‹ Œuvres complètes de Jean Racine (volume 3)Chapitre 93 sur 164 · LA PHÈDRE DE RACINE · texte numérisé non relu

LA PHÈDRE DE RACINE

Par louis RACINE.

Lj'effet le plus surprenant de la poësie comme tle la peinture est de pouvoir , par le chamre de Timitation /attacher nos regards sur des objets, dont nous les détournerions avec horreur s'ils nous étaient réellement présentés. Kous frémirions à la rencontre d'un parricide, et nous ne pourrions supporter la vue d'un fils dans les bras de sa mère, caressé par elle sous le titre d'époux. Nous regardons cependant avec plaisir sur le théâtre , Oreste et ÔEdipe qui nous oiTrent ces deux spectacles , quand Fart du poêle en a su écarter ce qu'ils ont d'odieux.

l68 COMPARAISON.

Il était aussi difficile d'accoutumer nos yeux à la vue de Phèdre, qu'à celle d'OEdipe et d'Oreste. Quel spectacle plus affreux que celui d'une femme en proie à toutes les fureurs d'un amour incestueux , tandis que son époux est encore vivant ? Cette même femme cependant est un des personnages tragiques qui nous charment le plus , parce que

D'un pinceau délicat l'artifice agréable Du plus affreux objet fait un objet aimable.

BoiLEAU , Art.poët.

Un de nos poiites, pour nous représenter cet objet, a emprunté le pinceau d'Euripide; mais comme il l'a manié différemuient , nous allons examiner lequel des deux peintres l'a. conduit avec plus de délicatesse.

Aux tableaux de ces deux grands maîtres, je ne comparerai pas l'ouvrage d'un poëte latin, qui se trouve dans le recueil de tragédies attribuées à Sénèque. Cet auteur, s' écartant entièrement d'Euripide, n'observe ni conduite ni caractère ; sa pièce, quVn ne doit pas nommer tragédie , n'est qu'un tissu de sentences brillantes et de descriptions poétiques , mises hors de leur place , parmi les-

quelles cependant on trouve quelques beaux traits. Je ne parlerai pas non plus de cette trage'die française qui, sous le même titre, eut autrefois un succès étonnant , mais fort court. La Phèdre de Pradon est maintenant ensevelie dans un profond oubli.

Si Phèdre se livrait sans remords à sa passion honteuse , le spectateur indigné contre elle ne pourrait jamais l'e'couter : il faut du moins qu'elle ne paraisse pas tout-à-fait coupable, et qu'elle soit plus malheureuse c|ue criminelle. Telle est la Phèdre d'Euripide. La nôtre a une si grande horreur de la moindre apparence du crime, qu'elle paraît toujours aimer la vertu. On se contente de plaindre celle d'Euripide ; on va jusqu'à admirer dans son imitateur

La douleur yerUieuse De Phèdre , malgré soi , perfide , incestueuse.

Boileau.

C'est ce qu*un examen suivi de ces deux tragédies fera mieux connaître.

Dans Euripide, Vénus, qui paraît d'abord sur le théâtre , vient annoncer par avance au spectateur tout ce qui doit arriver. Cette déesse, outrée de

l-jO CO:\IPARAÎSON.

jalousie de ce qii'Iîippoljte, uniquement attaclié au culte de Diane, de'teste les plaisirs de l'amour, a re'solu d'en tirer une vengeance e'cla tante. Tout est prc'pare' depuis long - tems : elle a inspiré à Phèdre un amour violent pour Hippolyte : cet amour covitera la vie h la malheureuse Phèdre : Mais n Importe, dit Ve'nus , sa mort ne me touche pas assez pour m empêcher de punir un ennemi (jui me méprise. Quel affreux caractère pour une de'esse ! Le poëte français donne une cause plus ancienne et plus excusable à la colère de Vénus. Toute la famille du soleil lui était odieuse depuis longtems.

Stirpem perosa Solis imnsi Venus Per nos catenas vlndicat Mortis svi'.

Sénèque.

Pasiphaé et Ariane avaient été les premières victimes de cette colère : Phèdre est du même sang; ce qui lui fait dire :

Puisque "Vénus le veut, de ce sang déplorable Je péris la dernière et la plus misérable.

