‹ Œuvres complètes de John HunterChapitre 18 sur 88 · DE LA DENTITION · texte numérisé non relu

DE LA DENTITION

Les dents, aa début de leur formatiou et pendant une période assez longue de leur^éveloppement, sont complètement renfermées au dedans des alvéoles et des gencives (p. 57 et 58; pi. 8, fig. 15); et, dans leur accroissement, elles agissent jusqu'à un certain point comme des corps étrangers sur les parties qui les renferment. £o effet, en roôme temps que la travail d'accroissement s'opère dans ces organes , il s'accomplit un autre phénomène, qui oonsiste dans la destruction de la partie de la gencive et de Palvéole qui recouvre la dent, phénomène qui devient la cause des symptdmes douloureux et même dangereux qui se manifestent quelquefois à cette époque. A mesure que les dents augmentent de volume, elles exercent une pression de plus en plus forte contre les alvéoles ou la gencive, ce"" qui produit de Tinflammation et détermine l'ulcération.

Cette ulcération est une de celles qui ne s'accompagnent que rarement ou n)éine jamais de suppuration. Cependant, dans quelques cas rares, j'ai trouvé les gencives ulcérées et le corps de b dent entouré de pus; mais j« crois que cela n'arrive guère avant que la dent soit sur le point de percer la membrane qui recouvre la gencive.

Comme la dentition constitue une maladie du premier âge, maladie qui , en effet, commence pres(}ùe avec la vie, ses symptômes sont plus diffus, plus généraux et plus incertains que ceux de toute autre affection propre à l'âge adulte ou de dévelop()ement parfait, et produisent les apparences d'un grand nombre de maladies diverses. Mais ces symptômes deviennent moins variés et mieux caractérisés à mesure que l'enfant avance en âge, de sorte que les dents de lait qui poussent les dernières, et surtout les dents de la seconde dentition, opèrent ordinairement leur sortie sans causer beaucoup de trouble dans la constitution.

Ces symptômes sont si divers chez les différents enfants , et souvent dicz le même, qu'on a peine à concevoir qu'ils viennent de la même source, et le nombre en est si considérable qu'il semble que nous ne puissions arriver à les connaître tous.

Ils constituent des maladies locales et des maladies constitutionnelles avec sympathie locale.

Les symptômes locaux s'accompagnent de douleurs dont nous pouvons supposer l'existence lorsque l'enfant est agité, mal à l'aise, lorsqu'il frotte ses gencives et porte à sa bouche tout ce qu'il tient. On observe généra-

Di;8 DENTS. m

leoifnt de risflamiiiatîeQ , de la chaleur et du gonflement eui giiieivei , et la sécrétion de la salive est augmentée.

Les symptômes consécutifs constitutionnels ou généraux sont la fièvre et des convulsions générales. La fièvre est tantât légère et tantôt violente* Elle est très-remarquable par la rapidité avec laquelle elle, s'élève et fi*a« iMÛsse : ainsi , dans la première heure de cette indisposition , Tenfant est parfoitement frais; dans la seconde, il est animé et d'une chaleur brûlante , et, dans la troisième, il revient à une température modérée.

Les symptômes consécutifs partiels ou locaux sont extrêmement variée et compliqués; les formes qu'ils présentent étant déterminées jusqu'à un certain point par la nature des parties où ils ont leur siège, ils simulent un grand nombre de maladies différentes. Voici ces symptômes <i|ans Tordre de leur plus grande fréquence :

On observe de la diarrhée; de la constipation; la perte de Tappétit; des éruptions à la peau, principalement sur la face et sur le péricrâne; de la tenx; une baleine courte, avec une sorte de respiration convulsive, semblable à celle qui çst commune dans la coqueluche; des spasmes locaux, soit continus, soit intermittents; tantôt une augmentation, tantôt une diminution dans la sécrétion de l'urine; un écoulement de pus par le pénis, avec émission difficile et douloureuse des urines, simulant exactement une violente gonorrhée.

Les glandes lymphatiques du cou ont de la tendance à se tuméfier à cette époque; et, si l'enfant a une forte prédisposition pour les scrofules, cettd irritation provoquera le développement de cette maladie.

Il peut exister beaucoup d'autres symptômes qui n'arrivent pas à notre oonnaissance, car, en général , les malades ne sontpas capables d'exprimer leurs sensations»

Parmi les symptômes de la dentition , il en est plusieurs qui sont dange<t reux, ce sont les symptômes constitutionnels et ceux des symptômes lo^ eaux qui attaquent une partie vitale. La fièvre, à la vérité, dure rarement assez longtemps pour devenir fatale; mais les convulsions, surtout lorsqu'elles sont générales, le sont fréquemment. Les convulsions locales, quoiqu'elles se montrent souvent très- violentes, ne causent pas la mort si elles n'ont point leur siège dans une partie vitale; et, quand une partie non vitale entre en sympathie, le malade est généralement à l'abri de tout danger, car la souffrance d'une partie qui est de peu d'importance pour la yie est un motif de sécurité pour l'ensemble de l'économie.

