PREFACE DE LA HARPE
loUT ce qui regarde Esiher tsi si connu, tous les détails de ses représentations à Salnt-Cyr et du succès extraordinaire qu'elle y oblint sont racontés dans tant de livres, et particulièrement si bien détaillés dans un des livres les plus relus , les Lettres de madame de Sévigné, que, pour éviter des redites inutiles , nous nous bornerons h insister sur Tespèce d'injustice qu'on a eue trop souvent de juger cet ouvrage comme s'il eût été fait pour le théâtre. Il n'est pas probable que l'auteur eût jamais consenti h ce qu'il y fût représenté. Il ne le fut que vingt ans après sa mort , et ce fut le grand succès ^ Athalie qui Induisit en erreur ceux qui s'imaginèrent que ces deux pièces auraient la même fortune, parce qu'elles étaient de la même main et tirées de la même source. La différence est sensible même à la lecture. Il n'y a rien de théâtral dans Est/ier, absolument rien. Il y a même des choses si évidem-
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ment opposées à tout effet dramatique et aux convenances les plus communes de la scène , qo'il est impossible que Tauteur, cjui les connaissait mieux que personne, ait cru les observer en faisant Esiher. Esther a été faite uniquement pour Sainl-Cyr, pour madame de Maiutenon et pour Louis XIV, et dans celte vue il n'était pas possible de faire un meilleur choix. L'effet qu'elle produisit n'a rien d'étonnant : dans les mêmes circonstances il serait encore le même. Le jour du théâtre est tout différent : les intérêts particuliers n'y font rien : il faut un intérêt d'une nature générale. H n'y en a point dans Esther. Assurément personne ne craint qu'Assuérus, qui aime sa femme au point de lui offrir la moitié de son empire , la fasse mourir parce qu'elle est Juive, ni même qu'il fasse périr Mardochée qu'il honore du triomphe le plus éclatant. Le danger des Juifs eux-mêmes, fùt-il plus pressant et plus réel, ne suffirait pas pour faire le sujet d'une tragédie. La tragédie exige indispensablenient que le péril d'un peuple entraîne celui des personnages qu'il a sous les yeux, et qui seuls peuvent être l'objet d'un grand intérêt pour les spectateurs. Mais d'ailleurs,
si l'on a un moment de crainte pour les Juifs, quand Mardochée annonce Tédit cruel que le roi a signe' contre eux, on est bientôt rassure' quand on voit qu'Esther se cjjarge de leur cause, et quel est son pouvoir sur Assuérus au premier moment où elle paraît devant lui. Il n'y a donc dans tout cela rien de tragique. On a pu s'y tromper avant que l'art fût bien connu, et un Du Rver a pu croire qu'il y avait là une tragédie ; ■mais Piaclne n'a pu s'y méprendre après les chefsd'œuvre de Corneille et les siens.
L'histoire d'Estlier est admirable dans l'Ecriture, et un poëte aussi religieux que Racine a du naturellement s'attacher h suivre avec la fidélité la plus scrupuleuse le récit de l'historien sacré, dans un ouvrage qu'il ne considérait que comme un objet d'instruction et d'édification pour les jeunes personnes qui le représenteraient, et pour celles qui le liraient. Ce qui achève de prouver qu'il n'a pas eu d'autre but , c'est que dans Athalie il a procédé tout autrement. Il a construit une machine dramatique sur le fait que la Bible lui fournissait, et tous les moyens principaux, tels que le songe et la demande A\m trésor caché,
dont l'un forme le nœud de l'intrigue, et l'autre amène la catastrophe , sont entièrement de son invention.