C'est comme une victime de cette colère qu'elle paraît d'abord sur le théâtre. Dans Euripide, elle

fsl portée sur un Ht; elle n'a pris aucune nourriture depuis trois jours, et elle a résolu de mourir sans déclarer son mal. Tout TalTlige , tout l'ennuie. Ses désirs se contredisent : elle ne sait ce qu'elle veut ; elle demande à sortir de sa maison; sitôt qu'elle en est sortie, elle y veut rentrer. Soulevez mon corps, dit-elle aux femmes qui l'environnent; soutenez mes bras, élevez ma tête, débarrassez mon front de ces ornemens importuns. Un moment après elle ne s'occupe que de sa passion : sa raison se trouble ; elle soupire après les fontaines et les prairies ; elle voudrait être dans les forets au milieu des cris des chiens de chasse , à poursuivre les bêtes sauvages. Tautôt elle voudrait être en pleine campagne à domter des coursiers; puis revenant à elle : Qu ai- je dit , malheureuse ? Ou ma raison s égare-t-eïle ? Je l ai perdue , les dieux me l ont ravie. O chère nourrice ! cache-moi, je rougis de ce que je viens de proférer ; couvre-moi y mes yeux fondent en larmes.

La nourrice la conjure de lui découvrir la cause de sa maladie, et lui représente qu'en se laissant mourir , elle trahit ses en{<\ns qui auront pour maître Hippolyte. A ce nom, Phèdre se réveille,

et conjure par les dieux sa nourrice de ne jamais le prononcer devant elle. Touchée des sollicllalîons pressantes de cette nourrice, elle s'apprête enfin à faire Thorrible aveu de sa maladie ; mais tout à coup elle apostrophe sa mère et sa sœur , dont l'amour a causé la perte. La noumce , qui n'entend point la raison de ces exclamations , redouble ses instances : Phèdre n'y pouvant plus résister : Qu est-ce , lui dit- elle, que ce que les hommes appellent aimer P Une chose, répond la nourrice , pleine en même tems de douceur et d amertume : la ressentez-vous pour quelqu'un ? Quel est , reprend Phèdre, f^/?/y d'une Amazone ? Hippolyle , s'écrie la nourrice. C'est de toi-même que tu l entends, dit Phèdre, cl non pas de moi. Il semble que par ce détour elle ait voulu s'excuser d'avoir nommé celui qu'elle aime.

Ce seul morceau d'Euripide dcATait rendre moins précipités dans leurs jugemens , ceux qui font gloire de mépriser cet auteur ; ils y retrouvent , mot pour mot les mêmes beautés qu'ils admirent sur notre théâtre. Son imitateur, dans un grand nombre d'autres endroits, sait ajouter ou retrancher à l'original qu'il iiiiile; mais il le tridait ici

presque littéralement, parce qu'il ne peut rien retrancher d'inutile, et qu'il n'y peut rien ajouter (le plus beau. En effet , quelle peinture plus belle et plus tragique que celle d'une femme mourante, rcsolae à mourir , languissante , sans nourriture depuis trois jours , portée sur les bras de ses domestiques, qui forme tour à tour des vœux contraires ; tantôt se livre h sa passion, tantôt rappelle sa raison égarée, et veut qu'on lui couvre le visage , comme indigne de voir la lumière ? Forcée de faire l'aveu de son mal , elle n'y vient que par mille détours, et fait prononcer à un autre le nom de celui qu'elle aime , pour s'épargner la honte de le prononcer elle-même. Que ceux qui n'estiment pas assez les anciens, reconnaissent du moins qu'un génie capable de pareilles inventions n'élait pas un médiocre génie.

