‹ Œuvres complètes de Jean Racine (volume 3)Chapitre 95 sur 164 · PREFACE DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

PREFACE DE L'AUTEUR

IjA célèbre maison de Saint-Cyr ayant ëlé principalement établie pour élever dans la piété un fort grand nombre de jeunes demoiselles rassemblées de tous les endroits du royaume , on n'y a rien oublié de tout ce qui pouvait contribuer à les rendre capables de servir Dieu dans les différens états où il lui plaira de les appeler. Mais en leur montrant les choses essentielles et nécessaires , on ne néglige pas de leur apprendre celles qui peuvent servir à leur polir l'esprit et à leur fonner le jugement. On a imaginé pour cela plusieurs moyens qui , sans les détourner de leur travail et de leurs exercices ordinaires , les instruisent en les divertissant. On leur met pour ainsi dire à profit leurs heures de récréation ; on leur fait faire entre elles , sur leurs principaux devoirs , des conversations ingénieuses qu'on leur a composées exprès, ou qu'elles-mêmes composent surle-champ. Ou les fait parler sur les histoires qu'on

leur a lues , ou sur les importantes vérite's qu'on leur a enseignées. On leur fait réciter par cœur , et déclamer les plus beaux endroits des meilleurs poêles ; et cela leur sert surtout à les défaire de quantité de mauvaises prononciations qu'elles pourraient avoir apportées de leurs provinces. On a soin aussi de faire apprendre à chanter à celles qui ont de la voix , et on ne leur laisse pas perdre un talent q-.ii les peut amuser innocemment, et qu'elles peuvent employer un jour à chanter les louanges de Dieu.

Mais la plupart des plus excelleus vers de notre langue ayant été composés sur des matières fort profanes, et nos plus beaux airs étant sur des paroles extrêmement molles et efféminées , capables de faire des impressions dangereuses sur de jeunes esprits , les personnes illustres qui ont bien voulu prendre la principale direction de celte mîiisoiî, ont souhaité qu'il y eût quelque ouvrage qui , sans avoir tous ces défauts, put produire nne partie de ces bons effets. Elles me firent 1 honneur de me conmiuniqucr leur dessein , et même de me demander si je ne pourrais pas faire, sur quelque sujet de piété et de morale, une es-

DE l'auteur. 207

père de poème où le chant fût mêlé avec It re'cit ; le lout lié par une action qui rendît la chose plus vive et moins capable d'ennuyer.

Je leur proposai le sujet d'Eslher , qui les

rappa d'abord , cette histoire leur paraissant

pleine de grandes leçons d'amour de Dieu et de

étachement du monde au milieu du monde même ;

}t je crus , de mon côté , que je trouverais assez

!e facilité à traiter, ce sujet , d'autant plus qu il

ne sembla que , sans altérer aucune des circons-

ances tant soit peu considérables de l'Ecriture

ainte , ce qui serait , à mon avis , une espèce de

acrilége , je pourrais remplir toute mon action

vec les seules scènes que Dieu lui-même pour

insi dire a préparées.

JV'.trepris donc la chose , et je m'aperçus n'en travaillant sur le plan qu'on m'avait donné, exécutais en quelque sorte un dessein qui m'aait souvent passé dans l'esprit , qui était de lier, nime dans les anciennes tragédies grecques, le lœur et le chant avec l'action , et d'employer à hanter les louanges du \Tai Dieu, cette partie du hœur que les païens eraplovaient à chanter les aanges de leurs fausses divinités.

2o8 PRÉFACE

A dire vrai, je ne pensais guère que la chose | dût être aussi publique qu'elle Ta été. Mais les grandes vérités de TEcrlture, et la manière sublime dont elles y sont énoncées, pour peu qu'on les présente, même imparfaitement, aux yeux des hommes, sont si propres à les frapper, et d'ailleurs ces jeunes demoiselles ont déclamé et chanté cet ouvrage avec tant de grâce , tant de modestie et tant de piété , qu'il n'a pas été possible qu'il demeurât renfermé dans le secret de leur maison: de sorte qu'un divertissement d'enfans est devenu le sujet de l'empressement de toute la cour ; le roi lui-même , qui en avait été touché , n'ayant pu refuser à tout ce qu'il y a de plus grands seigneurs de les y mener, et ayant eu la satisfaction de voir, par le plaisir qu'ils y ont pris, qu'on se peu-réussi bien divertir aux choses de piété qu'à tous les spectacles profanes.

Au reste , quoique j'aie évité soigneusement de mêler le profane avec le sacré , j'ai cru néanmoins que je pouvais emprunter deux ou trois traits d'Hérodote, pour mieux peindre Assuériis; car j ai suivi le sentiment de plusieurs savans interprèles de l'Ecriture, qui tiennent que ce roi est

DE l'auteur. 209

le même que le fameux Darius, fils d'Hystaspe , dont parle cet liistorien. En effet, ils en rapportent quantité de preuves, dont quelques-unes me paraissent des démonstrations. Mais je n'ai pas jugé à propos de croire ce même Hérodote sur sa parole , lorsqu il dit que les Perses n'élevaient ni temples ni autels , ni statues à leurs dieux , et qu'ils ne se servaient point de libations dans leurs sacrifices. Son témoignage est expressément détruit par l'Ecriture, aussi bien que parXénophon, beaucoup mieux inslruit que lui des mœurs et des affaires de la Perse, et enfin D;;r Ouinte-Curce.

On peut dire que l'unifé du lieu est oljservée dans celte pièce, en ce que toute faction se passe dans le palais d'Assuérus. Cependant, comme on voulait rendre ce divertissement plus agréable à des eufans, en jetant quelque variété dans les décorations , cela a été cause que je n'ai pas gardé cette unité avec la même rigueur que j'ai fait autrefois dans mes tragédies.

Je crois qu il est bon d'avertir ici que, bien qu'il y ait dans Eslher des personnages d hommes , ces personnages nont pas laissé d'être représentés par des filles avec toute la bienséance de leur

sexe : la chose leur a été d'aulant plus aisée , qu'anciennement les habits des Persans et des Juifs étaient de longues robes qui tombaient jusqu'à terre.

Je ne puis me résoudre à finir celte Préface sans rendre h celui qui a fait la musique la justice qui lui est due , et sans confesser franchement que ses chants ont fait un des plus grands agrémens de la pièce. Tous les coimaisseurs demeurent d'accord que depuis long-tems on n'a point entendu d'airs plus touchans ni plus convenables aux paroles.

Quelques personnes ont trouvé la musique du dernier chœer un peu longue, quoique très-belle; mais qu'aurait-on dit de ces jeunes Israélites qui avaient tant fait de vœux à Dieu pour être délivrées de l'horrible péril oii elles étaient, si , ce péril étant passé , elles lui en avaient rendu de médiocres actions de grâces ? Elles auraient directement péché contre la louable coutume de leur nation , où l'on ne recevait de Dieu aucun bienfait signalé qu'on ne l'en remerciât sur-le-champ par de fort longs cantiques; témoins ceux de Marie, sœur de Moïse ; de Débora et de Judith , et tant

DE L AUTEUU. 211

d'autres dont l'Ecriture est pleine. On dit même que les Juifs, encore aujourd'hui , célèbrent , par de grandes actions de grâces, le jour où leurs ancêtres furent délivrés par Esther de la cruauté d'Aman.

%'V%%L;VViUVVlia'V«k/%aai'V\.'VV%/V\«'VV«.t/VVtiV%.VVlXXXVVVVV\/\'\l/VV\tJV%iXMiVVWV\^

Page 1