‹ Œuvres complètes de L. Sterne (volume 2)Chapitre 21 sur 41 · LE CARACTÈRE · texte numérisé non relu

LE CARACTÈRE

DHËRODE.

SERMON PRÊCHÉ LE JOUR DES lUlfOCEK^

m r ■■ i. t I n i i , 'j i l ' i M^-^rt^

« Alors s'accomplit îa prophétie de Jérènde* Une voix « s* est fait enUnârt à Rama : an a oui des lafneniaàles « plaintes» Raehel pleurait pour ses en/ans f ei elle ne «t voulait pas être consolée^ parce çu 'ils ne vipaieniplus, » Saint MatUea IL 17 et 18.

Kjes paroles^ citées par saint Mathieu^ furent accomplies par la cruauté et Tambition d'Hérode; elles avaient été prononcées autrefois par Jérémie. Ce prophète ajant déclaré Tintention de Dieu de changer en allégresse le deuil de son peuple , en rétablissant les tribus qui avaient été conduites captives à Babylone^ il commence par donner une description particulière de la joie de ce jour promis ^ il peint les Israélites prêts à reotrer dans leurs anciennes posses-

sions^ à joairde tous les privilèges qu'ils avaient perdus^ et surtout à recouvrer la protection de Dieu et la continuation de ses bontés sur eus et sur leur prospëiitë<^

Pour faire une impression plus forte sur leurs esprits , et leur faire goûter les charmes de ce changement^ il leur décrit pathétiquement leur tristesse au jour où ils furent menés en captivité.

Ainsi parla le Seigneur; une voir s* est fait entendre à Rama. On a oûïdes plaintes lamentables, Bachet pleurait sur ses enfans^ et elle refusait à* être consolée, parce quils ne vivaient plus.

11 est nécessaire, pour se pénétrer du sens et de la beauté de ce tableau^ de se rappeler que la tombe de Rachel ^ la femme aimée de Jacob^ était située près de Rama , fenlre ce bourg tl Bethléem. Le prophète profite de éclte circonstance pour produire Tutides plus touchans épisodes qu'on ait jamais conçus. Les tribus, dans ce triste vio^age , sont supposées passef auprès de la pierre futièbre qui couvrait leut àucieime aïeule Rachel , et Jérémie u^ânt dé la libeiié Mmmutte de la rhétorique, la peiùt s'élevant sur ion sépulcire , et^ eh qualité de inère de deux de <^9 tribus^ plenrant sur ^^^ enfans^ se

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lamentant sur le sort de sa postérité , entraînée vers des terres étrangères , refusant toute consolation^ parce qu'ils ne devaient plus vivre pouà* clle^ parce qu'ils étaient arrachés de leur sol natal , et qu'ils ne devaient jamais lui être rendus.

Les interprètes juifs disent que Jacob fit en^* terrer là sa femme Rachel ^ prévoyant y par un esprit de prophétie^ que sa postérité devant être conduite par, ce chemin^ en captivité, elle pourrait intercéder pour elle.

Cette interprétation fantastique ne me parak être qu'un songe de quelques docteurs juifs, et s'ils n'en sont pas les inventeurs ^ elle appartiendrait autrement à quelque songeur de l'Eglise. Comme elle favorise la doctrine des in* tercessions^ si nous n'avions pas des garanssur la qualité des inventeurs , il est croyable qu'elle dériverait plutôt de quelque tradition orale de cette Eglise , que du Talmud où elle se trouve.

Saint Mathieu nous en donne utie autre interprétation qui exclut la scène théâtrale que je viens de vous décrire.

Selon lui, ces lamentations de Rachel ne sont pas de la femme de Jacob; c'tst uneallu'sioQ à la douleur de ses desceodans^ de ces

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mères désolées des tribus de Benjamin et d'E-* phraîcn, dont les enfans passèrent à Rama lorsqu'ils étaient conduits à Babylone^ qui pleuraient sur leur sort y comme Jérémie les fiiit pleurer en la personne de Racliel , et qui refusaient d'être consolées , parce qu en les suivant des yeux^ elles désespéraient de les revoir jamais; c'est une allusion^ dis-je^ au massacre qu'Hérode fit faire de leurs enfans. Cette application des paroles du prophète^ iaite par Tévangéliste , est également juste et fidèle. Cette dernière scène se passa sur le même théâtre^ précisément entre Rama et Bethléem; c'est là que plusieurs mères des^mémes tribus reçurent le second coup plus cruel que le premier; les paroles de Jérémie furent là totalement accomplies^ et sans doute dans ce jour . horrible , il fit entendre à Rama une voix lamentable, Rachel y pleura sut ses enfans, et refusa d'être consolée; chaque mère fut enveloppée dans la même calamité, et se livra à ses douleurs. Chacune d'elles y pleura ses enfans , s'y lamenta sûr l'amertume de son sort, le cœur aussi incapable de consolation , que leur pert« • était impossible à réparer.

