‹ Œuvres complètes de L. Sterne (volume 2)Chapitre 18 sur 41 · IV · texte numérisé non relu

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que nous connaissons encore leurs plaisirs et leui's souffrances respectives.

Je vais dans ce discours faire quelques recherches sur la difli<:ulté qu'il y a de connaître ces deux objets.

La première de ces instructions nous apprendra à juger sainement des autres ; la seconde à raisonner humblement sur les voies de Dieu.

Quoiqu'on ne puisse pas nier les misères du bon et la prospérité du méchant^ Je tâcherai de montrer que , lorsque nous nous plaignons avec le psaliniste ^ nous ignorons tellement les motifs des événemcns^ et que l'évidence sur laquelle nous nous appuyons est si imparfaite, et fautive , qu'elle suffit pour faire suspecter nos plaintes et venger la Providence.

* Et d'abord ^ à quelle marque certaine et infaillible connaissons-nous la bonté ou la méchanceté de la plus grande partie des hommes?

Si nous nous confions à la renommée et aux rapports qu'on en fait , quand ils sont favorables y savons-nous s'ils procèdent de l'amitié ou de la flatterie ; quand ils sont mauvais ^ de l'envie, de la malice, du soupçon? De quelque ^laiiière qu'ils soient faits ^ ne peuvent-ils pas

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dériver d'une méprise qui a agrandi de polîtes c])oscs , et quelquefois d'une relation infidèle? U arrive aussi y de toutes ces causes , que les actions des hommes, comme les histoires de l'Ei^ypte , doivent être reçues et lues avec précaution. Elles sont accompagnées et défigtirées de tant de songes et de fables, qu'un lecteur ordinaire ne peut distinguer la vérité du mensonge. Accordons que mes réflexions soient trop sévères , que Tenvie n'ait jamais amoindri le mérite des actions humaines, et que la malice ne les ait jamais noircies y les caractères des hommes en sont-ils plus faciles à pénétrer, eux qui se cachent dans la partie la plus retirée et la plus obscure de la vie? La plus vraie piété est la plus secrète ; la plus mauvaise action Test aussi, par une raison toute différente. Quelques hommes sont modestes et se donnent de la peine pour cacher leurs vertus; s'ensevelissant dans une réserve pénible , ils veulent faire ignorer leurs bonnes qualités ; d'autres , au contraire , font jouer miUe petits artifices , pour contrefaire les vertus qu'ils n'ont pas , et dissimuler les vices qu'ils ont réellement; et cela sous les dehors de la sainteté, de la générosité, et de toute autre vertu trop spécieuse pour être examinée et trop aimable pour être soupçonnée*

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Ces traits suffisent pour montrer combien il est difficile de connaître le vrai caractère des hommes ; faisons un pas de plus ^ et disons que quand même en plusieurs occasions nous pourrions parvenir à cette connaissance , cela ne suffirait pas pour motiver notre jugement. Il y a mille circonstances qui accompagnent chaque action^ et qui ne peuvent être sues du, monde. Cependant on doit les connaître et les peser avant de prononcer avec justice la sentence définitive. Un homme peut avoir des vues et des sentimens différens de ceux que ses juges ont de lui : ce qu'il a entendu faire ^ ce qu'il sent ^ ce qui se passe en lui peut être un secret dont son cœur conserve profondément le trésor. Assailli d'infirmités naturelles, et d'une complexion défectueuse qu'il n'est pas en son pouvoir de corriger , il peut être sujet à des inadvertances, à des écarts , à des erreurs de tempérament j il peut être exposé à des pièges qu'il ne sait pas prévoir, par ignorance, par manque de jugement et d'instruction ; il peut travailler dans l'obscurité : dans tous ces cas, il'peut faire beaucoup de choses mauvaises en elles-mêmes , et cependant innocentes ; c'est un objet de pitié souvent, et noa de censure et de sévérité.

