LES GANTS
PARIS
La cbarmante grisette se leva de sa chaise , se rendit à son comptoir et atteignit un paquet de gants qu'elle délia. Je m'aprochai en face d'elle pour les voir , ils étaient trop larges ; la belle marchande les mesurait l'un après l'autre sur le revers de ma main, pour ne point en altérer les dimensions; elle me pria d'en es-
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SENTIHËH TAL. lo6
'sàayer une paire qui lui parut plus -étroite; elle .en tenait un ■ ouvert , ma main j glissa sans effort. Cela va bien, lui dis- je ,: en' secouant lin.peu là iéte^'^Non^ me dit-^lie^ en faisant 1« ;jnéme signe. ,. = . .
U y a certains' regards , assaisonna d'adres^ ,et de. naturel^ où la bouffonnerie et là raisotf^ la gravité et la folie se trouvèn^t si intimemeilt :mélângës^ que tous les' idiomes de Babel s^ :ndent insuffisans pour. exprimer cette combinaison. Commumqué? et saisis au mejiie mo^ment^ et avec la mérn^e rapidité^ vous n& pouvez! dire -qi^ëî' parti a; éleètrisë- Pautre, a fonriii la nuancé: la m'oins sage'j c'est ménito une recliercbe qu'il faut abandonner auxéplur chenrs de: mots', aux écrivains verbeux de profession, pour qu'ils y adaptent leurs com^ Hientaires; Vous saurez set^ement, et cela :âuf!}t pour le moment, que les gaiits né m'allaiênt pas bien. Nous croisâmes nos mains dans -nos' bras pdur nous appuyer sur le comptoir, il était étroit, et le paquet de gants placé entre-nôu^^ occupait seul fout l'intervalle. ' ; r; :
La jolie marchande y jetait parfois les yeû:iç^ puis dé' côté vers la fenêtre/ les ramenait der nouveau sur les, gants, puis les Jfixait siir moi. . J'ij^itais en tout .son exemple , mes regards s«f
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la bonte^ la philanthropie^ ne me sont jamais revenues à l'esprit depuis si long-temps que je Tai perdu , sans que mes yeux n'aient ruisselle de larmes. C'est parce qu'il a joui de toutes mes affections^ que je les conserve aujourd'hui pour tout le corps des vétérans. J'enjambai donc les deux rangis de bancs de la loge , et me plaçai sur le devant à côté de celui-ci.
Le vieil officier^ armé d'une vaste paire de lunettes^ paraissait lire avec attention un^ petite brochure. Ce pouvait être la pièce qu'on allait jouer* Dès qu'il me vit auprès de lui^ il ota ses lunettes , les serra dans un étui de chagrin et les mit dans sa poche : je me levai àdemi pour le saluer.
Traduisez ce geste en telle langue policée qu'il vous plaira , le sens qui en résultera sera celui-ci :
Voici un étranger entré dans cette loge ; il parait ne connaître personne en ce pays, il en doit être ainsi pour lui partout où il se présentera ; fût-il sept années de suite à Baris^ si tous ceux dont il s'approche, gardent leurs lunettes sur le nez , c'est lui fermer en face l'entrée k toute conversation , c'est le traiter pis qu'un allemand.
L'officier français eut prononcé cela tout
SENTIMENTAL. log
haut^ qu'il n'eût pas parlé plus clairement^ et a'il Teut iait^ j aurais pii également lui traduire àe suite en français le salut que je venais de lui faire. U se réduisait à lui dire que je sentais tout le prix de son attention et la délicatesse de son procédé^ que je lui en faisais mille remercimlens.
Il n'y a point de méthode plus propre à faciliter les progrés de la sociabilité^ que cette espèce de tacbigraphie intellectuelle qui con- ^siste à rendre rapidement en idiome vulgaire le langage des yeux et des gestes avec les nuances variées de leurs inflexions. Cette habitude mécanique m'est devenue si familière^ qu'en marchant dans les rues de Londres ^ je m'occupe ordinairement tout le long de mon chemin à ce genre de traduction.
Je me suis trouvé plus d'une fois à côté d'un cercle , où l'on n'avait pas encore lâché quatre paroles , que j'y avais déjà saisi plus de vingt espèces de dialogues^ dont j'eusse pu écrire très-exactement la substance^ et garantir par serment l'authenticité.
Pendant mon séjour à Milan , je me rendis un soir à un concert de Martini. Au moment où j'allais entrer dans la salle , la jeune marquise de F.'^'^'^ en sortait avec beaucoup de lu. 8
IIO TOTAGC
vivacité et de précipitation. Elle était sor moi . que je ne Pavais pas aicore aperçue» Je fis un saut de côté pour la laisser passer. Elle en avait fait un semblable et du même côté , de manière que nos têtes se touchèrent. Au même instant^ elle se jeta du côté opposé; mais je fus aussi malheureux qu^elle, car je me jetai Inoî-méme de ce côté^ et lui barrai de nouveau le chemin. Kous passâmes derechef au premier bord , et revînmes encore ensemble à celui-ci y ainsi de suite. La chose n'était que risible^ et ce* pendant nous rougîmes prodigieusement. Je fis enfin ce que j'aurais dû faire d'abord^ je me tins tranquille sur mes pieds , et la jeune mar* quise passa alors tout à son aise.
11 n'j avait pas moyen d'entrer dans la salle avant de lui avoir fait quelques excuses^ ne fut-ce qu'en la saluant de loin , et en la suivant de l'œil jusqu'au bout du passage. Elle regarda deux fois derrière elle. Je la vis continuer son chemin^en se pressant un peu sur le côté; je crus d'abord qu'elle voulait faire place à quelqu'un qui, montant les escaliets , allait passer près d'elle; mais non, medis-je, ce n'est point cela , mauvaise traduction; la jeune marquise sent qu'elle a droit à des excuses réelles^et aux meilleures apologies que je puisse (aire de mes
SEKTIHEUTAL. III
intentions; et cet intervalle qu'elle laisse à côte d'elle y n'a pas d'autre but que de me fournir le mojen de les lui présenter. Je courus rapidement après elle 5 je lui demandai pardon pour l'embarras que je lui avais causé , en lui disant que mon intention en cela n'avait été que de lui donner passage. Elle répondit que la même intentipn Tavait dirigée à mon égard. Ainsi ^ nous reçûmes réciproquement les remercimensl'un de l'autre; nous nous trouvions au haut de l'escalier, et ne voyant autour d'elle aucun sigisbée , je lui offm la main pour ta conduire à son carrosse. No»s descendîmes , nous arrêtant presque à cbaqae marche pout parler du concert et de noti^ aventure. Je vous proteste y sur mon honneur y madanne, lui dis* ^e^ au moment on elle entrait dans sa voiture, que j'ai fait au moins six differens efforts pour vous laisser sortir , et j'ai fait six efforts , tout «u moins ^ dit- elle, pour vous laisser entrer.
Plut au ciel I lui dis-je , que vous voulussiez en faire un septième. De tout mon coeur, me dît*-ellè , en me faisant asseoir à ses côtés. La vie est trop courte pour la semer de longues formalités. Je montai aussitôt dans sa voiture , et je la reconduisis chez eBe. Et que devint le concert ?— C'est ce que j'ignore, et ce que doit
savoir^ bien mieux que moi^ sainte Cécile^ qui sans doute y assistait en personne. .
Tout ce que je puis ajouter comme une des conséquences de ma traduction y c'est que de toutes les liaisons que j'ai eu l'honneur de laire en Italie , c'est celle qui m'a fait le plus de plaisir.