Mais comme il ne se soutient pas toujours également, je ne l'admire pas non plus toujours, et je ne puis goûter le discours qu'il met ensuite dans la bouche de Phèdre sur les passions et les plaisirs ; sur ces deux pudeurs qui ont un même nom , quoiqu'elles soient d'une nature différente. Phèdre, après ces réflexions trop philosophiques , revient

I7f CO^îPÂ RAISON,

à sa passion , et avoue qu'elle a résolu de mourir plutôt que de ternir sa gloire. Périsse la première, dit -elle , gui osa souiller le lit nuptial ! Ce malheur prit sa source dans d illustres maisons , et de là s est répandu dans toutes les conditions. Comment ces femmes infidèles osent - elles soutenir les regards de leurs époux F Ne craignent-elles pas les ténèbres complices de leurs crimes P Ne craignent-elles pas (jue les murs de leur maison ne les accusent F Pour moi, qu il ne m arrive jamais de déshonorer mon époux ni mes cnjans ! Les crimes des pères et des mères sont de pesans fardeaux qui accablent les enfans.

Le poëte français a mis en usage dans la suite ces beaux sentimens ; mais après que Phèdre a fait l'aveu de sa passion , il lui met dans la bouche toutes les raisons qui peuvent la rendre excusable. Cette passion est allume'e en elle depuis long-tenis par la fureur de \énus : en vain elle a bâti un temple pour apaiser cette d€esse : en vain elle a évité partout Hippol) te , et l'a fait exiler ; son malheur l'a ramené près d'elle. Ce n'est plus un amour ordinaire,

CVst Vf'nus tout entière :i sa proie allachée.

Dans ce moment on vient lui annoncer la mort de Thësc'e. OEnone profite de celle nouvelle pour lui faire entendre par des raisons fausses , mais spécieuses , qu'elle peut légitimement aimer Hippolyte.

La nourrice, dans Euripide, représente à sa maîtresse l'empire de Vénus sur tous les dieux , et l'exhorte à se livrer à un amour que le ciel a ordonné. Phèdre lui impose silence : la nourrice lui promet des remèdes qui guériront son mal sans honte , et la quitte pour aller trouver Hippolyte. Il était en effet difficile de faire déclarer cet amour à Hippolyte par Phèdre elle-même. Un pareil aveu aurait révolté le spectateur autant qu'Hippolyte même. C'est pourtant ce que l'auteur de la tragédie latine a osé faire. Il va jusqu'à dépeindre cette horrible femme aux genoux de son vainqueur, lui tendant les bras pour l'embrasser, et lui adressant cette horrible prière : Miserere amanfis. Ce n'est ponit respecter un spectateur, que de lui présenter un pareil objet. Le poëte français , plus hardi qu'Euripide , iait parler Phèdre de son amour à Hippolyte; mais plus sage que Séncque, avec quelle adresse sauve-l-il l'ap-

iy^ COMPARAISON,

parence odieuse d'une telle déclaration? Tandis qu'elle ne vient que pour lui parler de son fils , l'aveu de sa passion lui e'chappe malgré elle , encore ne lui échappe-t-il qu'en termes équivoques; et c'est là c|ue le poëte , en traduisant ces vers ,

Hippolyte , sic est Thesei vultus , amo Illos pHores , etc.

met h profit tout ce que Sénèque a heureusement Imaginé.

Euripide suppose que la nourrice, avant que d'apprendre à lilppoîyle l'amour de Phèdre, l'a engagé au secret par un serment qu'elle a exigé de lui. Hippol) te, outré de ce qu'il vient d'apprendre, veut d'abord rompre son serment ; mais enfin la religion le retient ; il exhale son chagrin dans une longue déclamation contre les femmes et les malheurs du mariage. O Jupiter^ s'écrie- t-il , pourquoi avez-vous placé sous le soleil, un mal aussi funeste a l homme , que la femme ? Si vous vouliez (jue les hommes se répandissent sur la terre pour en perpétuer la race , la femme était-elle nécessaire P En portant nos offrandes sur vos autels , chacun suivant le prix de son offrande eût acheté des enfans. Ces ré-

flexions et celles qui les suivent , paraissent peu convenir à la situation piésente cl'Iîippolyte , et même à la dignité' de la tragédie. Euripide, qu'on a appelé' Fennerai des femmes, a peut-être pris trop de plaisir dans cet endroit à se déchaîner contre elles; il se peint lui-même quand il fait dire à Hippolyte : Ma haine contre les femmes ne sera jamais assouvie ; et si j en parle toujours mal, c'est parce (ju elles sont toujours mauvaises : ou cju on les rende meilleures , ou qu il me soit permis de déclamer toujours contre elles,

