‹ Œuvres complètes de Jean RacineChapitre 108 sur 185 · ACTE I, SCÈNE IL 3oi · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IL 3oi

Dans un calme profond Darius endormi

poète supérieur. Je relève cette assertion , parce que c'est une des sottises de nos jours de placer exclusivement la beauté' poétique dans l'usage des ligures , même quand elles sont faciles et communes , ou fausses et outre'es. 11 serait trop 'ong de développer ici la véritable théorie du style figuré : je l'ai fait ailleurs "f*.H suffira de dire ici que ce qui caractérise particulièrement le bon versificateur, c'estl'emploi judicieux des tropes de toute espèce, dontse forme une diction qui n'est jamais commune et jamais affectée; d'où il suit que ce mérite ne peut se remarquer que dans la continuité du style , et fait proprement le bon écrivain. La supériorité tient ensuite au nombre et au degré de beautés qui l'élèvent au-dessus de cette élégance habituelle sans laquelle on ne sait pas écrire, et tout cela n'est encore que la supériorité de style , telle , par exemple , qu'elle se trouve dans Ksther. On n'est un poète supérieur que quand on joint ce style à des conceptions poétiques d'une grande beauté, comme dans Atha/ie, dans Phèdre, Andromaque, etc. Je n'ignore pas que cette précision dans le langage de la critique est aussi inconnue a la plupart de ceux qui s'érigent en juges de la poésie . que les premières notions de la peinture a la plupart de ceux qui vont juger les tableaux du Louvre. Mais aussi ces prétendus connaisseurs en littérature inspirent aux vrais connaisseurs et aux bons artistes précisément la même pitié qu'éprouvent le peintres et les sculpteurs quand ils entendent l'ignorance raisonner au salon sur ces arts , en termes qu'elle n'entend même pas.

Ce qui annonçait déjà dans Racine, non pas enrore un grand c , mais un homme fait pour bien écrire en re»j c'était la De entre Ephestioa et Porus , d'un bout a l'autre bien pensée et bien écrite.

Pour donner un exemple tensibk des vérités que j'établis et des

-f- Dans le Cours de Littérature du Ly

3o2 ALEXANDRE,

Ignorait jusqu'au nom d'un si faible ennemi.

erreurs que je réfute, j'ajouterai qu'il n'y a pas un homme de l'art , un homme de bon goût qui ne remarquât bien plus ce vers,

Toujours son amitié traîne un long esclavage ,

que les vers hrillans sur la foudre. Ces vers, comme je l'ai dit, appartiennent à quiconque commence à savoir tourner un vers. Celui-ci est d'un homme qui a déjà le sentiment de la vraie poësie de stvle , c'e^t-à-dire , qui sait s'approprier , par des formes heureuses et nouvelles , ce qui semble être à tout le monde. Tout le monde a dit ou peut dire : Son am>tie n'es/ qu'un esclavage , un esclavage déguisé : il i'v a qu'un poète qui sache dire :

Toujours son amitié traîne un long esclavage.

Ce vers est parfait : le seconJ hémi: tiehe est beau de trois manières : par l'image que forme le mot traîne , par la précision qui naît de l'ellipse hardie traîne , pour entraîne avec elle , comme il faudraitle dire en prose ; enfin , par l'harmoruc imitative de^ sons prolongés , traîne un long esclavage. Voilà comme on fait de bons vers , et voilà ce que peuvent y \oir ceux qui en ont bien étudié l'art. Qu on juge, par ce seul exemple , ce que serait un commentaire où l'on analvserait ainsi les vers de Rafi::e , à commencer j

par Andromaque. Mais quiconque le pourrait s'en gardera bien. Il ne faut pas épuiser par t'analyse ce qui est de goût et de sentiment : il suffit de choisir ce qui peut servir1 au lecteur d'indication pour le reste. La connaissance de tous ces secreu de l'art , qui sont sans nombre, heureusement n'est nécessaire qu'à ceux qui le cultivent, ou à ceux qui prennent sur eux de l'en rendre les juges devant le public. Ceux-ci ne doivent pas tou; dire : mais pour ne pas se tromper dans ce qu'ils disent , ils doivent savoir tout ce que l'on pourrait dire.

Le commentateur dit qu'aujourd'hui le mot foudre est toujours

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