ACTE SECOND
ANTIGONE
Ali ! si pour vous son ame est sourde à la pitié ,
Que pourrais-je espérer d'une aniitié passée ,
Qu'un long éloignement n'a que trop effacée?
A peine en sa mémoire ai-je encor quelque rang * ;
Il n'aime , il ne se plaît qu'à répandre du sang ' .
Ne cherchez plus en lui ce prince magnanime ,
Ce prince qui montrait tant d'horreur pour le crime ,
Dont lame généreuse avait tant de douceur ,
Qui respectait sa mère et chérissait sa sœur :
La nature pour lui n'est plus qu'une chimère ;
Il méconnaît sa sœur , il méprise sa mère ;
Et l'ingrat , en l'état où son orgueil l'a mis ,
Nous croit des étrangers , ou hien des ennemis.
POLYNICE
N'imputez point ce crime à mon ame affligée ;
Dites plutôt , ma sœur , que vous êtes changée ;
Dites que de mon rang l'injuste usurpateur
M'a su ravir encor l'amitié de ma sœur.
Je >ous connais toujours, et suis toujours le même.
* A peine en sa mémoire ai-je encor quelque rang.
On a un rang dans le cœur de quelqu'un, et on a place dans vt mémoire.
' Il n'aime , il ne se plaît qu'à répandre du sang.
Et son cœur n'aime plus <ju\i r<j>.indrc du sang. » L. B.
ANTIGOUE.
Est-ce rn'ainier , cruel , autant que je vous aime , Que d'être inexorable à mes tristes soupirs - Et m'exposer encore à tant de déplaisirs ?
POLYNICE
Mais vous-même , ma sœur , est-ce aimer votre frère ,
Que de lui faire enfin cette injuste prière ,.
Et me vouloir ravir le sceptre de la main ?
Dieux ! qu'est-ce qu'Etéocle a de plus inhumain ' ?....
C'est trop favoriser un tyran qui m'outrage.
ANTIGONE
Non , non , vos intérêts nie touchent davantage. Ne croyez pas mes pleurs perfides à ce point 2 ; Avec vos ennemis ils ne conspirent point. Cette paix que je veux me serait un supplice S'il en devait coûter le sceptre à Polynice ; Et l'unique faveur , mon frère , où je prétends ,
1 Dieux 1 qu'est-ce qu'Etéocle a de plus irJiumain ? On lisait dans les premières éditions :
«Dieux! qu'est-ce qu'Etéocle a de moins inhumain. » L. B.
2 Ne croyez pas mes pleurs perfides h ce point.
Des pleurs ne peuvent être perfides. L. B. *
* Pourquoi donc? Assurément des pleurs peuvent et- e perfides , trompeurs , hypocrites , etc. , comme ils peuvent être sincères , véritables , etc. : il n'y a point de métonymie plus commune ni plus autorisée.