‹ Œuvres complètes de L. Sterne (volume 2)Chapitre 22 sur 41 · LE HASARD · texte numérisé non relu

LE HASARD

« Je reQÎns ^ ei Je m sous le soleil fue la naissance « n ^appartenait pas au plus actifs la gloire des combats m au plus/ori, le pain à l'homme sage^ les richesses « au prudent f la faiseur au sqçant ' mais que le temps • et le hasard gouvemaieal tàuf" » EcdéÂute. DL 1 1.

iluÀND on jette un coup-d^œll sur cette triste description du monde , et qu'on voit à quelle fisitalilé^ contraire à toutes les conjectures^ la vie des hommes est exposée j et combien de fois il arrive que le pain n'appartient pas à l'homme sage^ et les richesses à Thomme intelligent^ on en conclut^ en soupirant^ dans les mémos paroles^ et non dans le sens du roi philosophe ^ que le temps et le hasard président à tout j que les saisons et les conjonctures

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influent puissamment sur la fortune des hommes; que^ lorsque les influences pèsent ou pour ou contre eux y elles leur ouvrent la voie de la prospérité ^ contre tous les obstacles^ ou la leur ferment contre toutes les attentes ; et que ni la sagesse^ ni Tintelligence^ ni le savoir^ ne peuvent les détourner*

Quoique nous différions beaucoup dans nos raisonnemens sur cette sentence de Salomon^ l'autorité de son observation est grave sans doute ; son évidence démontrée d'âge en âge e^ tellement confirmée par des exemples et des plaintes générales^ que le fait reste certain et immuable. Oui^ les choseis sont conduites dans le monde d'une manière quelquefois si contraire à tous nos raisonnemens et â toutes les probabilités. La naissance n'appartient pas au plus actif ^ et le succès des batailles au plus fort, fiien plus y le pain n'appartient pas au sage qui languit dans le besoin ; les richesses à l'homme intelligent y qui semble doué des qualités qu'il faut pour les acquérir 3 la faveur, au savant^ dont le mérite l'appelle. Mais il est dans les choses humaines quelque ressort caché^ qui détruit tout à coup nos eflfocts y et détermine les événemens de telle sorte que les causes

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les mieux concertées manquent à produire les effets les mieux calcules.

Un homme sur lequel vous aurez formé les conjectures les plus brillantes^ qui entrera dans le monde avec tous les droits possibles à la fortune , celui de la naissance pour Vj recommander^ du mérite personnel qui parle pour lui, delà faveur qui l'entoure d'amis et de protecteurs ; eli bien ! cet homme .... vous le verrez ^ malgré ses avantages y déchu de tout ce que vous vous étiez promis de lui; à chaque pas qu^il fait vers son avancement^ une main invisible le repousse en arriére, un obstacle imprévu s'élève perpétuellement sur son chemin , et l'y tient arrêté. Donne- t-il son application à quelque chose , une circonstance maligne dissipe ses projets. H se lève de grand matin , goûte à peine un moment de repos ^ prend à la hâte un repas toujours trop long ^ tandis qu'un homme plus heureux et plus indo* lent que lui^ marche toujours devant lui ^ et le laisse se débattant et s'efforçant vers son but dans la même place où il l'a trouvé.

Voici un singulier contraste. Un autre homme entre dans le monde sans la moindre apparence et le moindi*^ avantage ; il se met en route sans

fortune^ sans amis^ sans talens pour s'en pro-curer ; n'importe , le nuage qui Tenveloppe s'éclaire insensiblement autour de lui^ chaque projet qui se présente à lui réussit au-delà de son attente ; en dépit des difficultés qui l'ont d'abord menacé y le temps et le hasard lui ou* vrent son chemin ; une série d'événemens heureux le conduit par la main au faîte des honneurs et de la fortune^ et^ sans lui donner le temps de penser y et Ja peine de calculer , elle le met en possession de tout ce que l'ambition peut souhaiter.