Monstre! ces pleurs touchans n'arrêtèrent pas tes mains? ces plaintes retentissant le long.

des yaVées de Béthlëem^ ne t'émurent pas en' faveur de tant de malheureux enfans , objets^ de ta tyrannie? n'y ayait-il pas d'autre voie pour ton ambition que celU que ta te fenyais sur le seiA foulé de la nature ? la pitié <{a'excite renfauce^ la sympathie qui fait partager la tendresse paternelle^ ne te suggéraient pas d'au- * très mesures pour assurer ton troae el ton repos? Tu cheminais sans cntraiHes; arrachant tes victimes des embrassemens de leur mère , et les jetant sans vie à leurs pieds ^ tu les laissais * à. jamais inconsolables d'une perte accompagnée de tant de ciorconstances horribles ^ et si cruelle par el^-méme^ que le temps ^ l'amitié mâme ne pouvaient en détruire l'inipression*

Rien ne donne autant d'idées diverses de l'esprit humain que cette histoire. Lorsque nous considérons l'homme tel qu'il a été formé par le Créateur^ innocent et juste ^ plein de tendresse y aimant et protégeant ses semblables, cette idée ébranle ^autorité de ce récit : pour la lui rendre , nous sommes forcés d'envisager l'homme sous un aspect bien différent , et de le représenter à notre imaiginatibn , non paint tel qu'il a été créé , mais tel qu'il est , capable par la violence et l'irrégularité de ^^ passions, d'eflaccr de ilossus son cœur l'amitié et la- bien-

yeiUance y et de se plonger dans des excès si contraires y qu'il rend. trop probables les horubles récits que l'on fail; de lui. La vérité de cette observation ept ici réduite en exemple. D'après le caractère de l'historien qui nous rapporte cefai^t^ celui du tj^an qui commit un tel crime est le garant du degré de confiance que mérite l'écrivain y et y lorsqu'après une in-* formation y il parait qu'Hérode^^t conséqnem-^ ment à s^s principes y le fait dem^Mi*^'^ incontestable y et fondé sur une évidence que lui«* même nous aura fournie.

U est donc esseatijieil 4^ vous peindre dans le reste de ce discours le carai^re de ce prince y non pastel qu'il est tracé dans l'Ecriture^ car elle se refuse k i^ous fourûr les matériaux d'une pareille description. Elle achève en peu de mots l'histoire du méchant y quelque grand qu'il ait été aux jf eux du monde ^ ei elle s'étend avec çoi9pl«Às{|n^e ^ur la moindre action du juste. Nous y trouvons tout^es les eiroonstances de la vie d'Âbr^lutm^ d'Isaac> de Jacob et de Joseph > miautieus^9^<it, rapport^ées. Le méchanty semble étrei i|ieniioa9«^ it regret, il n'est mis sur la scène que pour otVe condamné. £Ue ne veut ainsi nous proposer qu^ des objets d'imitation. Ojd 9e peut; pas nîer cependant

que la vie des médians ne soit de queli|ue utilité y et quand ils sont offerts non pas à Tadmiration^ noais à Texéci^ation publique^ iiâ excilent une horreur du vice qui &iit en nous la même impression que le tableau de la vertu» Quoiqu^il soit pénible de représenter un homme enveloppé des ténèbres que ses vices ont amoncelées sur lui , quand ce tableau sert à ce but cl qu'il tend à éclaircir un point de IMiistoire sacrée , la description porte son excuse avec elle.

