‹ Œuvres complètes de L. Sterne (volume 2)Chapitre 40 sur 41 · DIXIÈME FRAGMENT · texte numérisé non relu

DIXIÈME FRAGMENT

Jjfl o N oncle Tobie^ assis au coin de son feo , fumait stoïquement sa pipe.

—Je voudrais, disait-il, avec Taccettt d'une

impatience dictée par le sentiment je vou-

drais que Trim fut de retour

En ce moment ménde la porte s'ouvrit et Trim parut. Mon oncle an tressaillit de joie sur son fauteuil.

— A-t-il capitulé, Trim ?

— On ne le j5rendra que par la famine , Monsieur , dit Trim , d'une voix de tonnerre.

Quand mon oncle, à la tête de son régiment, aurait essuyé une détoute complète ^ il n'eut

pas montré plus d'abattement Sa pipe

s'écbappa de ses doigts, et le tabac à moitië consumé tomba sur le parquet

— Sauf votre respect ^ Monsieur^ ajouta

FRAGMBKS. 667

Trim, dès que j'ai aperçu V ennemi ^ j'ai repu- '

gué à entamer la négociation Sa physio-

Homie ne mereyenait pas je lui ai remis le

paquet , sans dire un seul mot En le prenant^ il a jeté un regard sombre, tour-à-tour, ;5ur l'adresse et sur moi , puis sur l'adresse en-core.

•— C'est d'Anna !.... s'est-il écrié en fronçant le sonrdl

**i- C'est-à-dire, luiai-je répliqué, del'ame la plus honnête , la plus pure qui respire dans les vastes domaines de Sa Majesté.... Ses regards devinrent affreux , et il me parut en ce

moment aussi noir, que la poudre à canon.

il se mit à lire les lettres.

— « Il s'est enrôlé il a été tué ! Eh bien!

qu'elle périsse de misère!.... s'est-il écrié et

quand à vous, l'ami! si vous vousavisez jamais de revenir me rompre la tête pour celte malheureuse et ses bâtards!.... »

— Bâtards!.... ai-je répliqué, bâtards!.... Us sont. Dieu merci, d'une race tonte aussi bonne, toute aussi légitime que la vôtre !....

. — Je n'ai pu supporter tant de barbarie, et la figure de ce monstre m'a causé autant d'horreur que. son langage — Quand ils seraient

bâtards ; ai- je repris, d'un ton un peu plus

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36S ^aA<^MKj»<»

calme, est-ce IwffuuiAi^?'..» Pauvres «nfaiis !«.«. Au rester $i ce nom m é^vvt appartenir qa'à VbomBxe dénaturé , vous ^lies le pl«u vil de tou^ les bfttarcje*.»..

<^^ Je crus f Mof le ivspeet que je vous dois , Monsieur j je crus qu'il allait tenter Tassant, mais je ne le craignais pas^ j'étais sur la défen«> sive..... A la chaleur qœ je'iueltàis à soutenir Topprimé , il vit bien que j'avais rbooneur d'être soldai. Hâas! pauvre Edouard !..«» tu n'étais pas là pour te défendrel.«*« Calomnier un homme, mort ^ c'est une làdiieté ; fluâs io^ ai4t(er à la mémoire d'un fils,.*..* d'nn soldai mort au champ d'honneur ! Ahl deaX pluaqutt je n'en pouvais supporter !•— ' Trim es$ti;a ses ^tux*

Peiiis-nEioi la {^ j.sloiaoïme de cet homme ^ dit jDBiôB onde.

Tricn s'indiinavt svec respect m^ h&tade Stt« tisiaire à cette demande..

-T- .Sa phjrsiônomie est celle d'aa conpejarrets , trait pour trait, le .visage hâve, les joues décharnées, le front sourciUeiix, le r^ gard sinistre, et le corps chëtif et 'vo&té...- C'est un vrai eadavre!..^

t* C'est sa conscience .qui i^oiiae!.... réptt-*

-'-Sauf votre avis, Mon»ieur> observa Tiim, je pense qu'un pareil homme n'a poioi de oonfrr çieace*.... Il ressenible i cea soldats maraudeurs.y qi^i ae ae battent jamais qu'en bri«< gands^ et dans l'espoir du pillage..... J'oubliais de vpus dire y Monsieur^ que sea cheyeux sont blancs.

< <— Ses aciioiis ^ répoBdift mon onde en soupiraot 9 sea actions déshonorent en lui ce signe y wérable de la vieillesse.

-^ >Ioii8ieur , continua Trim , il n'y a pas plus de sensibilité dans le cœur de cet homme , ^ue dafia uo boulet de canon.

. «-^ £h bien ! Trim , nous servirons de père k ces pauvres innocens , dit mon oncle avec l'expresa&on de l'ameL.. Je suis seulement facbé

que iu aies riposté à son fieu S'il est beau

de combattre un brave ennemi, c'est être sage

que dédaigner un lâche

Un messager vint interrompre la conversa^^ lion.... Il se présenta de la part du père d'Anna , qui, dans son socès de colère y s'était rompu iHi vaisseau dans la poitrine» Ce misérable dé^f airait voir sa fille et le caporal. — > Je viens de chez Anna, ajouta le conunissîonnaire; elle m'a renvoyé diea^ vous ; son père , avant de mourir , v#ut la voir , aioai que le soldat qu'il a ofienaé* IV. a 4

3^0 FAA6MElf5é

Mais je crains bien qu'il ne soit pas long-lempf de ce inonde.

