‹ Œuvres complètes de L. Sterne (volume 2)Chapitre 35 sur 41 · SEPTIÈME FRAGMENT · texte numérisé non relu

SEPTIÈME FRAGMENT

.... — \Jvi, s'écria mon père, je vous le répète y notre esprit est également disposé à recevoir les bonnes comme les mauvaises impressions... Tenez, mon cher Tobie, ajouta-t-il en imprimant son cachet sur la cire qu'il venait de faire fondre, tel est l'efTet de l'éducation sur l'esprit humain. L'homme , dans sa jeunesse , est une cire molle dont il faut écarter avec soin le sceau de l'ignorance et delà barbarie... Pour ajouter à la force de mon argument, je ferai

cette autre comparaison L'esprit humain

peut être assimilé à la chambre obscure qui, selon qu'elle est placée , réfléchit l'image fidèle des objets retracés dans son intérieur par la réfraction. Notre imagioation ne recevant que des impressions vicieuses, en conservera l'habitude... Il est donc hors de doute que l'homme investi de mauvais exemples, doit nécessairement être vicieux.

352 FRAGMEIfS.

— Mon cher frère, dît mon oncle, en se frottant le front, je n'aurais jamais imaginé que le vice pût être nécessaire.

— C'est un fait incontestable, répondit mon père, emporté parla rapidité de ses pensées... Ecoute, Tobie.... Un homme maîtrisé par une succession d'idées fougueuses, peut être entraîné spontanément jusqu'au crime d'atlenter à la vie même de l'auteur de ses jours

— Grand Dieu! comment justifier un pareil attentat? s'écria mon oncle avec douleur, et en joignant fortement ses mains; mon sang se fige d'horreur.... Ue tri forfait, ajouta-t-il en fixant mon père d'un œil avide, un tel forfait ne doit-^îi pas entraîner avec lui Taccusatioa à^ homicide?...

— Hé oui , répliqua mon père avec impatience, grâce à nos lois, en ne volant qu'un simple vêtement , vous-même vous pourriez être cowaincu d homicide (i).

(0^^ y quelque années qu'un semblable jugement couvrit d'îniamie les assùes judiciaires de Pevansey, Un homme avait volé une culotte; ce crime était capi^ tal aux yeux de la loi. Cependant les juges n^osérent pas en faire Tapplication , et ils demandèrent qii^on les autorisât à rédiger leur déclaration en des termes

fKÀOMBKS. SSS

Toutes les facultés intellectuelles de mon oncle furent abasourdies de cette saillie anière^ et pendant quelques secondes ses yeux n'tx^ primèrent que la plus idiote stupéfaction.... U ne savait que répondre.... Hélas I les ouvrages des Lindv^ood^ des Coke, des Haie, des Blackstone , des Burne , étaient tout-Ji-fait inconuus à mon oncle Tobie. Aussi pour peu qu'il ne se fut avisé de vouloir plaider, il eut été le plus ignare avocat des trois royaumes....

— Supposez pour un instant , fi ère Tobie , reprit mon père, que cet homme, dont le cer- Teau s'est insensiblement embrasé par une cumulation graduée d'idées vicieuses, ait été entraîné de crimes en crimes jusqu'à l'assassinat

qui o'entraioeraieot p9s la peine de mort. Ils requirent rajournement de la sentence et envoyèrent un message à TJiomas yUlard^ habitant à^Easl^Bourne ^ chex lequel dtnaitce jour-là le lord Wilmington^ ainsi que le chef de justice alors en activité. Ce dernier magistr.t , ^un ion délibéré , répondit ainsi au message — « Dites aux jugea qu*ils refassent leur Verdict et qu'ils déclarent le prévenu convaincu d'homicide....» ce que les juges se hâtèrent défaire. ( Note de r autour, )

Cette indimie rappelle un mot atroce de l'un de nos anciens parlementaires : à la mort! à la mort^ Me»» àïeunlef allons diner, (Note du traducteur).

de son père Ce résultat n'est-il pas d'une

nécessité absolue^ quoiqu'in visible?...

— C'est un forfait, s'écria mon oncle ^ un forfait punissable de mort par les lois de Dieu et des hommes.