L'irritation qui émane du phénomène de la dentition semble avoir pour, premier effet la sympathie générale, et il en est ainsi ordinairement éhe^ les s^iet8 chez lesquels la sensibilité et l'irritabilité locales et partielles ne sont pas encore développées. Chez de teU sujets, lorsqu'une partie est ir-i ritée, tout l'ensemble sympathise, et il en résulte des convulsions gêné-* raies. Mais, à mesure que la sensibilité et l'irritabilité partielles se manifestent, chaque partie, agissant en quelque sorte pour elle-même, acquiert les dispositions qui lui sont propres. Ainsi , quand One maladie locale prend naissance chez un si^yet très-jeune, elle développe une dispQ^

sition générale à sympathiser; mais, à mesure qae Tenfant avance en âge, la faculté de sympathie se particularise, et Ton ne retrouve plus dans la constitution le même consensus universel des parties. Alors, quelque partie montre plus de tendance que les autres à sympathiser avec Tirritation locale; de sorte que toute la disposition pour la sympathie se concentre sur un organe particulier, qui manifeste sa sympathie suivant Faction particulière qui lui est propre. Cela vient de ce que les divers organes acquièrent de plus en plus l'indépendance de leurs sensations propres, à mesure que l'enfant avance en âge , et perdent graduellement les connexions sympathiques qui les unissaient les uns avec les autres. Ainsi, à l'âge de six ans, il n'y a plus guère que les parties affectées immédiatement qui souffrent. Chez les adultes qui font des dents, la douleur et les autres symptômes sont presque toujours bornés à la partie , ou au moins il ne se manifeste qu'une sympathie purement locale, comme la tuméfaction de la joue du c6té affecté.

Mais, lorsque les symptâilies se circonscrivent davantage, la partie.souf- Arante se montre souvent beaucoup plus violemment affectée que quand elle avait la faculté de provoquer le consensus des autres parties. Ainsi , chez l'adulte, la douleur que cause la sortie d'une molaire est souvent excessive, l'inflammation locale est très-intense et fréquemment de longue durée (voyez cUaprès y observation Z), Il n'en est point ainsi chez les enfants; la douleur ne paraît pas chez eux aussi vive, et il est certain que l'inflammation locale n'est pas considérable , qu'elle est bornée aux parties mêmes quj souffrent et ne s'étend point à la face; de sorte que, chez les enfants, les symptômes sympathiques sont souvent plus violents que ceux qui Ise madi* festent dans les parties elles-mêmes. Quoique généralement les symptômes de la dentition chez l'adulte soient limités aux parties immédiatement intéressées, il n'en est pas toujours ainsi. Quelquefois, comme on peut le voir dans Vobservation 4 , les symptômes sympathiques les plus violents se développent, selon toute apparence, par suite d'une disposition particulière de la constitution pour la sympathie générale.

Chez l'adulte, la douleur est souvent intermittente, présentant des retours fixes et réguliers. Cette circonstance fait souvent supposer qu'elle est de la nature des fièvres intermittentes, et l'on administre le quinquina, qui reste sans effet. On prescrit aussi un traitement antirhumatismal, avec aussi peu de succès , jusqu'à ce qu'enfin la sortie d'une dent vienne faire connaître la cause de la douleur. On opère souvent la guérison en incisant la gencive; mais la maladie se reproduit si la gencive vient à se cicatriser par-dessus la dent, ce qui arrive très-promptement si la dent est à une certaine profondeur. Comme ces dents , et surtout celles qui poussent très- tard , sont généralement plus lentes dans leur développement que les autres , elles déterminent de fréquentes récidives.

11 n'est pas facile de déterminer jusqu'à quel point la maladie en question se montre sous forme de paroxysmes chez les enfants; toutefois, la disparition «t le retour des symptômes sympathiques chez eux donnent à penser qu'ils ont aussi leurs exacerbations.