L'histoire de la vie des hommes est remplie de ces exemple^* Des temps heureux^ et des événemens favorables ont sonyeut fait ce qui eut été impossible à la sagesse et à fat science^ et ceux qui ont vécu quelque temps en regar*** dant derrière eux , peuvent découvrir un tel mélange de hasard dans ce qui leur est arrivé^ qu'ils n'auraient aucune raisoa de disputer contre un &it si bien étabU.

D'après ce spectacle superficiellement envi^ sage, quelques athées ont inféré qoe la vie était une loterie^ et que le hasard disposait de tous ks lots : ils en ont conclu que la Providence restait rieutre au milieu des choses de ce monde^ \c9 laissant à la disposition du temps et du ha^

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sard , ageos aveagles qui les balottaient à leur gré. Il faut en tirer une conséquence diamétralement contraire. Si , en efl'et ^ un pouvoir supérieur et intelligent ne maîtrisait point et ne bouleversait point les événemens^ alors nos projets répondraient toujours à la sagesse ou au stratagème qui les aurait guidés^ et chaque cause produirait nécessairement son efiel sans variation. Cela n'arrive pas, vous le savez : il s'ensuit donc^ d'après le raisonnement de Salomon , que si la naisisance n'est pas an plus actif ^ et si le savoir ne précautionne pas le sst^ vaut contre les besoins; si la politique n'élève pas les honunes aux honneurs ^ qu'il y a quelque cause secrète qui , se mêlant dans les choset du monde ^ les tourne et les gouverne comme il lui plait.

Cette cause est sans doute la cause première de toutes choses ; c'est la providence agissante de ce Dieu puissant qui ^ de sa demeure élevée s'humilie jusqu'à regarder ce qui se passe sur la terre. Il relève le pauvre de la boue , et le mendiant de son fumier j il les place à côté des princes mêmes de son peuple. David en est un exemple , e( sans doute Dieu l'a chois» pour nous donner une preuve de sa providence dans le gouvernement de ce monde ^ et pour

nous engager à nous ranger sous sa volonté, en faiàant dépendre d'elle nos succès. Il semblerait, en effet, conforme aux lois de la nature, que les choses appartinssent à ceux qui sont les plus propres à les posséder ; il serait raisonnable que les meilleurs desseins obtinssent la meilleure réussite ; et puisqu'il en est autrement, puisque les plus sages projets sont renversés, et que les espérances Jes plus sûres sont détruites, appelons Dieu pour défaire ce nœud inextricable, et ne nommons point jeux du hasard les événemens qui ne réussissent pas au gré de nos vœux , et qui semblent même les contrarier. Ce nom serait un blasphème contre la Providence qui préside à tout. Ces événemens sont des desseins de Dieu, ce sont des dispensations régulières, quoique invisibles, du pouvoir suprême de cet être généreux, duquel dérivent toutes les lois de la nature, qui nous tient comme des instrumens dans sa main, et qui, sans s'emparer du franc arbitre et delà liberté de ses créatures, maîtrise dans leurs cœurs les passions et les dé^rs pour remplir ses vues éternelles 5 les événemens qui nous paraissent casuels sont arrêtés et déterminés dans le conseil de sa sagesse; ils copcourent au gouvernement et à la conservation

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lie ce inonde ^ sur lequel son œil vigilant plane!

sans cesse.

Lorsque les (ils de Jacob eurent jeté leur frère Joseph dans une fosse ^ s'il est une série d'événcmens qui mérite le nom de hasard^ c'était sans doute celle-là. U fallait qu'une com*^ pagnie d'Ismaélites passât auprès de cette fosse^ au moment précis que cette barbarie fut com«mise. Â peine fut-il sauvé par un événement aussi favorable^ que sa vie et sa fortune dépen<» dirent encore d'une suite d^événemens aussi inattendus. Par exemple^ si ces Ismaélites qui le vendirent avaient eu leurs affaires dans toute autre partie du monde que l'Egypte^ et que de Gilead ils l'eussent conduit avec eux^ si^ à leur arrivée y ils eussent vendu leur esclave à toute autre personne qu'à Putiphar ; si l'accusation injuste de la femme de son maître l'eût plongé dans tout autre cachot que celui où l'ou gardait les prisonniers d'état; si l'échanson de Pharaon ne s')^ fut pas trouvé ; si^ enfin ^ un de ces événemens eut manqué^ une foule de mal* heurs ^ qu'il n'avait pas mérités^ l'aurait ac^ cable ^ ainsi que l'Egypte et le pays de Ca<* naan : depuis le commencement jusqu'à la fin de cette histoire intéressante ^ la providence de Dieu donna une impulsion à tous les accidens

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qui la distinguent. Les frères de Joseph exercèrent contre lui leur malice et leur dureté , ils le bannirent de son pays^ loin delà protection de leur père.

