‹ Œuvres complètes de L. Sterne (volume 2)Chapitre 34 sur 41 · SIXIÈME FRAGMENT · texte numérisé non relu

SIXIÈME FRAGMENT

4... -—J'ai Thonneur de vous dire ^ observa Trîm y qu'une portion du Bengale est gouvernée par les Anglais.

— Je le sais ^ répondit mon oncle ^ mais pourquoi se mélent-ils de gouverner ce peuple?

— Plût à Dieu I répliqua Trim^ plut à Dieu! . . « pour rhonneur de 1^ Angleterre y que ses enfant s'en fussent abstenus! Ah! Monsieur^ )e ne saurais vous dire combien est affreux le prétexte qu'ils ont ii»aginé pour justifier leur dc^mination. En honneur^ il fait saigner le cœor d'un brave homme. .«. Oui! leur hypocrisie est aussi damnable que celle d'un misérable assassin qui ^ nuitamment, cacherait sous la robe d'un vénérable curé^ le sang dont ses hailloss $01^ couverts Les possédés !«é.. après avoir

522 'FâlGMENS.

dépouillé les fermiers légitimes y vendu leurs cabanes à l'encan y ils ont livré les champs de ces malheureux aux maios des monopoleurs.

— Monopoleurs! Trim! dit mon oncle

Tobie^ ce motiufame est tracé avec du sang

c'est le synonyme de fripon et d'égoïste.

— Dans ce bouleversement général ^ continua Trim, j'ai l'honneur de faire vous observer que la meilleure partie des terres resta sans culture, et y tandis que la famine régnait dans toute la contrée, le monopole au cœur de bronze char-^ geait ses magasins de la dernière ressource de VHindoux

— Qu'eussent-ils fait de pis , Trim , envers un ennemi féroce et obstiné qui , vaincu enfin par eux, serait à leur discrétion?

— Mais , Monsieur, répondit Trim en élevant la voix , ils étaient gouverneurs de ces contrées.

— Le crime n'en est que plus grand ; on ne doit jamais oublier que l'étendue de ses

devoirs est en raison de sa puissance Trim,

dans tel poste que ce soit, dont on nous a confié la garde, il faut conserver notre honneur

intact Mais passer au fil de l'épée une brave

garnison que nous avons juré de respecter , c'est la plus lâche des trahisons, c'est félonie*

FRÀGMENS. Z2S

^^ Ce bon Hindoux^ dont je vous parlais^ Monsieur ^ avait une femme et six enfans , et le peu diacres de terre qu'il possédait ^ était acquis à la sueur de son front

-^ Il fait si chaud dans ces climats , interrompit mon oncle , qu'ils doivent en être bien incommodes

— ^ Et c'est encore à la sueur de son front

qu'il cultivait sa terre et qu'il parvint à faire

quelques petites épargnes Eh bien ! on vint

l'arracher de sa cabane , on le déposséda de son champ.... .. ( L'indignation étouffait la

voix de Trim. ) Mon sang bouillonne^ quand je réfléchis sur une telle scélératesse

— Bois un petit verre de ce vin de Canarie^ Trim y lui dit mou onde Tobie.

-—A la santé de votre honorable personne ! ...^ et puisse votre ame servir de modèle à tons les Anglais 1

— Grand merci , Trim y répondit mon on-* cle , avec ce sourire habituel qui peignait si bien sa douce bienveillance

Lecteur bénévole, ne soupçonnez point le cœur de Trim capable d'une offense réfléchie ; il ne but pas^ je l'avoue^ à la santé de mon père^ malgré qu'il fût présent et même assis à sa gauche j mais son fauteuil était au moins à

5^4 .faAttMBiili.

•un pied et demi derrière celui de Trim ^ et dans cet instant remarquable , Trim n'ayant tourné sa lete à droite , ni à gauche , ni en arrière , ne pouvait appercevoir mon père... Tons

ses regards étaient dirigea en face il ne

YOyait que mon oncle Tobie Lui seul et les

malheurs du pauvre Uindoux captivaient toutes aea pensées

Ces observations n'échappèrent sûrement point à mon père.

