TROISIÈME FRAGMENT
Oi pétais roi de la Grande-Bretagne ^ dit gravement mon pére^ en ôtant avec dignité la pipe de sa bouche et poussant de toute la force de ses poumons un nuage de fumée , comparable aux tourbillons que vomit le cratère dn Vésuve y si j'étais roi de la Grande-Bretagne , nation aussi recommandable qu'aucune de celles de la chrétienté, par sa bravoure^ son génie ^ et sa folie et sa crédulité , mon premier ministre serait un homme, (i}ir) et non pas on être équivoque ^ qui ne vit jamais le beau sexe qu'avec indifférence..*.
— '' Mon oncle Tobie agita sa tête. Ce mouvement paraissait exprimer un cliagrin pro-
(i) Tout ce fragment parait être une satyre amére contre le mînîslre Pitt, dont le portrait semble avoir été ébauché précédemment.
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fond. Le mot de bravoure excitait toujours dans son esprit Tidée d'un combat , et celte idée lui rappelait nécessairement sa blessure.,..
— Comment se porte la veuve Wadman , monsieur Shand j ?
— Madame , c'est à mon oncle Tobie qu'il faut le demander.
— Il serait^n homme y continua mon -çhte^ puissant de la plénitude de ses facultés physiques et morales^ et par. conséquent le ministre de tous les tems et de toutes les circonstances ; le ministre de la guerre y quand la guerre serait indispensable pour assurer notre existence politique; le ministre de la paix,, car la paix est d'une nécessité absolue ; le mi«nistre de l'amour^ car la population est la richesse d'un état. »
Le docteur Slop regarda tour-à-tour et mon père et sa trousse de flanelle verte, puis encore mon père : ce regard respirait une sorte d'on bligeance qu'on devait attribuer à Tamour.
qu'il avait pour son métier d^ accoucheur , en. raison de son produit.
— Il serait, continua mon père, le meilleur et le plus sage de mes sujets, la générosité brillerait dans chacun de ses trails. On dirait en le vojant : voilà le dispensateur de ioui
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ce qui est grand et bon. Il ne serait point le ministre de Mammone^ ni celui de Bacckus, frère Tobie!... Ma conscience me crie qu'an * ministre doit gouverner paternellement sa na-
tion; mais, pour être le pçre d'un peuple^ il faudrait être père de famille!...
Mon oncle Tobie soupira.
— Pourquoi ce soupir, M. Shandy?
— Madame , demandez-le à la veuve Wadman?
— Son cœur, poursuivit mon père, éprouverait une joie pure en voyant chaque individu de cette famille y le front ëpanoni et le bonheur sur ses lèvres. ( Quand je parle de cette fa« mille , je la considère comme un petit abr^é de la grande famille de l'état. ) Il serait libéral et bienveillant , et pourtant frugal, courageux et pourtant paisible, tel enfin qu'il ne se jouerait point de l'existence de la plus humble créature, pas même de celle de son chien, de son chat, et bien moins encore de la vie des membres de sa famille ! Son ame serait forte et* sa ïsiémoive irréfragable. Je ne tiendrais compte de certains actes, qu'on peut considé-
* rer comme des folie» de jeunesse ; mais si jamais il oubliait ces actes de démence !...
—Il les oublierait, répondit mon oncle*
FRAGMEl^S. Soi
^— Alors il ne songerait pas du moins à les renc^veler, répondit mon père avec emphase ; mais je craindrais bien plutôt qu'en les oubliant^ il perdit aussi le besoin de la vertu et le sentiment de ses devoirs. Le souvenir de nos fautes et la conviction de la honte qui les suit^ placent efficacement notre ame dans cette position salutaire où elle se hâte de repousser les attaques du vice et même toutes les tentations pressenties ou futures.
— La tentation ^ frère I dit mon oncle , est un ennemi qui aime surtout les aUa^ues de nuit et les chemins couverts, t
Donc il est nécessaire^ Tobie^ ajouta mon père^ dans le style de mou oncle ^ que nout .fassions V inspection des ouvrages et que nous gardions strictement la défensive.
Mon père venait de flatter doucement de la main le dada d^ mon oncle.
-i— Il ne serait point ^ continua mon pcre^ en .;^e résumant^ il ne serait point une girouette qui tourne au gré du vent de la fortune volage. 11 serait le conducteur électrique qui soutire la (budre et la détourne de Tédifice dont il domine le faite. Cest ainsi qu'il rendrait inexpugnable les boulevards d'une nation libre ;
3o3 FRACMEKS*
qu^il la niaiiilieudraii dans raliitude de cLâ* tier ses ennemis. à
— De grâce, frère, dit mon oncle, qu'estce qu'un conducteur ?
— C'est une verge métallique y répliqua mon père.