La religion du serment qui fait garder le silence h l'Hippolyte d'Euripide, ne peut que le rendre estimable. L'Hippolyte franc^ais plaît davantage quand il garde le même silence , non par la contrainte d'un serment, mais par l'horreur de découvrir un crime pareil , et par respect pour l'honneur de son père. A peine Phèdre l'a- 1- elle quitté, qu'il s'écrie :

Grands dieux , qu'en un profond oubli Cet horrible secret demeure enseveli !

Quand il est devant son père , il aime mieux en essuyer les sanglantes accusations, et se soumettre

à une condaninaliou injuste , que de dévoiler un mystère si odieux. x\ricie lui reproche ce silence. Comment pouvaîs-je le rompre ? lui dit-il.

Devais-je , en lui faisant un récit trop sincère , . D'une indigne rougeur couvrii" le front d'un père ?

Il n'a confié sa peine qu'à sa maîtresse , mais sous le sceau d'un secret inviolable.

Il est vrai que l'auteur , pour rendre Hippolyte plus aimable à nos yeux , a beaucoup adouci le caractère rude et sauvage que lui donne Euripide : mais on lui reproche de l'avoir adouci jusqu'à le rendre amoureux. 11 a prévenu cette objection dans sa préface , en disant qu'il a cru âcK-oir donner a Hippolyte (jiieltjue faiblesse pour le faire paraître un peu coupable envers son père. IMais Hippolyte amoureux n'est plus, dit -on, le véritable Hippolyte. Ouaud il est aux pieds d'Aricie , quoiqu'il dise que l'amour est une langue étrangère pour lui, il parle cette langue avec une délicatesse que ne doit point connaître un jeune homme uniquement occupe de chiens et de chevaux. C'est comme un chasseur qu'il est amené sur le théâtre par Euripide. 11 .chante un cantique à Diane, et lui offre une co-j'^

CO^ÎPAriAIfiON. 179

ronne de fleurs nouvelles , symbole de la chasteté. On l'exhorte en vain h rendre à \énus les honneurs qui lui sont dus : il répond qu'il méprise une déesse dont la puissance a besoin des ténèbres , et il recommande qu'on ait soin de ses chevaux , afin qu'après son repas il puisse retourner à la chasse. Tel est Hippolyte , et tel il doit toujours être.

Les défenseurs de notre poëte répondent h cette critique, que l'Hippolyte d'Euripide ne résiste à Phèdre que par férocité. Toute femme lui est également odieuse, et le mot d'amour, dans quelque bouche qu'il soit, le révolte également; il est toujours sauvage, Notre Hippolvte au contraire , est sensible comme un autre, et se livre à une passion innocente : ce n'est point par férocité, mais par vertu , qu'il résiste à l'amour incestueux de sa belle-mère.

Je ne veux épouser ni l'un ni l'autre de ces deux jugemens : le premier me paraît trop sévère ; je crains que le second ne soit trop indulgent. 11 est vrai que l'Hippolyte d'Euripide me semble trop sauvage : je ne lui sais point de gré de sa haiue pour Phèdre ; et les éloges fréquens qu'il fait de

iSo COMPARAISON.

son austère vertu , ne me persuadent point assez. La vertu de rHippolyle fran(;ais est plus modeste et plus aimable : j'avoue cependant que j'ai peine à voir aux genoux d'une maîtresse, cet homme si fameux par sa haine contre le sexe , et par les sévères maximes que Pitthée lui avait apprises '.

Dans Euripide, Phèdre instruite du refus d'Hippolyte, déteste la folle entreprise de sa nourrice, qui l'a exposée à cet affront, et, pour sauver son honneur, se détermine à mourir : Mais en mourant, dit- elle , je serai funeste à un autre, (jui n aura pas lieu de triompher de mon malheur. Cette femme , jusque-là vertueuse, devient un monstre horrible, qui écrit la plus noire des impostures contre l'innocence, et m-eurt en tenant dans ses mains cette lettre fatale. Au moment que toute la maison est dans le trouble , Thésée arrive, apprend la mort de sa femme, ouvre sa chambre, et voit son cadavre suspen<]u. Il aperçoit une lettre dans ses mains ; il l'arrache avec impatience. Quel nouveau

' Voyez comment cet amour d'Iïippoljtc peut être justifié : Cours de littérature , tome V, page n4 et suivantes.