En avant! marche! Triml lui commanda

mon oncle ^ et hâte- toi de lui porter du se-

cours., w.

— En vérité , Monsieur , dit Trim ; cet liomme me fait pitié maintenant.

Quelques souffrances que le genou de Trim lui fît ressentir y se croyant encore sous les armes y oubliant sa lassitude , sa conscience lui donna de nouvelles forces ^ et. sa démarche en devint plus légère.

Avant de se quitter y mon oncle et Trim fi^adressèrent mutuellement un regard de félici-

tation Les premiers ils avaient proposé la

paix; elle avait été rejetée Fennemi vaincu

la demandait à son tour....^ quel triomphe!

quelle gloire!.... Us étaient trop sages l'un et l'autre pour forcer l'ennemi à se réfugier dans son seul désespoir.

Mon oncle chargea sa pipe pour la seconde fois. Plongé dans les réflexions d'une heureuse attente , il mettait un long intervalle entre chaque, tourbillon que son haleine poussait

dans l'air Son imagination lui retraçait en

un riant tableau y son cher caporal y le front couronné de lauriers entrelacés avec l'olivier

de la réconciliation La sérénité de l'espérance brillait sur son visage y et cependant les ombres légères de l'incertitude l'obscurcissaient de moment en moment. Ainsi dans les plus belles journées du printemps^ le soleil est voilé par des nuages passagers.

Le jour était sur son déclin^ et à mesure qu'il fuyait^ l'impatience dé mon oncle augmentait... Après avoir fixé long-temps ses yeux sur le loquet de la porte, il se leva, marcha avec agitation, s'assit... puisse releva et se mit à la croisée. Le tabac de sa seconde pipe cou-» sumé déjà presqu en entier , ne jetait plus qu'une lueur mourante..- Trim parut enfin.... la mélancolie assombrissait tellement tous ses traits, qu'à son aspect le sourire eût fui même des lèvres de roses de la gaieté!

Mon oncle alla brusquement à lui.

— Qu'y a-t-il, caporal?... Avons-nous perdu riionneur de celte journée ?.i.

— Monsieur, répondit Trim, selon l'avis du commissionnaire , j'ai été prendre Anna; nous nous sommes mis en route avec ses pauvres enfans; en arrivant chez son père, une vieille femme, qui est son intendante, nous a adressé ces mots : — Jl est mort /...

La pauvre Anna est tombée évanouie sur le

0'J% JPftAOBIENS.

seuil de la porte.... nous la rappelons à eWe* mécne... elle veut voir son père... aille. s*ëlaace vers son lit^ saisit le cadavre et l'inonde de ses lvmes«*..

« Maintenant^ s'dcrie-t-»elle ^ ihl.^é maintece nant vous ne poovet me chasser de votre ir présence!!! » Attachée aux tristes restèa de son père^ il semblait qu elle craignît qn^on né Ten arrachât... Si vous Taviet vue, Monsieur, couvrir de baisers ces lèvres pâles ^t glacées , vous eussiez craint cotnme nous ({ue dans l'ei-» ces de son délire, aspirant la mort, elle n^eut elle-même hâté son tfépas....

— Cette pauvre Anna finira malheureusement! murmura mon oncle, eu joignant ses mains avec un efibrt pénible.

— Ah! Monsieur, reprit Trim, faible et délicate comme elle est, elle ne pourra résister à tant de malheurs.... Le testament de son père était près de lui... peut-être avait-il eu avant de mourir le sentiment de le refaire en sa faveur... Mais le sort était décidément contre la pauvre Anna.

— Sera*t-elle toujours aussi malheureuse?

demanda mon oncle; puis il ajouta en soupirant profondément, Trim! comme homme et

PRAGMEMS. 575

. eottiroè soldat^ il est de Dotre SeToir de tendre .une main secourable à cette infortunée; car . elle a été victime de linsensibUité dun père et de la trahison iun militaire*.. Mon oncle ne prononça point ces derniers mots sans rougir ,« ce qu'il souffrit est inexprimable. La sympathie déchirante qu'éprouvait Trim en ce moment pouvait seule en donner une idée.

Malheureuse Anna ! tes douces vertus méritaient un meilleur sort... Console-toi , s'il est possible ; mon oncle Tobie servira de père à toi et à tes enfans. Trim sera son digne auxiliaire, et quels que soient tes ehagrins, ils redoubleront de soins et d'efforts pour te réconcilier avec la vie.

Repoussée par un monde insensible et corrompu ^ injustement accablée par l'inflexible destin , comme tu le fus par ton père ^ si tu dois te préparer à de nouvelles souffrances , mon oncle Tobie et Trim ne se lasseront point de verser le baume de la commisération sur les plaies de ton cœur....

Bienfaisance ! fille du ciel! la gratitude marche toujours à tes côtés , elle est ton soutien fidèle!.... lorsqu'affaiblie par le temps et dé*pouillée par le malhôur, tu chemineras, nu pied y dans le sentier pénible de la vie , ta re-

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connaissaoce , l'œil humide, mais éUncelant de souvenirs heureux , s'inclinera devant toi.... elle ôtera les sandales de ses pieds pour les attacher aux tiens.

FIN DU QUATRIÈME ET DEKNIER VOLUtfE*

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