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Voilà les difficultés qui se préseutent à nous quand nous voulons former un jugement sur le caractère des hommes. Mais supposons encore que nous puissions nous enfoncer vers leur cœur, rouvrir et l'étudier; supposons que les mots de scélérat ou d'homme juste soient écrits sur leur visage d'une manière si distincte et si lisible, que personne ne puisse s'y méprendre^ le bonheur de l'un ou de l'autre de ces individus sera toujours un secret impénétrable à notre perspicacité. Exceptez -en quelques traits sûrs et bien prononcés^ nos décisions sur tout le l*este ne seront que des conjectures aventurées.

Dans la joie méme^ quelquefois le cœur est triste y c'est Salomon qui nous l'apprend ; et celui qui est un objet d'envie pour ceux qui ne regardent que la surface de sa fortune y parait digne de compassion à ceux qui connaissent ses intimes pensées. Indépendamment de cela , on ne peut pas assurer que quelqu^un est heureux d'après les événemens qui lui arrivent ; il faut encore connaître comment il sait en }ouir ^ et quelle est la tournure de son esprit. La pau- Treté^ l'exil, la perte de la réputation et des amis y la mort des enfans, gag^s les plus chers du bonheur humain y ne font pas les mêmes < impressions sur tous les tempéramena. Vdu«

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verrez un homme souffrir sans soupirer ce qu'un autre dans Vamertume de son ame pleu^ rera toute sa vie. Une parole trop prompte ^ un regard dur perceront plus profondément une ame sensible^ qu'une epée celle qui ue Test point.

Si ces réflexions sont vraies pour ce qui rc^ garde les infortunes, elles le sont encore quant aux jouissances. Nous sommes différemment formés ; les choses fopt des impressions diverses sur nous; nos goûts sont diffcrens; il arrive, soit par la force dp l'éducatioa et de l'habitude, soit par l'impulsion du caractère^ que les mêmes avantages et les mêmes plaisirs ne produisent jamais le même bonheur. Cette sensation diffère dans chaque homme selon sa complexion et son tempérament; ainsi les événemens heureux qui raviront l'homme bi* lieux et l'homme sanguin, seront reçus froidement par le flegmatique. Les calculs sur le bonheur et le malheur des hommes sont tellement jsujets à mécompte, que des riens, légers comme l'air , font chanter des hymnes de jqie à certains hommes, tandis que d'autres, comblé» de bénédictions réelles , ne peuvent pfis atteins dre au pouvoir d'en jouir, et sentent un poids qui onnrime. et abat leurs âmes.

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Ifelas! si les principes du contentement ne sont pas en nous-mêmes , ne les cherchons pas dans les dignités et les richesses : ils n'y sont

.Eh bien! avons-nous trouvé une règle pour juger du bonheur des hommes? pouvons nous dire sans risque de nous méprendre : celui-ci prospère dans le monde; cet autre possède les richesses ?

Quand un homme s'est élevé au-dessus de nos têtes, nous tenons pour certain qu'il jouit d^en haut de quelque perspective glorieuse et qu'il ressent des plaisirs assortis à son élévation; si nous pouvions monter vers lui, nous trouverions que ce poste est une faible récompense des soins et de la peine qu'il a eu de gravir si haut. Il y est eu proie peut-être à plus de dangers, à plus de troubles. Sa tête est environnée de vertiges, le sage lui souhaiterait de pouvoir redescendre au niveau du sol commun aux hommes: on se tromperait donc aussi si l'on calculait lebonh^eur humain sur l'échelle des dignités et des honneurs; le seul bonheur ^ le seul qui soit ineffable est celui que donnent une fortune modérée > des désirs plu9 modérés encore , et la conscience de la vertu.