— J'aurais pensé, frère Shandy, ajouta mon oncle, regardant mon père avec gravité, que le métal d'une couleuvrine serait d'une meilleure défense et un instrument plus propre à châtier nos ennemis que mille verges.
Mon oncle fit une pause de quelques secondes, dans l'attitude delà contemplation, la joue appuyée dans la main gauche et le regard fixé sur la table.... Puis levant soudain la léte et regardant mon père en face : ces verges métalliques.... ajouta-t-il, elles doivent infli* ger un châtiment bien cruel?...
Quand une guêpe, élancée de toute la vigueur de ses aîlcs, aurait enfoncé son dard venimeux dans la narine droite de mon père, il n'eût pas jeté sa tête a gauche avec plus d'impétuosité, livrant ainsi à mon oncle la perspective de son profil. Alarmé de ce mouvement, mon oncle crut qu'il venoit d'être frappé de paralysie»
YRAGMENS. 3o5
— Ame douce et bonne! tu ne soupçonnais guères que le coup fatal était parti de toi.
Tant d'atteintes réitérées (et pourtant avec Fîntention la plus inoffensive, ) contre les enthousiastes spéculations démon père, le firent tomber dans cette résignation morne, à laquelle nous sommes réduits, lorsque faisant une route, nous apercevons tout-à- coup.ua.
torrent qui barre notre chemin.... Cet état de Ta me n'était pas ordinaire à mou père, mais il y tomba cette fois. Il posa sa pipe, et les y'eux levés vers le ciel, il joignit de nouveau les mains, et d'un mouvement lent et presque religieux, il les ramena vers son estomac qu'il pressait de ses deux pouces croisés l'un sur lautre , puis il les laissa tomber lourdement.
— Oui, madame, il les laissa tomber comme tous les corps doivent invariablement tomber selon les règles exactes de la physique, toujours en se dirigeant vers le centre de gravité. Toutefois la blessure faite par mon oncle Tobie fut promptement cicatrisée. Le charme qu'il goûtait à éclairer Fesprit de mon oncle, y fit couler un baume salutaire. D'ailleurs il était fier de pénétrer de la vive lumière de son entendement les nuages qui obscurcissaient par. Ibis celui de mon oncle, et ces nuages étaient
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souvent si opaques , que le soleil eut plutôt traversé dq ses rayons Fépaisseur d'un mur de briques. Telles étaient les barricades que mon père avait à franchir pour se faire jour jusqu'à Farsenal des idées de mon oncle. Quoiqu'il en fût , les traits de mon père s'éclaircirent enfin , et il continua ainsi l'esquisse du portrait de sou premier ministre.
—Il ferait fleurir les institutions libérales ^ devant lesquelles s'évanouiraient nos préjn^('s et nos folies^ alors ^ Tobie^ nous ne verrions pas des lords à tête de bronze , prodiguer leurs protections à des briseurs de membres et à des héros de coups de poings; plus de combats de taureaux^ d'ours^ de dogues et de coqs.... Nous n'iiitrodutrions pas la cruauté , là , du moins, où la bonne nature a refusé ce don exécrable. Nos enfans....
-* Je n'en ai point ^ interrompit mon onci»
en secouant doucement sa tête.
— > Je n^n sais rien ^ répliqua mon père.
— - Sur mon honneur^ frère , répondit mon oncle, je n'en ai ni de légitimes, ni de bâtards»
--^ Eh bien!... ceux qui en ont, reprit brusquement mon père, n'auraient point la douleur de les voir préluder à la cruauté envers
les hommes , par celle dont ils useraient envers les animaux. L'innocent papillon pparrait Toi* liger sur les paneaux.de nos croisées^ sans cou* rir le risque d'être impitoyablement mntilë par Tenfance ; de bonnes institutions feraient cesser ces jeux férocesv C'est alors , mon cher Tobie , que nous deviendrions bientôt une na*» tion vraiment civilisée.
~ J'aurais cru, mon frère, repondit mon oncle avec surprise, que nous étions un peuple civilise.
«^En effet, c'est être très-civilisé, continua
mon père , ( et c'est une civilisation qui n'a
aucune ressemblance avec celle des sauvages)
que d'affamer des millions d'hommes en les
dépouillant des produits de leur propre sol,
parce qu'ils ne veulent point verser de sang
pour leur défense.... C'est un raffinement très^
« glorieux de chercher à reléguer des insulaires
sur les points les plus arides du territoire dont
ils sont les- possesseurs légitimes, afin de
s'emparer des plus fertiles, et seulement parce
. que les usurpateurs forment un peuple civilisé
et qu'ils sont les plus forts;.... ce qui n'a pas
toujours été j.... car, quelque ûiible que soit en