LE NAIN
PARIS
La remarque que je vais vous livrer, n'a peut-être jamais été faite en ce monde , si ce n'est par .une personne que je nommerai probablement dans ce chapitre. Nulle préoccupation antérieure ne m avait préparé à la faire , elle ne me vint qu'au moment , où jetant un coup, d'xfiil sur le parterre , je fus frappé de l'affluence des objets qui me l'ont fournie.
Je veux parler de cet inexplicable plaisir qu'a pris la nature à former en se jouant un si grand nombre de nains. Il est indubitable que, dans tous les coins du globe, elle s'amuse ainsi aux dépens de notre pauvre espèce; mais c'est à Paris surtout que ses amusemens ne finissent pas : la bonne déesse j. semble presque aussi bouifonne qu'elle est sage.
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Comme cette idée m'a suivi hors de l'enceinte de l'Opéra- comique^ il m'est souvent arrivé de toiser de l'œil les gens qui passaient dans la rue. Quelle triste application de mes principes, surtout lorsqu'elle se faisait sur une taille courte , un visage basané , un nez long , des jeux vifs , des dents blanches , une mâchoire proéminente. Quel déplorable spectacle de voir tant de malheureux tirés par la force des accidents de leur classe naturelle , et jetés dans une catégorie qui n'était point la leur; et cela, je l'écris avec douleur, sur trois hommes:un pjgmée.L'unparsatéte rachitiqur^ sur des épaules convexes , l'autre par ses jambes courbées avec difformité , ceux-ci arrêtés dans leur sève de six à sept ans , et fixés au tiers de leur accroissement par la main même de la nature ; ceux-là enfin doués de toutes leurs perfections naturelles , mais condamnés , comme le premier nain , à ne jamais grandir au-delà des développemens précoces de leur maturité.
Laissons le voyageur médecin attribuer cos tristes résultats aux bandages et aux ligatures inventées par la sottise , et le voyageur vaporeux à la privation de l'air libre ; laissons , dis- )e, le voyageur curieux s'occuper de corroborer
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son système en mesurant la hauteur des mal* sons^ comparée avec la petitesse des rues ; calculer combien de pieds cubes d'air peuvent suffire à nombre d'iionhëtes bourgeois de Paris^ perchés à leur six ou septième étage pour boire^ manger et dormir avec toute leur famille ; pour moi y je me contenterai de rappeler que M.Shandy l'aine^ qui ne voyait jamais les choses comme tout le monde : raisonnant un soir avec nous sur cette matière^ il nous assura que nos enfans^ comme ceux des antres animaux ^ peuvent atteindre presque toutes les tailles ordinaires^ pourvu qu'ils arrivent en ce mondé dans une projection droite; mais ce qui est malheureux pour les citoyens de Paris , a joutat*il^ c'est que les cages oÀ ils se juchent^ sont tellement étroites^ qu'ils n'ont pas même assez d'espace pour (aire les leurs : car je n'appelle point cela l'aire quelque chose ^ puisque c'est réellement faire des riens : que dis«-je , des riens ? continua-t-il en creusant encore plus son propre argument; je soutiens que c'est pis que tout cela ; lors qu'après vingt ou vingt-cinq ans des plus tendres soins ^ après avoir prodigué les alimens les plus succulents^ vous n'avez réussi qu'à élever une bamboche haute comme ma jambe : il est bon d'çbserver que Monsieur
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Shandy étant lui même d'une très-courte stature^ je n'avais rien à lui répoudre. On ne pouvait rien ajouter de plus expressif sur cette matière.
Au surplus y il ne s'agit pqint ici de raison-^ nemens y je laisserai volontiers la question en l'état où je l'ai trouvée ; il s'agit^ et cela me suffit^ d'une vérité de fait que l'on peut vérifier dans toutes les ruelles de Parisw
Un jour je traversais celle qui conduit du Carrousel au Palais-Royal; j'observai un petit garçon qui se trouvait embarrassé pour sauter le ruisseau qui la traverse dans son milieu^ }e le pris parla main et loi aidai à le franchir; en nie rae détournant ensuite pour le regarder y j'aperçus une figure de quarante ans. N'y pensons plus^dis-je en okoi-niéme^ qiidque bonne a me me rendra peut-être le mome service quand j'aurais quatre--vingt->dix ans.