Ah! qu'ils sont délicieux les plaisirs peu

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bru} ans de ce paysan honnête qui s'éveille et se lève gaiement pour aller au travail! Voyez sa cabane, c'est le spectacle de la félicité humaine; il se livre à toutes tes jouissances de la domesticité. Ses enfans font sa joie et sa consolation, Tespoir de leur bonheur anime ses yeux y et épanouit son cœur. Vous ne concevrez pas qu'il existe des plaisirs plus purs dans l'état le plus opulent. S'il fallait les comparer ses plaisirs et ses peines avec ceux des hommes qui peut-être le méprisent, il resterait dans la balance, que le riche a plus de mets, et le pauvre un meilleur estomac ; que l'un, environné de luxe, a plus de médecins à ses ordres^ mais que l'autre a plus de santé : dans tous les autres points de la vie , il sont au même niveau. Le soleil les éclaire et les échauffe également, l'air leur dispense un souffle aussi frais, la terre exhale pour eux les mêmes parfums , ils ont un portion égale dans tous les bienfais réek de la nature.

Ce que j'ai dit est suffisant pour démontrer combien il est difficile de juger du bonheur ou du malheur de la plus grande partie du genre humain : que mon discours apprenne aux hommes à être humbles et sobres dans leurs rai« sonnemens sur les voies de la Providence*

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Il y a des inégalités dans les choses de ce monde ^ et c'est un des plus forts argumens en faveur d^une vie future; ue l'oubliez jamais. Néanmoins^ je suis persuadé que ce dont nous nous plaignons n'est pas aussi considérable qu'il parait l'être au premief coup d'œil.

Je veux que le bonheur des méchans soit aussi grand que nous le reprochons à la Providence^ et que nous ne puissions le concilier avec elle 9 qu'en inférerons- nous 7 une nouvelle preuve de notre ignorance. Avons-nous résolu tous les problèmes religieux ? pourquoi celui-ci nous alarmerait-il davantage que mille autres difficultés qui^ chaque jour , trompent nos recherches?

La plus petite fleur des champs^ le brin d'herbe le plus délié ^ ne confondent- ils pas l'entendement des esprits les plus pénétrans? les plus profonds scrutateurs des secrets de la nature nous diront-ils à quelle position^ à quel mouvement les végétaux doivent leurs couleurs et leurs saveurs différentes; pourquoi l'arsenic et l'ellébore brûlent et déchirent le noble tissu du corps humain , tandis que l'opium bouche tous les passages de nos sens^ et nous prive de la raison et de l'entendement? les moindres choses qui se trouvent sur nos pas

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n'ont-elles pas un côté téoébreux que Tœil le plus perçant ne peut pénétrer? les esprits les plus exaltés ne se trouvent-ils pas embarrasés et en défaut devant chaque atome de la matière ?

Va donc^ homme ^ain ^ et quand ta tête wertigineuse s'emplit de l'opinion de ta sagesse, et veut corriger les voies de la Providence ; va , regarde-toi dans ce miroir. Examine tes facultés ; qu'elles sont étroites et imparfaites! combien elles sont battues par la vérité et le men^^^ songe ! avec quelle confusion tu les discernes 9 même dans cette glace ! Vois ensuite le commencement et la fin des choses, des grandes et des petites, elles conspirent à le jouer. \eu2Btu porter ta vue plus loin , de quelque côté que tu pousses tes recherches , quels nouveaux su« jets de surprises ! que de nouvelles raisons de croire que tout est au-dessus de ton entendement. Ëh bien! ce sont là pourtant les plus petits moyens de Dieu. Queaais-tu sur cet être, suprême? cherche, calcule, l'a^-tu trouvé?

connais-tu ses perfections? elles sont aussi élevées que le ciel : y monteras-^ tu? elle sont plus profondes que l'enfer. Y descendras-tu ?

Ah! si nous pouvions apercevoir les ouvrages miraculeux de la Providence, et comprendre

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les plans de sa sagesse et de sa bonté infinies ^ connaissance que nous acquerrons peut-être à la consommation des siècles, ces événeraens que nous sommes si cmbarrassc^s d'expliquer exalteraient et manifesteraient sa sagesse , et nous nous écrierions dans la même extase que l'apôtre : ô profondeur des ricliesses et de lu sagesse divine, oh! que tes voies, grand Dieu , sont infinies! que tes sentiers sont diflicilcs à trouver! Amen.

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