— Sans doute, Tobie, car de même que nous coupons ua bras gangrené pour sauver le corps , ainsi la nécessité nous contraint à retrancher un membre de la société, qui pourrait en corrompre la masse. Mais , mon cher frère, continua mon père en pressant de la paume de sa main la main de mon onde, il y a deux espèces de nécessités que vous confon« dez. Par exemple, les alimens sont nécessaires pour soutenir notre existence , de même que les vétemens sont indispensables pour nous garantir de l'intempérie des saisons:.. Mais, Tobie , ce n'est point de cette nécessité qu'il est ici question j )e ne veux parler que delà nécessité philosophique.

— Ah! j'entends!.... dit mon oqcle, c'est la nécessité de cette philosophie dont vous nous entreteniez , en nous faisant le portrait de Socrate....

— Hé point du tout, Tobie, repartit mon père, avec un dépit marqué. '

Mon oncle Tobie demeura confondu.

PRÀGMENS. 535

— La nécessité philûsophiçue y répéta mon père^ est cette dépeudance universelle dérivée des lois immuables de la nature , qui produit toutes les causes et enchaîne tous les êtres ^ depuis l'atome imperceptible jusqu'à l'homme .... depuis la chute de la goutte d^eau qui découle de Talambic jusqu'à l'invincible vélocité d'un houlet de canon... GaroUés par la nécessité ^ nous ne pouvons la fuir.

La portée du boulet de canon ^ observa mon onde , ne dépend que àxx pointeur!....

— Par le ciel! s'écria mon père, je voudrais qu'il n'y ait jamais eu dans le monde ni canons , m fortifications y ni ingénieurs \....

— Vous n'y pensez pas , nous serions alors à la merci de la première invasion,... répondit paisiblement mon oncle.

— Hé bien 1.... doncl.... soit!.... répliqua mon père ^ en articulant chaque mot^ avec Taccent de la résignation la plus mélancolique^ et portant la tête de droite à gauche^ comme

une pendule en oscillation Puis il garda le

silence Il éprouvait un ressentiment profond^ mais passager , de voir ses raisonnemeus ainsi martelés. Ces contrariétés ne donnèrent que plus d'essor à l'éloquence de mon père qu'aucun obstacle n'arrêtait.

— Je voulab dire , coatioua-i-il , que noUà ne pouvans nous fioustraire à f immuable loi de h nécessité.*., queraiôme et Thomme agissent bien y quand ils suivent la seide impulsion de la nature.

— Mon cher frère , répondit mon oncle ^ si cela était ain», combien de braves soldais, victimes de Vinexpérience , de la trahison, de la témérité et de la lâclieté , pourraient encore charger ï ennemi!..,.

— Tout ce qui existe, poursuivit mon père , avec emphase ^ chaque at&me , chaque homme qui se meuvent dans la sphère des êtres , agis* sent comme ils sont contraints d'agir.

— Ce principe-là , Monsieur , sauf votre res* pect,.,.. observa Trim, en s'^inclinant respectueusement vers mon père, ce principe-là serait une excuse bien cruelle pour justifier le massacre de toute une brave garnison , qui s'est rendue à discrétion.

— Triml sVcria Yorick, avec un accent philantropique qui partait de Famé, si le genre humain pratiquait ta philosophie , nous n'au-*

rioos pas besoin de garnisons Trim , celui

qui prend la miséricorde et la bonté poar règle de sa conduite , acquiert , par le calme de sa

FRÀGlfBNfi. 557

GODscIence^ la preuve gu'il agit toujours bien.

< — J'oserais penser y Monsieur^ reprit Trim^ qae nous devons donner quartier dans ce monde > si nous voulons l'obtenir dans l'autre.

-^ Et dans k même proportion^ reprit Yorick*

La tête de mon père était exaltée monté

sur son dada philosophique^ rien ne l'arrêtait^ ni haies ^ ni fossés^ ni barrières y ni torrens ; il eût franchi les abattis d'une forêt entière Dans la vélo.cité de sa course > ferme

âur ses étriers ^ il dévorait l'espace.*...

*— Tout effet y continua-t-il y est le résultat d'une cause ; et cet effet devenant cause à son tour y produit pareillement à son tour un effet.... Ovy dans cette réaction continuelle

•^ Je ne vous comprends pas^ interrompit mon oncle Tobie*

-— ti C'est le mouvement communiqué et « reçu tour<*-à-tour y qui constitue la connexité « et les rapports dans le système des choses n.

— Quelles choses?.... demanda mon onde.

Mon père se leva brusquement^ rehaussa la ceinture de sa culotte y fit deux ou trois tours dans la chambre^ et continua ainsi 2

^- Notre bisaîeule.4.é.

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