car il ne suffit pas que , sous le terme de protecteur, celui de protection soit renfermé, pour dire ensuite ^i%o\nm.tn\. une protection si glorieuse; mais il faut nécessairement que celui même de protection ait été exprimé. Ces mots, une si glorieuse, étant ici Racine, viir. J

5o NOTES.

(le même nature que le pronom démonstratif ce, qu'on ne peut jamais employer, sans que le terme auquel il se rapporte ait été employé peu de tems auparavant , ou sans ajouter ensviite quelque chose qui marque précisément de quoi il s'agit. Ainsi, après avoir parlé de la protection dont le Roi honore l'Académie , on peut bien dire : Une si haute protection , Sire. Que si on ne s'est point encore servi du mot de protection, il faudra dire : Une si haute protection </ue celle dont vous nous honorez , ou quelque autre chose de semblable ; car si l'on n'ajoute rien après une si haute protection dans un cas où le même mot n'a pas précédé , encore une fois il n'y a point de construction.

Si glorieuse. En parlant des grandes actions du Roi, c'est fort bien dit , des actions si glorieuses , parce que c'est à lui qu'elles apportent de la gloire. Mais en parlant de la protection que le Roi nous donne , comme ce n'est pas à lui , mais à nous qu'elle fait honneur, il faut le marquer, et dire une protection <jui nous est si glorieuse.

Ce qu'il y a encore de plus considérable à observer sur cette phrase , combien nous honore une protection si glorieuse , c'est qu'elle roule sur des termes qui ne disent à peu près que la même chose, et qu'ainsi elle tombe dans le vice où tomberait celui qui dirait : Je sens combien me fait de plaisir une chose si agréable , ou , je sens combien m'est utile une chose si avantageuse ; car l'honneur et la gloire ne sont pas plus distincts entre eux, que l'agrément et le plaisir, que l'avantage et l'utilité.

'^ Quel bonheur pour nous de trouver en même Icnis le modèle le plus parfait de Vélocjuence. De la façon dont ceci est énoncé, on ne donne pas assez à entendre où l'on a trouvé ce modèle ; et puisque c'est du Roi qu'on veut parler , il me semble qu'il aurait fallu dire de trom'cr en vous , ou quelque chose d'équivalent. Mais sans m'anèter à ce qui regarde ici l'expression , je passe J ce qui regarde le sens.

NOTES. 5l

Le Roi parle $ans doute Irès-purement; il s'exprime avec une grande justesse, avec une grande pre'cision, et il a l'esprit si excellent, il est si consomme' dans les affaires de son Etat, que. tout ce qu'il pense et tout ce qu'il dit dans ses Conseils est toujours ce qu'il y a de mieux à dire et à penser. Tout cela fait un très-grand Prince, un très-grand ge'nie qu'on peut proposer aux Rois pour modèle; mais fait-il un orateur e'ioquent, sur le modèle duquel ceux qui aspirent à l'e'loquence, doivent et puissent se former? De plus, quand le bon sens, la pureté' et la précision qui régnent dans tout ce que le Roi dit dans ses Conseils, feraient cette véritable e'ioquence que les Académiciens doivent chercher, comment la pourraient-ils imiter, puisque pour cela il faudrait être admis dans ses Conseils et pouvoir l'entendre parler sur les affaires de son Etat ? Car s'ils n'ont l'honneur de le voir et de l'entendre que comme la foule des courtisans, ils pourront bien apprendre de lui à se posséder toujours, à ne dire jamais rien de dur, rien d'inutile, rien que de précis et de sage. Mais tout cela regarde bien plus les mœurs que l'éloquence. Ainsi, plus j'approfondis la louange qu'on a voulu donner en cela au Roi , moins je la trouve convenable.

■' f^'ous êtes, Sire, naturellement et sans art, ce que nous tâchons de decenir par F étude. Pour juger si cette proposition renferme un sens juste, il faut examiner ce que le Roi est naturellement, et ce que les Académiciens doivent travailler à devenir par l'étude. Le Roi est naturellement , c'est à-dire par sa naissance, et sans y avoir rien contribué de lui-même, Roi de France; il est naturellement très-bien fait; il est naturellement d'une bonne et heureuse complexlon : et si l'on veut étendre encore davantage le sens de naturellement, il a naturellement de l'esprit, de la pénétration, de la bonté, de la douceur, de la fermeté, de la grandeur d'ame. Voilà à peu près ce qu'on peut dire que le Roi est naturellement, et qu'il a sans Je

52 NOTLS.

secours de l'arl. Mais est-ce là ce qu'un Acade'micien doit sa proposer de devenir et d'acquérir? Il nie semble que, comme Académicien , ce qu'il doit se proposer, c'est de devenir un excellent grammairien , un excellent critique en matière de litlel'ature , un excellent historien , un excellent orateur, un excellent poète, enfin un excellent homme de lettres. Or, le Roi n'est rien de tout cela naturellement.