Trim continua ainsi :

-^ Quand il eut connu les noirs projets des

usurpateurs il se hâta de prévenir sa femme

des désastres qui menaçaient leur famille

Votre cœur se fendrait^ Monsieur , si vous en« tendiez Dick lui**mâme^ (c'est notre soldat indien )9 vous dire comment ils quittèrent leur pays , avec quelle contenance moroe et désolée ils abandonnèrent leurs paisibles demeures:.... les yeux baignés de larmes.... i oppressés de

soapirs la mort dans Tarn ,e chargés de

peu de bagage , afin de pouvoir soutenir leurs en&ns^ qui trébuchaient en marchant^ et dont trois des plus jeunes étaient portés par le père^ la mère et leur fils aine Un régiment qui marche au convoi funèbre d'un général lefidrem^[it chéri du soldat^ et mort au

FRÂGMENS. 3a5

champ d'honneur^ n'offrirait pa& un spectacle

plus navrant A chaque pas, ces infortunes

époux détournaient leurs regards vers les champs qu'ils avaient fécondés , pnis ils les ramenaient sur leurs enfans^ puis ils les dirigeaient encore du côté de leur habitation.. «... Les bourreaux! Dieu confonde à jamais leurs baUeries masquées /..... que ne minaient' ils

ce territoire ils auraient du moins englouti

leurs victimes d'un seul coup !.,..jnaisles piller ,

les tourmenter! et les affamer ! oui.

Monsieur, c'est comme j'ai l'honneur de

vous le dire ils sont morts de faim Pauvres gens! continua Trim , avec une voix

altérée qui exprimait à la fois la pitié et la con

1ère après avoir battu en retraite devant

une attaque aussi déloyale qu'aucun lâche en

ait jamais combinée* ils tîareût contraints ^

pour vivre, d'acheter daiis les maga^ns mêttïB de leurs bourreaux, un peu de rk qu'ils payèrent des dernières épârgues qu'ils avaient sauvées Cette faible ressource étoîit épuisée ,

ilssenourrirentderacities desséôhécset d'herbcifc malsaines.. •• Le croiriez-voUs, Monsieur, près

d'expirer de besoiti, ces êtres doul et humairts rejetèrent avec horreur la pensée d'attenter à la vie d'aucun animal pout* souleùir la leur

3j6 fragmens.

— Voilà l'humanité ! s'écria mon oncle avec exaltation.

Jamais^ non^ jamais! je ne vis la douleur exprimée avec une vérité plus pathétique

sur la physionomie de mon oncle ses lèvres

entr'ouvertes tremblaient et les larmes de la pitié brillaient sur ses joues Soudain il cacha sa tête dans son mouchoir..... était-ce pour essuyer ses pleurs^ ou pour dérober la honte

que ses compatriotes excitaient en lui? je

ne sais Mon père semblait inconsolable. —

Quoi! s'écria-t-il, c'est là l'ouvrage des généreux Anglais?

^— * Cette pensée est accablante , répondit Trim.

Il est des instans de (rouble et de peine où tout entier au sentiment qui nous maîtrise j ne pouvant résister à l'impulsion d'un chagrin profond^ nous sommes dans l'impossibiUté de réfléchir sur nos actions ; et nous nous laissons aller à un premier mouvement que sûrement nous eussions réprimé dans un état plus calme.

Trim ressaisit le verre de vin de Canarie^ le porta à sa bouche^ et sans en a voir demandé

la permission il l'engloutit d'un trait

Les larmes de mon oncle Tobie , qui avait bu

FRÀGMEKS. 327

avant Trlm, et celles de Trim lui-même, étaient unies à ce breuvage.

Trim reprit sa narration.

— Vous jugez ^ Monsieur, quelles durent être les sensations de ce bon père , en voyant

sa famille assise à un tel banquet? mais

hélas ! quelque chétif qu'il fut, pauvres gens!....

ils ne devaient pas en jouir long -temps la

peste et Xàfamine étaient à leur porte.... Malheureux père!.... ses enfansen sont frappés!....

un seul excepté , tous tombent d'épuisement....

et c'est sous ses yeux qu'ils exhalent leur dernier soupir...... Puis après.... sa tendre épouse,

celle qui avait partagé ses chastes plaisirs et ses pénibles travaux , qui lui aidait à supporter ses

douleurs accablantes.... elle expira ce n'est

•pas encore la fin de ses souffrances.