COMPARAISON. l8i

foup cle foudre pour lui ! Quand il lit l'accusation d'Hippolyle : Elle crie, dit-il, elle crie cette lettre, des attentats horribles ! Il appelle dans sa fureur toute la ville à son secours ; il implore INeptune. A peine a-t-il prononcé son vœu cruel, qu'Hlppolyte, qui ne sait point encore le malheur de Phèdre et le sien, paraît sur le the'àtre. The'see, après des réflexions un peu trop longues dans une pareille circonstance, sur la malignité de Thommc et son déguisement , s'adresse enfin à Hippolyte : l^n, lui dit-il j^T^â^ te vanter maintenant de ta vie austère et de ta philosophie .fais gloire de ta chasteté. Hippolyte , Hé par le serment qu'il a fait , ne peut découvrir la vérité à son père ; il se contente de lui représenter la pureté de ses mœurs. Sur la terre. lui dit-il, /'/ n est point de mortel plus chaste que moi; mon premier soin est celui d' honorer les dieux; je ne fais liaison qu 'avec de sages amis ; mes discours ni mes actions n offensent personne, et je respecte autant les ahsens que les prêsens. Je suis surtout exempt du crime dont vous m accusez ; j W conservé jusqu à ce jour une entière pureté; je ne connais les plaisirs de l amour que par des récits ou des tableaux , encore suis-je trop pur pour ai^rêter mes yeux sur de telles

lS2 COMPARAISON.

peintures. Qui aurait pu me changer F Serait-ce ou la beauté de cette femme , ou V espérance cjue son amour me rendrait le maître de votre maison P

Il est facile de juger par cet extrait, combien l'imitateur a enchéri sur son original. Si tôt que Phèdre s'est déclare'e à Hippoljte , elle n'a plus rien à ménager ;

De l'auslère pudeur les bornes sont passées.

Mais tout à coup an lui annonce que Thésée qu'elle avait cru mort, va paraître devant elle. Toute l'horreur de son crime se présente à ses yeux. Thésée paraît; elle repousse des embrassenicns cju'elle ne mérite plus , et va se cacher. Thésée , surpris de cet accueil , veut -en savoir la cause; il la demande à son fils, qui, loin de la lui découvrir, lui demande la permission de s'éloigner. Thésée , qui ne voit que trouble dans sa maison , cherche à s'éclaircir. OEnone profite de l'agitation où il est pour accuser Bippolyte devant lui. Une femme d'une basse naissance peut aussi avoir l'ame assez basse pour hasarder une si affreuse calomnie ; mais un père, dira t-on, peut-il y ajouter foi légèrement? Dans Euripide, il voit le corps de sa

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femme suspendu; il trouve sur elle la lettre qui de'couvre la cause d'une mort si violente. Ce spectacle le met hors d'ëtat de rien examiner. 11 demande vengeance aux dieux. Dans la tragédie française, au contraire, Phèdre n'a point parlé. Quelle preuve a-t-il contre son fds ?

Je re'ponds à celte critique, cj[ue la trop grande crédulité de Thésée, qui le rend coupable, contribue à la perfection de la pièce. Ce père , plongé dans les plus grands malheurs, paraît les mériter. Les dieux l'ont exaucé dans leur courroux, et il reconnaît lui-même gu il a trop tôt vers eux levé ses mains cruelles.

Hippolyte, chargé des malédictions de son père, ne se défend qu'en représentant rinnocence de sa vie passée. 11 lui est permis de se louer, parce que se défendre d'un crime dont on mérite si peu d'être soupçonné, est moins se louer, que se rendre justice; la force de la vérité y engage : il ne relève pas cependant son innocence avec des paroles aussi fastueuses que dans Euripide ; il parle en tremblant , et rougit de se louer :

Je ne Acax point me peindre avec trop d'avantage; Mais si quelque vertu m'est tombée en partage ,

î84 COMPARAISON.

