‹ Œuvres complètes de L. Sterne (volume 2)Chapitre 27 sur 41 · A L'OMBRE D^YORICK · texte numérisé non relu

A L'OMBRE D^YORICK

llE me reproche point ^ ombre inspirante, la présomption dont Je. parais coupable j je n'en ai que l'apparence. Si j'ai osé prêter ton lan-" gage enchanteur à des êtres que vivifia ton pin« ceau, n'en accuse point ma vanité. Tu Tas dit loi- même : ce n'est pas moi qui dirige ma plume; c'est elle qui me mène..*. Je m'aban^ donne ainsi aux caprices de mon esprit.

Echauffé de la flamme céleste qui t'animait, ta m'as conduit , par la main^ à travers les sentiers que ion imagination a semés des roses du bonheur : transporté par les chants mélan* coliques et douloureux que la pauvre Maria HQupirait sur son chatlumeau^ comme toi je

m'âançfti de ma voitnref j'allai m'asseoir sur ce gazon où je te voyais encore^ à côté de Maria , essuyer ses larmes , puis les tiennes , réitérer bien des fois ce triste et doux office j et lorsque tu lui demandas quelle ressemblance elle trouvait entre toi et sa chèvre^ je vis ta pensée exprimée dans tous tes traits. Hélas I disais*je en moi-^méme , Tapplication que Pou peut faire de cette maxime , que nous sommes nveugies sur nos erreurs ^ peut s'étendre bieu loin; nous oublions nos propres vertuSé... Ouii bon Yorick! tu prouvais^ dans ce moment même^ jusqu'à quel point la bienfaisance de tes sentimens et^tes divines qualités étaient au^ dessus de ^instinct d'une brute.

M'arracbant 4e cette scène touchante^ je suis mon oncle Tobie et son fidèle Trin^ sur lé champ de bataille où leurs fronts se couron-» nent tour à tour des lauriers de la gloire^ des cyprès de la douleur^ et des myrtes du sen-* liment; leurs marches audacieuses^ leurs re-* traites^ leurs défaites, leurs victoires^ leurs amours , leur générosité touchante et leur sim^ pliciténaïve^ rien n'échappe à mon attention....

Quel speetade attendrissaùt m'offbe le sensible Tobie^ près du lit de mort du brave Le Fèvre^ ouvrant ses rideaux avec cette brus-*

:i8o FRAGMENS.

querie^ gui n* était pas en lui l* effet y mais

la cause de sa famUiarit^'*'*

k\x\ Iqrsque le fils de Le Fèvre, prosterné au chevet du lit de son père^ couvrait de baisers Tanneau nuptial suspendu à son cou^ pressait de ses yeux humides cette main paternelle^ glacée par le froid de la mort , et lorsque les pleurs de l'affectueux Tobie^ se confondant avec ceux de cet aimable jeune homme, sem* blaient couler de leurs joues jnsques sur les miennes.... Yorickl.... tu pénétrais mon âme de la sympathie qui les unissait tous!.*..

. Cest ainsi que dans cette fête rciigiânse , qu'éclairaient les rayons dorés du soleil couchant^ je me jnélai à ces danses légères où la religion elle-même ^ les yeux levés vers le ciel, donnait la main à la joie et souriait à l'innocence.... La religion!.... J'aime bien mieux la contempler dépouillée de son austérité, ou in* clinée sur une gerbe de bled , le jour d'une moisson , que , prosternée devant un aulel pompeusement orné et entonnant un funèbre TeDeUm, pour célébrer de sanglantes victoires!....

J'ai souvent entendu mon père raisonner profondément sur les moyens de perfectionner la tliéorie de la vertu, mais j'ai vu mon oncle

FRAGMENS. :i8l

Tobie et l'obéissant Trim en offrir des* exemples touchant....

J'ai obéi à toutes les impressions que m'a données le bienveillant Tobie, lorsque, se mettant à souper, il aperçut le caporal en ^état dts désobéissance aux ordres de son officier supérieur, s'obstinant à demeurer respeclueuse- Hjent immobile et debout derrière son fauteuil.... Généreuse rébellion!.... Mes genoux sympatliisaient alors avec les genoux de Trim^ et mon ame avec l'ame de Tobie.... Une sensation mêlée de pitié et d'un peu de colère pénétra , tout-à-coup , ce bon militaire et lui ôta eiUièremcnt l'appétit^ mon cœur en harmonie avec le sien , éprouvait des palpitations plus légères , à mesure que Trim faisait un mouvement de plus pour s'asseoir ; notre plaisir devint électrique, lorsque le caporal s'étant mis décidément à table , chaque bouchée fut pour mon oncle une ambroisie divine!....

Cher Yorick! si en te lisant, j'appris à sentir et en même tems à t'admirer, n'était-il pas naturel, qu'en f ad mirant, j'essayasse de limiter? C'est ainsi, en quelque façon, que m'abritant derrière la nature, la nature dont tu fus aussi tendrement aimé que le jeune Ij; Fèvre rélait de son père , je conjure ton ombre

28a lAÀGMEKS.

de ne pas me cousidérer comme un présomptueux y mais bien plutôt comme un être bon et sensible qui cherche ardemment à se rendre digne d'apprécier les trésors inépuisables de ton exquise sensibilité!...

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