J'ai toujours senti en moi les douces impulsions de la pitié pour cette portion oblitérée de notre espèce^ privée à la fois de cette force et de cette stature qui donnent de làconsistance dans le monde. Je ne pois supporter de voir un de ces individus disgraciés , exposés à des parallèles humiliahs. Tel fut cependant le spectacle révoltant qui choqua ma
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vue au-dessous de notre loge^ au moment où je pris place à côté de mon vieil officier français. Entre l'extrémité de l'orchestre et le premier rang de loges ^ on a pratiqué une petite esplanade vide ^ où , lorsque la salle est trèspleine^ des spectateurs de tout rang viennent se réfugier. Quoique vous y restiez debout comme au parterre , vous y. payez cependant le même prix qu'à l'orchestre. Un pauvre petit être de cette espèce peu imposante s'était hissé de son mieux sur cette malheureuse estrade ; mais il y était entouré de spectateurs de deux pieds et demi plus hauts que lui, La soirée était chaude , et le nain souffrait excessivement de cette réunion de circonstances; mais ce qui l'incommodait le plus , c'était un Allemand épais , de sept pieds de haut , ou à-peu-prés^ qui l'ombrageait de toute sa corpulence , sans lui laisser la moindre issue pour voir le théâtre ou seulement les acteurs ; le pauvre nain n'épargnait cependant aucune peine pour se ménager une espèce de lucarne qui lui permît d'étendre sa vue devant lui. Une légère ouver-* ture^ pratiquée entre le coude et les hanches de l'Allemand^ eut suffi à son ambition ; il tenta d'abord d'un côté ^ puis essaya de l'autre sans rien obtenir. L'Allemand persistait dans sa cou*
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tenance imperturbable et la moins accommodante que vous puissiez vous peindre ; le nain eût été placé aussi à son aise au fond du puits le plus profond de Paris ; il risqua toutefois d'atteindre avec sa main jusqu'au coude de l'Allemand^ et le tirant avec civilité par la manche^ il peignit sa détresse. Celui-ci détournant la tête , se contenta de le regarder à-peu-près comme GoUath regarda le jeune David, et se remit impitoyablement dans sa posture.
Je prenais en ce moment une prise de tabac dans la petite boite de corne de mon Franciscain. Comme ton coeur plein d'humanité et de douleur y oh ! mon pauvre moine, comme ton âme compatissante et résignée se fut ouverte à la plainte de cet infortuné !
Le vieil officier français me voyant élever les yeux au ciel avec émotion , comme je faisais cette apostrophe , me pria de lui dire ce dont il s'agissait ; je le mis au fait en trois mots, eu lui faisant sentir ce que ce procédé avait d'inhumain.
Cependant le nain était poussé à bout , et dans ses premiers transports ( qui comme on sait se trouvent rarement dirigés par la raison), il avait menacé l'Allemand de lui rogner M longue queue avec son couteau. *— L'Aile-
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mand lui avait répondu avec sang-froid qu'il en était bien le maître s'il pouvait y atteind re. Une injustice commise contre n^importequi^ dès qu'on l'envenime encore par l'insulte , ne manque jamais de mettre dans le parti de celui qu'on outrage ^ toutes les personnes qui ont de la sensibilité ; pour moi j'étais indigné , j'étais homme à m'élancer de la loge pour obtenir justice en faveur de l'opprimé, ou venger son injure; mais c'est ce que mon vieil officier français opéra sur le champ, sans bruit et sans confusion ; il se pencha tant soit peu hors de la loge y fit un signe de tête à la sentinelle en lui montrant du doigt la placf où il devait ramener l'ordre, La sentinelle se frayant un chemin, il ne fut pas besoin de lui en dire bien long , la chose parlait assez d'elle-même; elle fit avec son mousquet signe à l'Allemand de se reculer, et prenant le pauvre nain par la main , il se trouva dégagé et placé sur le devant. -^^Eien fait ! m'écriai*je en frappant desmains, noblement fait! Cependant, me dit mon vieil officier , vous ne souffririez point une semblable poUce en Angleterre.— Oh ! en Angleterre , moucher Monsieur, lui dis* je, elle ne serait pas nécessaire , nous sommes assfs et rassh* tout à notre aise.
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Le vieil dfEcier français m'eût réconcilié avec moi-même^ si ma sérénité eût été plus trou* blée , en me faisant observer que je Venais de Ucker un bon mol; et comme un bon mot i Paris vaut toujours son prix , il me préseuti^ ane prise de tabac.