ACTE II, SCÈNE V. 7I
Mon fils n'a plus de père, et le jour n'est pas loin
Qui de ma mort encor doit le rendre témoin.
Déjà mille ennemis attaquent son enfance :
Vous seul pouvez contre eux embrasser sa défense.
Mais un secret remords agite mes esprits :
Je crains d'avoir fermé votre oreille à ses cris ;
Je tremble que sur lui votre juste colère
Ne poursuive bientôt une odieuse mère.
HIPPOLYTE
Madame, je n'ai point des sentimens si bas. PHÈDRE.
Quand vous me haïriez, je ne m'en plaindrais pas,
Seigneur. Vous m'avez vue attachée à vous nuire ;
Dans le fond de mon cœur vous ne pouviez pas lire.
A votre inimitié j'ai pris soin de m'offrir.
Aux bords que j'habitais je n'ai pu vous souffrir;
En public, en secret, contre vous déclarée.
J'ai voulu par des mers en être séparée;
J'ai même défendu par une expresse loi
Qu'on osât prononcer votre nom devant moi.
Si pourtant à l'offense on mesure la peine,
Si la haine peut seule attirer votre haine ,
Jamais femme ne fut plus digne de pitié ,
Et moins digne, seigneur, de votre inimitié.
HIPPOLYTE
Des droits de ses enfans une mère jalouse Pardonne rarement au fils d'une autre épouse^
p PHÈDRE,
Madame, je le sais ; les soupçons impoi'luns Sont (Vun second liymen les fruits les plus communs. Tout autre aurait pour moi pris les mêmes ombrages , * Et j'en aurais peut-être essuyé plus d'outrages.
PHÈDRE
Ail! soigneur, que le ciel, j'ose ici rallester,
De cette loi commune a voulu m'excepter !
Qu'un soin bien différent me trouble et me dévore !
IllPPOLYTE.
Madame , il n'est pas tems de vous troubler encore. • Peut-être votre époux voit encore le jour ; ].e ciel peut à nos pleurs accorder son retour, î^eplune le protège ; et ce dieu tutélaire
* Tout autre aurait pour moi pris les mêmes ombrages.
11 était si facile de mettre de moi au lieu à^e. pour moi , qu'il faut croire qu'alors il était d'usage de mettre indistinctement pour comme synonyme de ces mots à l'égard de ^ ce n'est pourtant pas toujours la même chose , et dans cette occasion parti- <ulièrement on doit dire prendre des ombrages de çuel^it'un , et non ^-A^ pour quel<]u un.
* Madame , il n'' est pas tems de vous troubler encore , etc. Sénèque a fourni à Racine ce moyen de consolation. La reine
conjure Hippolyte d'avoir pitié de son veuvage , et ce jeune prince lui répond ; « Puisse le ciel écarter un si funeste pré- » sage ! Mon père va revoir incessamment cette contrée ; les » justes dieux nous accorderont son retour. » Hippolyte, act. Il, çcène 2. L. B.