ACTE II, SCÈNE I. 6l
Ses veux , qui vainement voulaient vous éviter , Déjà pleins de langueur , ne pouvaient vous quitter. Le nom d'amant peut-être offense son courage j Mais il en a les yeux , s'il n'en a le langage.
A R I c I E, Que mon cœur , chère Ismène , écoute avidement Un discours qui peut-cire a peu de fondement î Q toi qui me connais , te semblait-il croyable Que le triste jouet d'un sort impitoyable , Un cœur toujours nourri d'amertume et de pleurs , Dût connaître l'amour et ses folles douleurs ? Reste du sang d'un roi noble fils de la Terre , Je suis seule échappée aux fureiu's de la guerre. J'ai perdu dans la fleur de leur jeune saison Six frères ; quel espoir d'une illustre maison ! Le fer moissonna tout, et la terre humectée But à regret le sang des neveux d'Erechtée. ' Tu sais , depuis leur mort , quelle sévère loi
' £/ la terre humccfée
Put à regret le sang des neveux d^Ercclilée.
L'expression la terre but le sang est prise d'Eschyle , dans Us Sept chefs devant Thebes , acte IV , scène i.
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Racine ajoute que la terre
« But à regret le sang d'Erechtée. »»
C'est que ce roi était ùh de la Terre. L. Ë.
62 PHÈDRE
Défend à tous les Grecs de soupirer pour moi. On craint que de la sœur les flammes téméraires Ne raniment un jour la cendre de ses frères. Mais tu sais bien aussi de quel œil dédaigneux Je regai'dais ce soin d'un vainqueur soupçonneux. Tu sais que , de tout tems à l'amour opposée , Je rendais souvent grâce à l'injuste ITiésée, Dont l'heureuse rigueur secondait mes mépris. Mes yeux alors , mes yevix n'avaient pas vu son fds. Non que, par les yeux seuls lâchement enchantée, J'aime en lui sa beauté , sa grâce tant vantée , Présens dont la nature a voulu l'honorer , Qu'il méprise lui-même et qu'il semble ignorer. Jaime, je prise en lui de plus nobles richesses. Les vertus de son père et non point les faiblesses. J'aime , je l'avoûrai , cet orgueil généreux Qui jamais n'a fléchi sous le joug amoureux. Phèdre en vain s'honorait des soupirs de Thésée : Pour moi, je suis plus fière, et fuis Isc gloire aisée*
* Pour moi , /e suis plus fière , et fuis la gloire aisée. . . .
On a remarqué dans le commentaire des œuvres de Voltaire (édition de Kehl ) , qu'il y avait dans ce morceau un fonds d'idées qui ressemble un peu à la coquetterie ; ce qui est vrai : mais on n'a pas manqué d'opposer ce rôle d'Aricie aux rôles passionnés des pièces de Voltaire ; ce qui est d'une mauvaise foi ridicule. Je ne crois pas que les rôles passionnés de Racine puissent craindre aucune comparaison , et c'était dans ceux -là qu'il eût fallu chercher de pe/iles idées ; mais on ne les y aurait