^ // règne dans tous vos discours. La chose est vraie en soi , mais elle me parait mal e'nonce'e; car ces mots, dans tous vos discours , ne conviennent nullement au Roi. Il faudrait dire : Il règne dans tout ce que vous dites ^ ou bien , vous ne dites rien où il ne règne.

• ^* Une souveraine raison. Cette souveraine raison dont il est ici question, et qui fait les sages Princes et les habiles politiques, est-ce la même que celle qui fait les orateurs et les poètes ? INuUement: c'en est une d'une espèce toute différente, et qui n'a rien de commun avec l'éloquence , si ce n'est parce qu'il n'y a point de véritable éloquence que celle qui est fondée sur la raison.

-- Qui vous rendent maître de toute Vatnc de ceux qui vous écoutent, et ne leur laissent d\/utre volonté que la vôtre. Tout cela se peut fort bien dire d'un grand prédicateur, d'un grand orateur, d'un éloquent général d'armée , accoutumé à haranguer ses soldats et à leur inspirer ce qu'il veut, mais non pas d'un Roi qui donne ses ordres à ses Ministres , et qui leur prescrit ce qu'ils doivent faire. Voilà quant au sens des paroles ; je viens maintenant aux paroles mêmes.

C'est fort bien dit, en parlant à^yiworait^ut, ceux qui récoutent. Mais en parlant d'un Roi ijui agite , qui discute avec ses Ministres les affaires de son Ettt, il faut dire , ceux qui l'entendent parler. Et dire en cette occasion : Ceux qui r écoutent , c'est une phrase aussi impropre que si on disait ses auditeurs ^ pour diri; ses Ministres.

NOTES. 5o

Il y a, ce me semble, une autre faute de justesse dans ces paroles, qui vous rendent. . . et ne leur laissent ; car, ce ne sent pas les expressions fortes et précises cjui rendent un homnic maître., etc., c'est la souveraine raison, soutenue de ces expressions. Et par conse'quent , au lieu que ces mots sont mis au pluriel et se rapportent à expressions ., ils doivent être mis au singulier et se rapporter à souveraine raison.

Je crois aussi qu'en cet endroit, expressions fortes n'est pas bien dit, parce que , dans la bouche du maître , des expressions fortes sont des expressions dures, et qui tiennent de l'empire et de la menace.

Quanta cette autre façon de parler, maiire de toute Vame , il me semble qu'elle a quelque chose de poétique, et qu'elle est ici mal appliquée ; car s'agit-11 que le Roi, pour faire entrer ses Ministres dans son sentiment, se rende maître de leur esprit par la force de ses raisons et de ses paroles ?

^^ L^ éloquence oit nous aspirons par nos veilles , et qui est en vous un don du Ciel, que ne doit-elle point à vos actions lié— roi'ques? Si on s'était contenté de dire que l'éloquence où l'Académie aspire, doit beaucoup aux actions héroïques du Roi, on aurait dit une chose qu'on pourrait trouver moyen de soutenir. Mais dire que l'éloquence , qui est en lui un don du Ciel, doit beaucoup à ses actions héroïques, c'est une chose qui ne se peut pas défendre ; car c'est dire précisément que le don du Ciel , qui est en lui, doit beaucoup à ses actions.

^ Les grâces que vous versez sans cesse sur les gens de lettres peuvent bien faire fleurir les arts et les sciences ; mais ce sont les grands cvénemens qui font les poêles et les orateurs. Si les grâces répandues sur les gens de lettres font fleurir les lettres , il s'ensuit nécessairement qu'elles font aussi des poëtes et des orateurs; car les lettres ne peuvent pas fleurir sans l'Éloquence et la Poésie. Ainsi le sens du second membre de celle période étant

déjà enfermé dans le premier, il n'y a pas lien «le l'Jnoncer ensuite dans le second membre comme par une espèce d'opposition , et d'en former un axiome.

Mais quand il n'y aurait nulle difficulté en cela , je ne vois pas sur quoi on fonde que ce sont les grands e've'nemens qui font lespoëteset les orateurs. Tout ce qu'ils font, c'est de leur fournir (les sujets propres à les exciter et à les soutenir. Alexandre a etc un des plus grands conque'rans du monde, et il n'y a peut-être jamais eu de plus grand événement dans l'Univers, que le renversement de l'Empire des Perses, suivi de l'établissement de celui des Grecs dans une partie considérable de l'Europe, dans l'Egypte , et dans l'Asie ju.squ'au Gange. Cependant les grandes choses qu'il a faites, lui ont-elles fait naître un excellent poëte grec ? Et le pot'tc Chérilus, qui les a vues, et qu'il comblait même de bienfaits, en a-t-il été moins mauvais poëte ? Les victoires d'Annlbal, grandes et signalées en Espagne et en Italie, et celles mêmes de Jules-César, ont-elles lait naitre des poètes et des orateurs? En a-l-on vu de bien fameux du tems de Cbarlemagne, si célèbre par ses grandes actions, et par l'Empire romain partagé avec les Grecs? Et s'il était vrai que les merveilles du règne d'un Prince en dussent faire naitre au milieu d'un pays baritare, pourquoi les premiers Ottomans n'en ontils point eu, dont le nom ait mérité de parvenir jusqu'à nous? Je sais bien que l'éloquence ne doit pas être renfermée dans les bornes d'une vérité rigoureuse; mais il ne faut pas aussi, dans une Epître , s'emporter comme ferait im orateur dans la tribune , ou comme un poëte dans un ouvrage pindarique.

