‹ Œuvres complètes de Jean Racine (volume 3)Chapitre 35 sur 164 · ACTE II, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE V

Je l'aîme , non point tel que Tont vu les enfers , Volage adorateur de mille objets divers , Qui va du dieu des morts déshonorer la couche : Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche, Charmant , jeune , traînant tous les cœurs après soi , Tel qu'on dépeint nos dieux , ou tel que je vous voi. Il avait votre port , *os yeux , votre langage ; Cette noble pudeur colorait son visage , Lorsque de notre Crète il traversa les flots , Digne sujet des vœux des filles de Minos. Que faisiez-vous alors ? Pourquoi , sans Hippolyte , Des héros de la Grèce assembla-t-il lélite ? Poiu-quoi, trop jeune encor, ne pùtes-vous alors

■» tous les détours. Dans quel éclat nous parut-il alors ! Ses » cheveux étaient noués avec des bandelettes : une couleur » vermeille animait la délicatesse de son teint ; à travers la fal- » blesse de son âge , on démêlait déjà sa vigueur naissante ; il » avait les traits de Diane que vous aimer , de Phœbus mon 3» père , ou plutôt il avait vos traits. Oui , tel était son air lorsque « le perfide nous plut; il portait, comme vous, sa tète avec » fierté. Ce qu'on remarque de plus en vous , c'est cet éclat » qui n'a pas besoin de parure. Vous êtes l'image vivante de j> votre père : il me semble aussi qu'un mélange heureux des V qualités de votre nière ajoute quelques traits de plus à cette » ressemblance , et qu'on démêle la fermeté rigide des Scythes « à travers l'air moins sauvage des Grecs. Si vous fussiez des- » cendu avec votre père dans les ports de Crète , ma sœur n'eut » destiné qu'à vous le fil qu'elle lui donna. » L. B.

76 PHÈDRE

Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords? Par vous aurait péri le monstre de la Crète , Malgré tous les détours de sa vaste retraite : Pour en développer l'embarras incertain JVTa sœur du fil fatal eut armé votre main. Mais non : dans ce dessein je l'aurais devancée; ' Jj'amour m'en eut d'abord inspiré la pensée. C'est moi , prince , c'est moi dont l'utile secours Vous eût du labyrinthe enseigné les détours. Que de soins m'eût coûté celte tète charmante ! Un fil n'eût point assez rassiu-é votre amante. Compagne du péril qu'il votis fallait chercher , * Moi-même devant vous j'aurais voulu marcher;

^ Mais non : dans ce dessein ;e V aurais devancée.

Celte fin du couplet n'est imite'e de personne : c'est la passion porte'e à son comble , c'est l'ivresse de l'amour peinte avec les couleurs les plus brillantes , les plus vives et les plus vraies. Quelle fécondité d^ idées , de sentimens et d\'mages l s'e'crie ici M. Lefranc de Pompignan dans sa lettre à Louis Racine. Rien n ^échappe à Phèdre amoureuse ; ce que V amour lui représente , elle croit le voir; et tout ce quelle voit , elle le rend visible au spectateur. Remarques de Louis Racine , tome II, page 404.

* Compagne du péril çu ^il vous /allait chercher.

Compagne du péril pour votre compagne dans le péril est une de ces finesses de diction qui la rendent poi'tique. Nous ne les faisons remarquer si rarement dans Racine que parce qu'elles s'offrent à tout moment.

Page 1