CetHérode^ dont l'évangéliste parle ^ était un composé de bien et de mal : quoiqu'il fut certainement uo méchant homme ^ sa con texture était cependant m^lée de bonnes qualités. Il était donc reconnu sous deux caractères bien diiTéiens l'un de l^autre. Quand on regardait son côté favorable , c'était un homme d'une adresse infinie^ populaire^ généreux^ magni-' fique dans se« dépenses ; en un mot , s'attintnt par quelques vertus l'approbation et le respect.

Vu sous une autre fàce^ c'était un homme ambitieux y remuant , soupçonneux , avide ^ implacable dans sa colère^ irréligieux et insensible. Lorsque le monde veut juger un caractère aussi complexe que celui-ci, il assemble sui^ un même plan le bon et le mauvais, dé-

duit la somme la plus petite de la plus gran(1e ^ et pèse rhomme avec ce qui reste dans la balance de la raison. Ce compte parait 'juste ^ mais souvent il est trompeur. Quoiqu'il puisse être bon dans plusieurs cas ordinaires de la vie privée, il est insu (lisant pour juger la conduite des hommes élevés, et surtout quand les vertus et les vices excèdent les jproportions communes. Prenons une règle différente; elle semble d'abord plus partiale , mais elle nous rapprochera mieux du problème que nous cherchons, la vérité.. La voici. Dans un jugement de cette espèce, il faut distinguer et fixer devant nos yeux la passion principale qui détermine le caractère, et la séparer de tous les accessoires. U faut ensuite examiner combien les autres qualités bonnes ou mauvaises servent à soutenir le rôle principal. C'est en négligeant une pareille distinction que nous nous croyons souvent des êtres inconséquens , tandis que nous sommes bien loin de là; cette variété de formes , et ces apparences contradictoires ne sont que des moyens divers de contenter notre passion favorite.

Ce fil nous servira à démêler le caractère d'Hérode tel qu il est dépeint ici.

Ce qui nous frappe d'abord en lui est son IV. . i5

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iimbilioD aussi immodérée que la jalousie du pouvoir. Quelque inconséquent qu'il soit^ son caractère est invariable ^ et chaque action de sa vie s'en rapprochç. Nous en conclurons donc que cette source met en jeu la plus grande partie de ses passions^ et peut-être même toutes SCS autres passions. Cela sera aisé à démontrer.

J'ai dit qu'il était irréligieux « et qu'il n'avait de septimen$ de religion qu'autant qu'il en fallait pour ses desseins* Ne nous raconte-t*oa pas qu'il bâtit des temples dans la Judée ^ et qu'il éleva des statues au}^ dieux du paganisme. Ce n'est pas qu'il fût persuadé de bien faire y car il était né Juif, et il avait été élevé par consé* qupnt dans la hainede l'idolâtrie^ mais il sacrifiait ainsi k son idole chérie , à son ambition^ Cette grossière complaisance le mettait en grâce auprès d'Auguste et auprès de grands hommes de Rome^ desquels il tenait son pouvoir; il était avide, pouvait* il ne pas l'être avec la faim dévorante que l'ambition jamais rassasiée lui causait? Il était jaloux et soupçonneux* Montrez-moi un homme ambitieux qui ne le soit pas ? sa main , comme celle d'Ismaël ^ s'oppose 91UX efforts de tous , il en conclut que la main de toi^s s'oppose à ses efforts.

Peu d'hommes ont été coupables d'une cruau-

le aussi révoltante^ elles circonstances particulières nous démontrent qu'Hérode se plongea dans CCS horreurs à cause des alarmes qui lui étaient perpétuellement données par son am<> bilion toujours éveillée» Il passa au fil de Fépée tout le Sanhédrin , n'épargnant ni l'âge , ni la sagesse^ ni le mérite : élait-ce par un penchant invincible vers la cruauté ? non : le Sanhédrin s'était opposé à Rétablissement de son pouvoir a Jérusalem*

Il livra à la main du bourreau ses deuiL fils^ ciifans de la plus grande espérance ; cependant les scélérats ont une affection paternelle^ et de pareils actes sont si contraires aux lois de la nature ^ qu'on est forcé de supposer l'impuU sion de quelque passion violent^ pour la détruire et triompher de ses lois. Cela était vrai^ la jalousie de sa puissance était sa fille bien aimée; il craignait que ses cnfans ne le détrô-* nassent un jour, et c'en fut assez pour pousser sa colère à des excès aussi sanguinaires.

