ACTE r, SCÈNE I
M'ait fait sucer encor cet orgueil qui t'étonne ; Dans un âge plus mùr moi-même parvenu , Je me suis applaudi quand Je me suis connu. Attaché près de moi par un zèle sincère , Tu me contais alors Thistoire de mon père. Tu sais combien mon ame , attentive à ta voix , Sécbauffait au récit de ses nobles exploits ; Quand tu me dépeignais ce héros intrépide Consolant les mortels de l'absence d'Alcide , Les monstres étoiiffés , et les brigands punis , Procruste , Cercyon , et Scyron , et Sinnis , Et les os dispersés du géant d'Epidaure , Et la Crète fumant du sang du 3Iinotaure : * Mais quand tu récitais des faits moins glorieux , Sa foi par-tout offerte et reçue en cent lieux ; Hélène à ses parens dans Sparte dérobée ; Salamine témoin des pleurs de Péribée ; Tant d'autres dont les noms lui sont même échappés, Trop crédules esprits que sa flamme a trompés ; Ariane aux rochers contant ses injustices;**
"* £i la Crète fumant du sang du Minotaure.
Obseivez (\ue fumani est ici participe inde'clinable du verbe fumer , et n'est point l'adjectif verbal fumant , fumante. Ces deux manières de parler sont e'galement françaises , et le poète a cVioisi celle qui convenait à son vers.
** Ariane aux rocfisrs contant ses injustices. ^
Ce vers est le plus beau de ceus qui composent ce re'sumé
3o PHÈDRE,
Phèdre enlevée enfin sous de meilleurs auspices ; .
ïu sais comme, à regret écoutant ce discours ,
Je te pressais souvent d'en arrêter le cours. '
Heureux si j'avais pu ravir à la mémoire
Celte indigne moitié d'une si belle histoire!
Et moi-même, à mon tour, je me verrais lié!
Et les dieux jusque-là m'auraient humiHé !
Dans mes lâches soupirs d'autant plus méprisable,
Qu'un long amas d'iionneurs rend Tliésée excusable ;
Qu'aucuns monstres par moi domtés jusqu'aujourd'hui *
JNe m'ont acquis le droit de faillir comme lui.
rapide et brillant , et qui tous sont beaux. Quel intérêt dansce trait narratif jeté comme en passant , aux rochers contant ses injustices ! C'est l'imagination qui produit cet intérêt de style dans les plus petits détails.
' Je te pressais souvent (Pcn arrêter le cours.
On trouve dans la première édition de celte pièce , imprimée en 1677 :
« Je te pressais souvent d'en abréger le coui's , etc. » L. B.
* Qu aucuns monstres par moi domtès jusf/ii aujourd'hui.
Voilà un exemple îS! aucun, d'' aucune , employé au pluriel. Cet exemple est rare , même dans les poëtes , dans les classiques s'entend. Selon les principes de la grammaire , fondés en raison , aucun n'a point de pluriel, p.irce qu'il signifie pas un. Autrefois on disait aucuns pour quelques-uns , abusivement , et on ne le dit plus. D'aucuns dans le même sens est du jargon populaire et barbare.