ACTE V, SCÈNE YI
Il élait sur son char. Ses gardes affligés Imitaient son silence , autour de lui range's.
ruplions de la douleur. Dans tout cela , rien de rJpre'hensible , rien que de louable , rien qui d'ailleurs ne soit attendu et même exige par la curiosité des spectateurs. C'est à quoi n'a pas assez refléchi Fénélon , qui avait tant de goût , mais qui avait fort peu étudié , comme de raison , l'art du théâtre , que de simples lectures n'enseignent pas assez. Fénélon croit que Théramène ne doit pas avoir la force de faire ce récit , ni Thésée celle de l'entendre. C'est une double erreur : la douleur , eu pareil cas , des qu'elle peut écouter, est avide de savoir , et dès qu'elle peut parler, elle est éloquente ; et le poëte , avant sou récit , a donné tout ce qu'il fallait auï premiers mouvemens de la nature.
Ce vers fameux,
Le flot qui l'apporta , recule épouvanté. est une imitation de celui de Virgile :
Dissultant ripœ Kf.uifgue exterritus amnis.
Mais j'avoue qu'en cette occasion faire reculer le flot qui apporta le monstre , et le faire reculer d'épourante, offre im rapport trop ingénieux pour la situation de Théramène. Son imagination ne doit se porter naturellement que sur ce qui tient à l'horreur réelle des objets, et non pas sur des idées qui ne sont que de l'esprit poétique. C'est , je crois , la seule fois où le poëte ait trahi Racine , et l'ait montré derrière le personnage. Le vers est beau ; il serait admirable dans un récit épique ; mais c*est le seul de ceux de l'auteur dont on puisse dire qu'il est trop beau. Quant à la critique de l'abbé d'Olivet sur ce prétérit défini apporla, qui ne doit pas j da moios en prose , se dire Iiacine. v.
l42 PHÈDRE,
Il suivait tout pensif le chemin de My cènes. Sa main sur les chevaux laissait flotter les rênes. Ses superbes coursiers, qu'on voyait autrefois * Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix , L'œil morne maintenant et la tète baissée, Semblaient se conformer à sa triste pensée.
d'un événement du jour, c'est ici un véritable purisme. S'il n'était pas permis en vers de dire qui V apporta pour qui Vai>ait apporté ; si dans cent occasions pareilles on ne pouvait pas mettre le prétérit pour le plus-que-parfait, il ne faudrait pas faire de vers dans notre langue , ou il faudrait la débarrasser de ses détestables auxiliaires qui la font marcher si lentement.
On verra dans les notes suivantes le peu de vers qui pouvaient , ce me semble , être retranchés pour qu'il n'y eût rien de trop dans le récit.
* Ses superbes coursiers qu'on voyait autre/ois
Ces quatre vers me paraissent une longueur, et ont même une sorte de recherche. Les précédens sont à leur place , parce que Théramène a dû être frappé de cette espèce de calme méiancolique et profond qui accompagne le départ de son maître dans- les premiers momens , et qui est troublé tout à coup par un accident si épouvantable. Ce contraste a du être saisi ; mais aller jusqu'à s'occuper d'un rapport de conformité entre la tristesse des chevaux et la pensée d'Hppolyte , c'est passer les bornes , et ce n'était pas là le moment d'imiter Homère et Virgile quand ils font pleurer les chevaux. L'idée de ces quatre beaux vers n'est pas fausse ; elle est déplacée , et d'autant plus que Thésée est pressé d'entendre le fait , et qu« Théramène doit l'être d'y venir.