La convoitise et la bassesse d'une femme déçue chargèrent sa vertu d'un reproche injuste; il fut jeté^ sans amis et sans protec-teurs^ dans une prison^ où il languit oublié et négligé. Dieu ne contraria pas ces événemens ^ mais il les dirigea vers le but qu'il s'était proposé.

Quand cette action dramatique fut déployée^ on reconnut la sagesse et le rapport des scènes intéressantes qui la constituaient* Alors on vit que ce n'étaient pas ses frères , ainsi qu'il le leur disait en les consolant y mais Dieu qui l'avait vendu; sa puissance s'était aidée de leurâ passions^ elle avait dirigé leurs démarches^ elle avait tenu dans sa main la chaîne^ et les avait conduits ainsi à ses desseins. Vous avez véritablement voulu me faire du mal, mais Dieu l'a cîmngéen bien; vous avez été cou* ' pahles d'un projet: pervers y eu Dieu a eu la gloire d'en accomplir un bon , en conservant votre postérité sur la terre y et en préservant de la mort un peuple entier.

Toute celte histoire est remplie de témoi«

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gnagcs pareils. Us peuvent convaincre ceux qui ne regardent que la superficie des choses, que le temps et le hasard gouvernent tout ; mais ils manifestent à ceux qui les examinent plus profondément, qu'une main puissante s'occupe des affaires des hommes. Les politiques de ce monde ont beau la rejeter et n'en faire aucun cas en formant leurs plans, ils la trouvent toujours dans l'exécution , et, quoique le fataliste insiste en disant que les événemens dérivent de la chaîne des causes naturelles, je lui répondrai : faites un pas de plus et considérez quel est le pouvoir qui fait agir ces causes , quelle est la science qui prévoit leurs effets, et quelle est la bonté qui les dirige invisiblement au meilleur et au plus grand but du bonheur }iu*jiain.

C'est ainsi qu'un grand logicien s'explique sur cette matière. « Quand l'Ecriture nous dit « que Dieu commande aux corbeaux, et que K ce sont ses messagers auxquels la nue et les « vents doivent obéir, ce n'est pas une façon (( de parler seulement religieuse , cette exprès** « sion est aussi stricte que philosophique. Si « son esclave se cache le long du ruisseau, u, Tordre qu'il lui donne sera vain, la cause et « les effets seront détruits, les oiseaux de l'air

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« tie Voleront pas au secours du propliète ^ « ainsi qu'il a été ordonné. Quaod celte rcs^* ic source manque à Elisée, il est inspiré d^aller a k Sarepte, car en même temps une veuve y a ic reçu Tordre Secret de le accourir ; la main « qui a conduit le prophète à la porte de la « cité, a mené la veuve infortunée liors de tK Cette porte pour lui offrir sa maison, et la « Providence a calculé ces actions diverses en H elles-mêmes pour remplir ses promessQS , et « veiller k leur conservation mutuelle» »

Gen est assez pour démontrer et perisuader la doctrine fondamentale de la Providence:

notre consolation et notre espoir dépendent de la foi vive que nous aurons en elle. Le psalr miste a donc raison de s'écrier que notre Sei» gneur est le roi, et d'en conclure que la terre doit s'en réjouir, et que. les iles doivent être dans la jubilation. Que Dieu nous accorde le don de la vertu avec relui de la gaieté, et qu'il (asse croître en nous les fruits d'une bonne via pour sa propre gloire : à lui seul appartient aujourcl'lxui et à jamais puissance^ majesté^ domination^ Ainsi soit-il.

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