Traitement. ^ La care des maladies qui naissent de la dentition ne peut être, à raison de leur nature, que temporaire et locale, lors même que les moyens curatifs sont dirigés vers le véritable siège de la maladie; et, certainement, toute méthode de traitement qui n'est pas ainsi dirigée doit être inefficace, car elle ne pourrait agir qu*en détruisant Peffet. A la vérité, Jes opiacés enlèvent jusqu'à un certain point ^irritation, en détruisant la sensibilité de Japartie; mais il vaudrait certainement mieux enlever une bonne fois la cause, que de s'efforcer à diverses reprises de faire disj^* raître ou de pallier l'effet. Lorsque la sympathie est partielle, et qu'elle n'a point son siège dans une partie vitale, il vaut mieux la laisser persister que de la guérir, parce qu'on pourrait ainsi faire naître une sympathie générale. Par exemple, si l'affection sympathique est une diarrhée, la meilleure conduite est de la laisser suivre son cours, ou du ny>ins de se borner à la diminuer si elle est trop abondante, ce qui arrive souvent. J'ai vu des cas où Testomac et les intestins sympathisaient au point que la mort était presque imminente. La petite quantité d'aliments que l'estomac pouvait admettre était rejetée rapidement par les intestins.

Incision de la gencive. — D'après ma propre expérience, le seul moyen de guérison consiste à inciser la genpive jusqu^à la dent. Ce moyen agit, soit en faisant disparaître la tension de la gencive causée par l'accroissesèment de la dent, soit en prévenant l'ulcération qui sans cela aurait lieu.

11 arrive souvent, surtout quand l'opération est pratiquée à une époque peu avancée, que la gencive se réunit par-dessus la dent; dans ce cas, les mêmes symptômes se reproduisent, et Ton doit recourir à la même opération pour les faire cesser. J'ai été obligé quelquefois d'inciser plus de dix fois sur les mêmes dents, parce que les accidents avaient reparu, et toujours l'incision a été suivie de la disparition complète des symptômes.

On a avancé qu'il suffisait d'inciser la gencive une fois , non-seulement pour faire cesser les symptômes existants , mais encore pour prévenir tous ceux qui pourraient à l'avenir naître de la même cause. Cette assertion est contraire à l'expérience et aux lois connues de l'économie animale; dans beaucoup de cas, la gencive doit nécessairement se refermer à cause de son épaisseur au-dessus de la dent, ou pour d'autres causes, et la récidive est aussi inévitable que la maladie primitive.

Il existe contre cette pratique un préjugé vulgaire, qui repose^sur cette objection , que si la gencive est incisée à une époque assez peu avancée pour que la réunion puisse s'effectuer, la partie cicatrisée sera plus dure que la gencive primitive, et que par conséquent la dent éprouvera plus de difficulté pour se frayer en passage et causera plus de douleur. Mais cette opinion aussi est contraire aux faits; car il est d'observation que toutes les parties qui ont été le siège de plaies ou d'ulcères cèdent toujours plut facilement que les autres à la pr^ion ou à toute cause morbide qui attaque, soit la partie elle-même, soit la constitution ; de sorte que chaque incision tend à rendre plus facile le passage de la dent. . Quand les dents commencent à faire éprouver de la douleur, elles sont

Uk ^ MALADIES

généMiéteèlit Miet foméeé pour qu'on puisM àiséineAt les distidguer à

travers la gencive.

On aperçoit d'abord lea dents de devant, non du bord de la getidve^ (nais à aa partie antérieure, où elles font une saillie blanchâtre; en même temps , la gencive paraît plus large qu'à l'ordinaire. A cette époque, il faut Jprattquer les incisions ^sez profondément, et jusqu'à ce qu'on sente la dent avec rinstriiment; autrement, l'opération ne produirait que peu d'effet. Telle est la règle générale dans tous les cas, relativement à la profondeur de l'incision.

Lorsque les molaires viennent exercer leur pression contre la gencive i elles rendent le bord de celle-ci plus plat et plus large. Ces dents sont at^ teintes par l'instrument avec plus de facilité que les dents de devant.

L'opération ne doit pas être faite avec un instrument à pointe fine, ^mme une lancette ordinaire, car, très- probablement, la pointe se briserait contre la dent, et l'instrument ne pourrait plus servir, s'il était nécessaii^ de faire plusieurs incisions.

Une lancette ordinaire, à pointe arrondie, peut très-bien convenir, mais l'instrument le plus commode est un instrument dont la forme se rapproche de celle d'une ^mm^.

Il n'est pas nécessaire de mettre beaucoup de délicatesse dans Topération , car les gencives sopt des parties très-insensibles ; et il faut une certaine force pour inciser toute l'épaisseur de la gencive jusqu'à la dent , lorsque cellcK^i est profondément située.