Seigneur, je crois surtout avoir fait éclater La haine des forfaits qu'on ose m'imputer.

Un ton si timide et si modeste n'en est que plus cloquent.

Au bruit des menaces de Thésée, Phèdre, que les remords poursuivent , accourt pour secourir Hippolyte : peut-être l'affreuse vérité allait-elle lui échapper lorsqu'elle apprend que cet homme qu'elle croyait insensible , est amoureux d'Arlcie. Sa surprise fournit à l'auteur cette belle scène où éclate toute la fureur de la jalousie dans le cœur d'une femme méprisée. La rage et le désespoir l'emportent d'abord, mais les remords reviennent, et la vertu reprend ses droits.

Me voici maintenant arrivé au récit de la mort d'Iïippolyte, que pour rendre plus touchant les trois poètes ont embelli de toute la pompe poétique. Dans Euripide et dans Sénèque , Thésée , qui ne doute point du crime de son fds , prête avec joie l'oreille à ce récit, parce qu'il est encore dans les transports de la colère. Dans la tragédie française , il est dans une situation bien différente. A peine a-t-il chassé son malheureux fils, que la nature s'est fait entendre, ses entrailles se sont

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troublées , quelques mots ëchappe's a Aricie ont aug^nenté ce trouble : il a appris qu'OEnone s'est jetée dans la mer , que Phèdre mourante a trois fois voulu écrire , et a trois fois rompu sa lettre ; il s'est écrié :

Qu'on rappelle mon fils , qu"il vienne se défendre j Qu'il vienne me parler , je suis prêt de l'entendre.

Est-il donc naturel que ce père prèle une oreille tranquille au récit de la mort de son fils ? Est-il en état d'entendre Théramène , et Theramène luimême est-il en état de parler ? Jjii homme , dit M. de Cambrai' , saisi , éperdu, sans haleine , peutil s amuser a faire la description la plus pompeuse et la plus fleurie de la figure du dragon F

Cette critique a trouvé bien des partisans , et la beauté de cette narration a servi souvent à sa condamnation. Heureux le poëte dont on peut dire : Si non errasset , fecerat ille minus. Je crois pourtant qu'on peut répondre à cette critique , que Thésée, instruit de la mort de son fils par ces premiers mots, Hippolyle n'est plus , et qui

' Réflexions sur la grammaire , elc.

l86 COMPARAISON.

s'est écrié : Monjiîs n est plus ! Quel coup

me l'a ravi P peut ensuite demander les circonstances d'une mort si étonnante. Il ne pourrait à la vérité eu écouter le récit s'il était certain de Tinnocence d'Hlppolyte ; mais dans l'état d'incertitude où il se trouve, agité de la crainte de s'être trompé , il est naturel qu'il écoute le détail de cette mort ; plus elle est affreuse , plus elle lui paraît l'effet d'une juste punition du ciel. Ce monstre terrible, l'effroi subit des chevaux, dont un dieu pressait les flancs , toutes ces circonstances sont les preuves d'une vengeance divine, et c'est ce qui le flatte qu'Hippolyte était en effet coupable. Ce récit sert à soulager sa douleur.

Quant à Théramène, je ne crois pas non plus qu'il soit impossible de le défendre. En entrant sur le théâtre, il s'est écrié d'abord : Hippolj/c n 'est plus ! Par ces mots rapides il a annoncé toute la nouvelle, et satisfait aux premiers mouveraens de sa douleur. H a maintenant repris ses esprits, il est en état de raconter le détail de cette mort ; et comme il est frappé de toutes les circonstances d'une aventure si cruelle, il les raconte avec la même passion que s'il les voyait encore :