^^ Tandis çuc nous nous appliquons. Voici une période d'une extrême longueur, et qui n'a en cela nulle proportion avec les autres, qui sont presque toutes coupées.

Il me semble, au reste, qu'il y a quelque chose qui blesse la bienséance, de représenter dans un même tableau, d'un côté

l'Académie travalUanl à la composition ou à la revision tlu Dictionnaire, et de l'autre le Boi à la tète de ses arme'es.

Mais laissant cela à part, puisque c'est du Dictionnaire qu'on parle, et du Dictionnaire achevé', il ne faut pas dire en le présentant : Tandis que nous nous appliquons . . . l'os armées victorieuses la font passer ; mais tandis que nous nous sommes appliqués . , . Vos armées victorieuses Vont fait passer, etc.

^6 Des ornemens que nous avons tâché d^y ajouter. Travailler au Dictionnaire d'une langue, est-ce y ajouter des ornemens? Tous ceux qui font des Dictionnaires , ne sont que des compilateurs plus ou moins exacts. On orne, on embeilit une langue par des ouvrages en prose et en vers , écrits avec un grand sens , un grand goût, une grande pureté, une grande exattitude , un grand choix de pensées et d'expressions. ÎVIais on ne peut pas dire que ce soit y ajouter des ornemens , que d'en recueillir, d'en définir les mots, et d'en fournir des exemples tirés du bon usage.

^' Vous répandez sur nous. Ce nous , si on en juge par tous les autres qui sont dans l'Epitre, et même par ceux qui sont dans la période précédente, doit s'entendre des Académiciens. De sorte qu'à prendre droit par les termes, cela signifie que les étrangers sont assujétis aux coutumes de l'Académie dans tout ce que leurs lois leur ont pu laisser de libre. Mais quand on ôterait l'équivoque de nous , cjui serait facile à »*jter, il ne serait peut-être pas aisé de réduire cette pensée à un sens juste et raisonnable ; car la langue d'un pays peut-elle raisonnablement se mettre au rang des choses que les lois laissent à la liberté des peuples de quitter comme il leur plaît ?

^ Quel empressement. Tout ceci, quant au sens, ne me parait pas assez lié, ni avec ce qui précède , ni avec ce qui suit.

^' C'est ce qui nous répond du succès. Qu'est-ce que le succès d'un ouvrage? Est-ce simplement de durer long-tems, et de

passer à la postcrîfe? Si cela est, tous les mauvais oll-vTages qui sont parvenus jusqu'à nous depuis <leux mille ans, plus ou moins, ont eu un grand succès. Et que promet-on au Dictionnaire, quand on ne lui promet autre chose? Mais si, par le succès d'un ouvrage, on entend , comme on le doit, le jugement avantageux qu'en fait le public après l'avoir examine , comment peut-on dire que l'empressement que la postérité aura à recueillir les Mémoires de la vie du Roi, est ce qui répond du succès du Dictionnaire?

^ S'il arrive ■ . . qu'il ait le pouvoir de fixer la langue pour toujours, ce ne sera pas tant par nos soins, çue parce çuc. C'est dire : S'il arrive qu'il ait le pouvoir de fixer la langue , ce ne sera pas lui qui la fixera. La bonne logique aurait voulu qu'on eût dit : S'il arrive que la langue française , telle qu'elle est aujourd'hui , vienne à être fixée pour toujours, ce ne sera pas tant par nos soins , que parce que , etc.

^' Nous sommes. Lorsqu'un particulier écrit à un autre particulier, il peut finir sa lettre partout où il veut. Il peut couper tout d'un coup, et dire , /e suis , sans que cela ait aucune liaison de sens avec ce qui a précédé. Peut-être même que c'est mieux fait d'en user de la sorte, que de s'amuser à prendre un tour pour finir une Icllrc comme en cadence. Mais il n'en est pas de même, à mon avis , quand une Compagnie écrit au Roi. Il faut que tout soit plus compassé, plus mesuré, plus étudié, et que du moins les dernières choses qu'on a dites , aient quelque rapport de sens avec la protestation par laquelle on finit ; car une fin brusque et qui n'est liée à rien , marque de la négligence ou de la lassitude : et l'un et l'autre blessent le respect.

DE RACINE

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