Il s'écoule un peu de sang des gencives, ce qui peut être utile en dimU nuant l'inflammation. Je n'ai jamais vu un cas où l'écoulement de sang fûtincommode ou dangereux. S'il devenait trop abondant, on n'éprouve-^ rait aucune difficulté à l'arrêter. En général , aucune application n'est nécessaire : la gencive se réunit bientdt dans sa portion la plus éloignée de ta dent, si celle-ci est située profondément; et si la dent est plus superficielle, la gencive se contracte sur elle, la laisse à découvert, et se détruit.

La sortie des dents de sagesse est souvent accompagnée d'accidents ^u'on n^obscrve point dans celle des antres dents; je crois qu'ils n'ont lieu que lorsque ces dents poussent très-tard, c'est-à-dire, lorsque les mâchoires ont cessé de prendre de l'accroissement. Us sont l'effet du défaut d'espace , circonstance qui s'ajoute à tous les autres inconvénients de la dentition. A la mâchoire supérieure, la dent est souvent obligée de pousser en arrière; et , dans cette position , elle appuie quelquefois contre le bord interne de l'apophyse coronoïde lorsqu'on ferme la bouche, et cause beaucoup de douleur. A la mâchoire inférieure , une partie de la dent reste cachée sous cette apophyse et couverte par les parties molles, qui sont toujours exptosées à être pincées entre celte dent et la dent correspondante de la mâchoire supérieure. Dans ces cas, il est absolument nécessaire d'ineiser largement; mais cette incision même est souvent insuffisante. Dans beaucoup de cas , le seul remède est l'extraction de la dent.

Observations.

Il serait beaucoup trop long de rapporter d6S observations qui offrissent

des exemples de chacan des symptômes de la dentition. Je n'en citerai qaeqaelques-unes qui présentent des circonstances remarquables, et qui, pour cette raison , seront tout à fait propres à démontrier Futilité du mode de traiteÉnent que je recommande.

Observation 1. — Une petite fille fut prise de contractions des muscles fléchisseurs des doigts et des orteils. Ces contractions étaient si violentes que ses doigts et son pouce étaient serrés les uns contre les autres d'une manière permanente et assez irrégulièrement pour paraître tordus. Tous les remèdes antispasmodiques ordinaires furent administrés et continués pendant plusieurs mois, mais sans succès. Jescailfîai les gencives jusqu'aux dents, et, en moins d'une demi-heure , toute contraction avait cessé. Cette opération ne produisit néanmoins de soulagement que pour un temps. Les gencives se cicatrisèrent; les dents continuèrent à pousser et remplirent le nouvel espace qui avait été gagné par suite des scarifications , et les mêmes symptômes se manifestèrent une seconde fois. Alors, l'opération fut pratiquée immédiatement, et avec le même succès.

Observation 2. — Un garçon d'environ deux ans fut pris d^douleur et de difficulté pour uriner; et il s'écoula du pus par l'urètre. Je soupçonnai chez cet enfant l'existence du virus vénérien , et le A)Upçon tomba naturellement sur la nourrice. Les symptômes diminuaient, disparaissaient entièrement, et revenaient ensuite. On observa enQn qu'ils ne se reproduisaient que lorsque l'enfant faisait une nouvelle dent. Ce phénomène se montra si souvent, si régulièrement et avec tant de constance, que l'on ne put douter de la réalité de cette cause.

Observation 3. — Une dame, âgée de vmgt-cinq ou vingt-six ans environ , fut atteinte d'une violente douleur qui , d'abord limitée à la mâchoire supérieure, s'étendit ensuite à tout un côté de hi face, comme un violent mal de dents déterminé par le froid , et s'accompagna de fièvre. On traita d'abord cette affection comme un refroidissement; mais sa persistance fit suppose^ ensuite qu'elle était de nature nerveuse. Consulté par correspondance , je donnai les meilleurs conseils que je pus , d'après le récit qu'on me fit des symptômes. Cependant cette dame vint à Londres quelques mois après, souffrant encore de la même douleur. En examinant sa bouche, j'observai une des pointes d'une dent de sagesse, qui était sur le point de percer la gencive. J'incisai cette dernière, et les accidents se dissipèrent immédiatement.

Observation 4. —Une dame, à peu près du même âge, fut atteinte d'une violente douleur dans le côté gauche de la face. Cette douleur était périodique; elle revenait tous les jours à six heures du soir. La mabde prit du quinquina, qui ne produisit point d'effet. Elle fit usage des antimoniaux et de la poudre de Dover, qui furent également inefficaces. Mais la présence d'une des pointes de la dent de sagesse de ce côté de la mâchoire . supérieure fit connattre la cause des souffrances , et mit sur la voie du remède. La gencive fut incisée, et la douleur disparut.

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