rcffroi dont il est pénétré lui fait employer les images les plus vives ; il croit voir encore le monstre sortir des flots. Un orateur qui raconterait un événement pareil , ne pourrait-il pas dire en parlant du monstre : // infecte l'air, la terre en paraît effrayée , la mer qui le vomit semble en avoir horreur!^ Ce récit ne paraîtrait pas ampoulé. La vivacité de la poésie n'admet point ces adoucissemens de la prose, il semble, il parait ; tout y est personnifié, la terre s'émeut , le flot recule d'épouvante. Enfin , il faut faire réflexion que Théraraène parle à un père qu'il croit encore irrité et plongé dans l'erreur ; il doit tacher de l'attendrir par un récit touchant, pour le rendre plus capable de reconnaître la vérité. De telles raisons balanceraient peut-être les critiques qu'on a faites de ce fameux récit. D'autres personnes pourraient faire valoir Teffet qu'il produit sur le théâtre, et le plaisir avec lequel il est toujours écouté ; mais ce n'est point à moi de faire valoir en faveur de l'auteur, les applaudissemens du public '.

' Voyez sur ce récit de Ttiéramène , le Cours dç littérature., tom. Y, p. i25.

i88 comparaison;

Euripide finit cette pièce, comme il Ta commencée, parle secours d'une divinité'. Diane parait, et achève d'accabler le malheureux Thc'se'e, en dévoilant le mystère odieux de cette aventure : la faute en est à Vénus , qui a voulu assouvir sa vengeance sur Hippolyte. Je ne m'y suis point opposée, dit- elle, pane (jue c'est une loi paiini les dieux , de ne point se traverser les uns les autres : sans la crainte de Jupiter, je n'aurais pas essuyé r affront de laisser périr le mortel que j'aimais le mieux. Hippolyte , tout sanglant et couvert de blessures , est apporté sur le théâtre; il lui reste encore assez de vie pour se plaindre de son père , et même des dieux. O Jupiter ! s'écrie-t-il , vois le triste étal oh je suis ; moi ce chaste mortel^ moi si religieux envers les dieux, moi (jui surpasse tous les autres hommes par la pureté de mes mœurs , je vois la mort prête ii m engloutir. C 'est donc en vain çue i ai rempli tous les devoirs de la piété : victime de tourmens affreux , je ne trouve plus d 'asile que le tombeau : que la nuit de Pluton m 'ensevelisse, et que la mort vienne endormir mes douleurs. Il entend la voix de Diane : il est frappé de Todeur de la divinité; il respire un peu ; mais toute la consola^

ÊOMPARAISON. 189

tion que la déesse lui donne, est la promesse que son nom sera à jamais ce'lèbre , et que par droit de représailles elle immolera de ses mains un favori de Venus : elle ordonne à ce malheureux de pardonner sa mort à son père , et au père d'embrasser son fds; et quand elle voit Hippolyte près de la mort, elle le quitte, parce qu'il n'est pas permis à une divinité de regarder un mort. Hippolyte expire en pardonnant sa mort à son père.

Dans le système absurde de la religion païenne, il faut admettre ce dénoùment , et approuver les faibles consolations que donne une déesse à un innocent toujours dévoué à son culte , qui cependant périt pour l'amour d'elle; mais je trouve que Thésée est assez malheureux pour ne pas le rendre encore témoin des deraiers soupirs de son fils, et que ce corps sanglant ne devait pas être présenté aux spectateurs , déjà assez attendris par le récit du malheur d'Hippolyte.

Le dénoùment de la tragédie française est bien différent. Phèdre, qui s'est empoisonnée, vient, avant que de mourir, rendre à Tinnocence la justice qu'elle lui doit ; en se condamnant elle-même ,

Racine. Y. , O

igo COMPARAISON.

elle Inte'resse le spectateur pour elle : il n'est point fâche' de lui voir subir une mort qu'elle mérite; cependant il la plaint, parce qu'elle parle toujours d'elle-même avec horreur.

Déjà je ne vois plus qu'à travers un nuage , Et le ciel et l'époux que ma présence outrage ; Et la mort , à mes yeux dérobant la clarté , Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté.

