‹ Œuvres complètes de Jean Racine (volume 3)Chapitre 37 sur 164 · ACTE II, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE V

Je m'abhorre encor plus que tu ne me détestes.

Lesdieuxm.'en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc

Ont allumé le feu fatal à tout mon sang ;

Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle

De séduire le cœur dune faible mortelle.

Toi-même en ton esprit rappelle le passé.

C'est peu de l'avoir fui , cruel , je t"ai chassé;

J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine;

Pour nùeux te résister j'ai recherché ta haine.

De quoi m'ont profité mes inutiles soins ?

Tu me haïssais plus ; je ne t'aimais pas moins.

Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.

J'ai langui , j'ai séché dans les feux , dans les larmes ;

Il suffit de tes yeux poiu- t'en persuader ,

Si tes yeux un moment pouvaient me regarder. *

Que dis-je? Cet aveu que je te viens de faire,

Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire? **

* Il suffit de tes yeux pour t'en persuader , Si tes jeux un moment pouvaient me regarder.

Quelle amertume d'idée et d'expression dans ce dernier vers ! La passion a-t-elle quelque chose de plus douloureux ? Et tout ce couplet si admirable appartient au poète français. Il semble que , quand Racine marche tout seul , il n'a d'abord suiv-i des modèles que pour faire voir combien il savait les devancer.

** Cet aveu si honteux , le crois-tu volontaire ?

Voilà peut-être ce qu'il y a de plus profond et de plus beau

8o PHÈDRE,"

Tremblante pour un fils que je n'osais trahir,

Je te Tenais prier de ne le point haïr.

Faibles projets d'un cœur trop plein de ce qu'il aime !

Hélas ' je ne t'ai pu parler que de toi-même!

Venge-toi , punis-moi d'un odieux amour.

Digne fils du héros qui t'a donné le jour,

Délivre l'univers d'un monstre qui t'irrite.

La Teuve de Thésée ose aimer Hippolyte î

Crois-moi , ce monstre affreux ne doit point t'échapper :

Yoilà mon cœur ; c'est là que ta main doit frapper.

Impatient déjà d'expier son offense ,

Au-devant de ton bras je le sens qui s'avance.

Frappe : ou si tu le crois indigne de tes coups ,

Si ta haine m'envie un supplice si doux ,

Ou si d'un sang trop vil ta main serait trempée ,

Au défaut de ton bras prête-moi ton épée. "♦^

Donne-

dans tout ce morceau. Il était impossible de mieux peindre l'ir— re'sistible ascendant de la passion qui maîtrise Phèdre , et par conséquent de la rendre plus excusable ; et comme on ne pou- ^ait la rendre inte'ressante qu'autant qu'elle serait à excuser et U plaindre , l'auteur a saisi le point capital. C'était là l'effort et le triomphe de son art ; mais il dépendait d'une force de conception et de style interdite à la médiocrité.

* Au défaut de ton bras , pré te -moi ton épée. L'épée d'IIippol) le demeurée entre les mains de Phèdre est tme très-ingénieuse invention de Sénèque, que Racine n'a pas

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