Trim fondit en larmes. — Pardonnezmoi, Monsieur, mais je n'ai pas le courage d'achever

— Achève ! achève ! mon brave compagnon, dit mon oncle Tobie d'une voix angelique..... et il pleurait à chaudes larmes

— Monsieur il prit hélas!.... je pe

puis continuer

— Mon cher Trim , que prit-il ? demanda

328 FAAGMEN8.

.mon onéle y en se penchant sûr la table ^ et en posant sa main sur celle du caporal

— D prit les véteroens qui couvraient ki cadavres de sa femme et de ses eufans^ et il alla les offrir en nantissement à ses bourreaux^ ( que Dieu damne ) ! pour en obtenir de quoi prolonger la débile existence du seul enfant qui lui restait..».. Pauvre petite! il l'avait à peine quittée^ qu'elle tomba morte sur le corps de sa

jnère Ah^ Monsieur.^..,, il chargea sur ses

.épaules les restes inanijonés de sa iille y et là , .devant l'entrepôt de ses spoliateurs ^ il vomit toutes les imprécations dont un père doit ac<^a-

bler les exterininateurs de sa race et lan-

çant un regard terrible sur ces piurs exécrés..^,

ce regard était le dernier ! Il se jeta la £ace

contre terre et rendit lame. .... Ah^ Monsieur ! Monsieur !

Trim suffoqué par la douleur ^ se reposa quelques instans...

— C'est avec cette barbarie que l'on dévaste ces belles contrées.... Monsieur^ il y eut une

dépopulation universelle.... Une armée de cent

mille hommes^ combattant à Tarme blanche, eb bataille rangée, n'offre rien de comparable à ces meurtres accumulés...... Trois millïtms

id' hommes subirent celle destinée. ..«

•rRAGMENS. Sog

Etre tniséricordieuxl source de lout bien!

toi qui te complais dans les bonnes actions des bom'niesl repose ta vue sur ces trois créatures^ les meilleures peut-être du magnifique ouvrage

de tes mains r Elles pleurent sur des maux

qu'elles n'ont point causés , mais qu'elles ressentent avec toute l'expansive et universelle bienveillance dont elles sont animées !...

~ C'est éti^ bien cruel, Monsieur, que de les latsseï! mourir de faim.... eux qui n'ont pas voulu vei%er le sang. ...

— J'aimerais mieux, répondit mon oncle, être le pauvre Hindoux, entouré de sa famille expirante , que l'un de ces miséral)les qui se sont gorgés de richesses en aspirant les épargnes et la substance de teufs semblables.... • ,

— Le vieux Dick me racontait encore^ ajouta Trim, que les pagodes qu'ils volèrent à ce digne homme et à des millions d'autres, étaient souillées de sang!... Je ne conçois pas, Monsieur^ comment ces gens-là peuvent dormir?...

— S'ils dorment, Trim, répondit mon oncle, je doute que leur sommeil rafraîchisse jamais leurs membres épuisés... Une bonne conscience, Trim, est pour l'homme ce qu'est le berceau pour l'enfant....

•— Dormir céleste! ajouta mon père, et que

33o FRÀGMENS.

le juste seul peut goûter^ il s'empare de ses sens calmés^ il les plonge dans un douï néant... c'est l'heureuse soirée d'un beau jour d'été.

-— Quelque cuirassée que soit leur conscience et celle de leurs complices^ continua Trim^

elle doit subir par fois de rudes assauts Ils

savent bien qu'ils ne trouveront pas dans l'autre monde l'impunité dont ils abusent en celuici Tenez, Monsieur, je crois que, pour le

bonheur de ces pauvres Hindoux et pour notre bonheur, il aurait mieux valu que les Anglais n'abordassent jamais dans l'Inde... Lorsque les habitans de ces contrées se gouvernaient euxmêmes leur physionomie était toujours

riante.... et la gaieté du moins les empêchait de ressentir l'inconmiodité de la sueur j|ui bai* gnait leur fronts

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