L^ambition nous a servi à connaître te mau* vais côté du caractère d'Hérode : ce premier principe une fois établi ^ toutes ses mauvaise^ actions viennent à la file^ comme de3sjmptâ«> mes de la même maladie»

â2d SERMON Xr»

L'ambition nous expliquera encore sesTertus* A la première vue, il semble miraculeux qu'un homme aussi noir qu'Hërode ait pu se ménager la faveur et Tamitië d'un corps aussi sage et aussi pénétrant que le sénat de Rome , de qui il tenait sa puissance. On croirait que , pour contre-balancer des vices si bas y et pour soutenir son caractère , Hérode possédait quelque grand secret intéressant à connaître. H en possédait un^ mais ce secret n'était autre cbose que le déguisement de son ambition. U était adroit^ populaire]^ généreux et magnifique dans ses dépenses. Le monde était alors aussi corrompu qu'aujourd'hui ^ et Hérode le savait^ il connaissait à quel prix il se vendait ^ et queHes qualités il fallait montrer pour surprendre son approbation.

Il en jugeait si bien que ^ nonobstant la haine attachée à iin si vil caractère^ en dépit des im« pressions que laissaient les plaintes répétées de sa cruauté et de ses oppressions ^ il arrêtait ce torrent en lui* opposant le fantôme des vertus populaires. Lorsqu'il fut mandé à Rome pour y répondre sur les crimes qu'on lui imputait , Josephe nous apprend que, par le luxe de srs dépenses , et son apparente générosité , il réfuta cette accusation^ s'attira la faveur du sénat^

et gagna tellement le cœur d'Auguste^ qu'il conserva toujours son amitié. Je ne puis me rappeler ce trait sans ajouter que la mémoire d'Auguste sera éternellement souillée, parce que ce prince vendit à ce méchant homme sa protection pour une si vile considération.

Si, d'après tout cela, nous voulons juger Hérode, ses meilleures qualités se resserreront dans une très -petite place, et quelque brillantes qu'elles paraissent , quand on les pèsera dans cette balance, elles se réduiront à rien. C'est U qu'il faut estimer toutes les vertus , quand on ne veut pas être trompé sur leurs valeurs : examinons d'abord à quel usage elles sont employées , et à quel principe elles sont soumises; après cela,Hout est connu, et le caractère d'Hérode , ce caractère compliqué tel que l'histoire nous le donne , quand il est analysé, se réduit à ces mots : O était un homme d^une ambition démesurée, que Tien ne retenait quand U fallait la contenter. Ses vices n'étaient pas seulement les minûdres de sa passion, mais ses vertus mêmes ( si elles méritent ce nom ) , étaient stipeîidiées au service de son ambition.

C'en est assez sur le caractère d!Hérode ; il peut être utile à connaître, mais ^oitQAt U té^

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duit au silence toutes les ob)ections faites sur le massacre des enfaos de Bethléem^ objections tirées de Tinvraisemblance d'une histoire aussi horrible. Hérode agit conséquemment à ses principes^ et comme agirait en pareille cir^iconstance un honune qui aurait une tête aussi ambitieuse, et un cœur aussi mauvais. Quel désordre n'a pas commis l'ambition ? Combien de fois la même tragédie a-t-elle été exécutée sur de plus grands théâtres? Non«seulement l'innooence de l'enfant et les cheveux blancs de la vieillesse n'ont pas excité la pitié , mais des contrées entières ont été sans distinction incendiées et réduites à la famine y sous la con^ duite de l'ambition. RcfléchisseK sur ce que nous rapporte un écriyain (i) respectable; soixante et dix villes populeuses furent rava* gées et détruites par P. Emile à une heure fixée et imprévue; cent quarai^ mille personnes furent en un jour faites captives y et destinées à être vendues au dernier enchérissettr y et à finir leurs jours dans les travaux et dans la peine. Le massacre étonnant qu'ordonna Hé-»

rode le cède à ce trait. Hélas 1 ce que lliistoir e nous rapporte de plus horrible en -ce genre

(i) Plutarfue*

'6fiRMON XV. 3S1

prouve trop la méchanceté des hommes ambitieux.

Que le Dieu de merci préserve le genre humaia des événemens pareils à ceux-ci, et quUI nous accorde le don d'en faire un bon usage.

Ainsi soit-il.

«MVMMAMIMMAMAWMMMMIMMMMWMIIMMMW^^

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