La punition de l'orgueil et le triomphe de l'humilité sont la moralité de l'histoire d'Estlier dans les livres saints, et il n'y a point de fait historique dont le but moral soit mieux rempli dans toutes ses circonstances. L'inspiration divine y est empreinte à chaque page, et il semble que le poè'te lui-même en ait été pénétré quand il a versifié et dialogué ce sujet. Mais pour ce qui est de l'action et des personnages , le théâtre n'en saurait offrir qu'une imitation embellie, qui n'est pas la nature même, telle qu'elle est peinte dans l'Ecriture, qui n'est faite essentiellement que pour nous instruire. Le commentateur nous redit, après Louis Piacine, Lefranc et bien d'autres, que le caractère d'Aman est le plus fidèle portrait de l'ambition et de l'orgueil. Oui, sans doute; mais il ne s'ensuit pas, comme il paraît le croire, que ce portrait soit celui d'un caractère dramatique bien entendu. Non-seulement l'orgueil d'Aman est féroce ( ce qui peut passer au théâtre), mais il eâtpctit, insensé et ridicule; ce qu'on n'y sau-
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mit admettre. H en résulte une ve'rite' qui peut être bonne h observer: c'est que dans toutes nos passions , sans en excepter l'orgueil, la plus fière de toutes, il y a toujours aux yeux de la raison tranquille un fonds de petitesse et d'abjection, qu'un art imitateur , tel que celui de la tragédie , se garde bien de montrer, et doit même dissimuler avec le plus grand soin. Les passions du spectateur, qui sont le mobile de l'effet théâtral, veulent bien être condamnées ou plaintes, mais ne veulent pas être méprisées. Elles ne supporteraient pas leur ressemblance sous ce point de vue; elles s'en indigneraient, elles la rejeteraient, parce que l'amour-propre ne veut jamais se sacrifier jusqu'à ce point, si ce n'est par un sentiment religieux et surnaturel, qui seul est au-dessus de l'orgueil, mais qui n'est pas celui qu'on porte au théâtre, puisqu'au contraire un des effets les plus ordinaires de nos tragédies est de le flatter; et c'est pour cela que la religion les condamne pour la plupart. On voit qu'elle est très-conséquente dans cette réprobation : ce sont en effet deux esprits tout différens. Le théâtre consacre la vengeance , et la religion la laisse à Dieu seul. Le théâtre pré-
sente les passions et les faiblesses sous les couleurs les plus séduisantes, même quand il en offre à la fin les conse'quences funestes , et la religion veut qu^on n'envisage qu'avec effroi ce que les passions ont de séduisant, afin d'éviter tout ce qu'elles ont de dangereux.
Lorsqu'Araan , après avoir étalé tout l'éclat de sa fortune et de sa puissance, ajoute :
Cependant des mortels aveuglement fatal ! De cet amas dhonneurs la douceur passagère Fait sur mon cœur à peine une atteinte légère; Mais Mardochée assis aux portes du palais , Dans ce cœur malheureux enfonce mille ti*ails, Et toute ma grandeur me devient insipide. Tandis que le soleil éclaire ce perfide.
le poêle n'a fait que traduire en îjeaux vers les paroles que l'Ecriture met dans la bouche d'Aman, et ces paroles sont de la plus effrayante vérité. Mais celte vérité, admirable pour la morale, est trop forte pour la scène ; elle rend le personnage trop vil, et ne montre aucune proportion entre les moyens et les effets, et l'art en demande toujours une. On ne peut supporter qu'Aman veuille faire périr tout un peuple, parce qu'un homme
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118 lui a pas fait la révérence, ni qu'il en développe 1 aveu en termes formels. Piacine a eu beau relever cet aveu par des vers sublimes :
Je veux qu'on dise un jour , etc.
le spectateur rejette cet excès de démence atroce.
On conçoit que 1 Esprit-Saint ait voulu alors montrer aux rois à quel point ils peuvent être trompés par ceux qui obtiennent d'eux le plus de confiance et de pouvoir, et que pour cela il ait permis qu'Assuérus sii^nàt, sans le plus léger examen , la proscription de tout un peuple que Dieu était toujours sur de sauver quand 11 le voudrait. Mais une si coupable et si aveugle crédulité ne serait pas non plus tolérée sur la scène : elle rendrait trop méprisable un personnage principal.
Nous ne nous étendrons point sur les autres vices dramatiques de cet ouvrage, sur Tinutililé (iu rôle de Zarès, sur la sortie d'Assuérus, qui quitte la scène au moment d'une situation décisive. Mardochée et Esther sont les seuls rôles qui n'aient rien de défectueux. Le dernier serait même beau partout. Son principal mérite est d'avoir donné au poëte l'occasion de peindre le charme
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"d'une union légitime, et le bonheur d'aimer une épouse aimable eJ vertueuse.
lia supériorité des chœurs (TEslher et diÂthalîc est reconnue , et a placé Racine au premier rang des poètes lyriques. Il en sera encore parlé dans les notes , soit de l'ancien commentaire , qui sur ce point est judicieux, soit dans le nouveau, dont l'auteur avait manifesté , il y a long-tems , sou admiration pour Piacine , dans cette partie comme dans toutes les autres.
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