C'est ainsi qu'une femme si criminelle excite jusqu'à la fm la compassion et la terreur, et que noire poëte qui doit à Euripide l'idée de ce caractère si admirable et si tragique, a la gloire de l'avoir toujours également soutenu, ce qu' Euripide n'a point fait. Il n'a peut-être pas été si heureux dans le caractère d'Hippolyte. 11 aurait dû peut-être avoir moins de complaisance pour son siècle, et ne point introduire l'amour galant dans un sujet où l'amour tragique doit rrgner seul, (yétali le seul défaut qu'y trouvait M. Arnaud, qui avouait que, sans cet amour, la tragédie de Phèdre n'avait rien que d'utile pour les mœurs..

Ceux qui critiquent ainsi les ouvrages, ne sont

pas ceux qui les admirent le moins : je rends jastice aussi à loiiles les beautés de la tragédie d'Euripide , quoique j'aie osé en faire remarquer quelques défauts. L'attention avec laquelle on examine les bons ouvrages , les expose à de sévères critiques; de même que la plus petite tache frappe la vue quand elle est sur un tableau parfait, tandis qu'on ne fait pas attention à celles <pii sont répandues sur une médiocre peinture.

La Phèdre d'Euripide a fait les délices d'Athènes, et fait encore les délices de ceux qui la lisent aujourd'hui. La Phèdre française , après avoir eu d'abord quelques obstacles à combattre, a eu depuis un succèssi constant, et soutient encore de si fréquentes représentations , qu'elle doit être mise au nombre de ces tragédies qui, indépendamment dn lems et des circonstances, contribueront toujours à r'ornement de notre théâtre.

Je ne dois point finir l'examen de cette pièce sans détruire l'injuste soupçon de quelques personnes qui prétendent qu'elle inspire un principe de morale très-dangereux , parce que ces personnes s'imaginent y voir le ciel, auteur du crime, et une*

femme contrainte par les dieux , et nécessitée à se livrer à une passion qu'elle condamne.

Le langage que Phèdre tient dans cette pièce , est le langage ordinaire des païens. Quoique convaincus qu'ils étaient libres (vérité que nous sentons toujours en nous-mêmes) dans la violence de leurs passions , ils les imputaient à quelque dieu, et opposaient cette prompte excuse à leurs remords. Lorsque Médée dans Ovide voit sa passion plus forte que sa raison , postquam ralwne furorem vincere non paierai, elle s'écrie qu'un dieu s'oppose à ce qu'elle veut, nescio quis deiis obstat. Phèdre, dans le même état, cherche la même excuse ; et la trouve d'autant plus aisément, qu'elle doit se croire d'un sang odieux à Vécus. Ce sont les dieux qui ont allumé en elle cette passion.

Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle De séduire le cœur d'une faible mortelle.

Elle attribue aux dieux la séduction, mais non pas la contrainte : quand elle se laisse entraîner, elle se condamne toujours.

Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit ,

Jamais mon triste cœiir n'a recueilli le fruit : Jusqu'au dernier moment de remords poursuivie , Je rends dans les tourmens une pénible vie.

Et lorsque sa nourrice, lui représentant la force du destin , veut la rassurer par cette détestable maxime :

Vous aimez; on ne peut vaincre sa destinée. Par un charme fatal vous fûtes entraînée ,

avec quelle horreur elle lui répond !

Ainsi donc jusqu'au bout tu veux m'empoisonner , Malheureuse : voilà comme tu m'as perdue.

Ce ne sont point les dieux qui Vont perdue , c'est OEnone ; et lorsque, prête à mourir, elle s'avoue criminelle à son époux en disant qu'elle a jeté un profane regard sur Hippolyle , elle reconnaît qu'en se livrant à la passion que le ciel avait allumée en elle , elle a suivi les pernicieux conseils d'OEnone.

C'est mol qui sur ce fils chaste et respectueux Osai jeter un œil profane , incestueux. Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste ; La détestable OEnone a conduit tout le reste.

Il est donc certain , par les vers que je viens lie citer, et par tant tl'autres répandus dans cette pièce, que Phèdre, toujours pleine d'horreur pour elle-même , nous fait connaître ces affreux remords qui suivent non-seulement le crime, mais le seul dësir du crime, et qu'il serait à souhaiter que toutes les tragédies fussent aussi utiles pour les Biœurs, que l'est celle-ci.

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