‹ Œuvres complètes de L. SterneChapitre 16 sur 92 · LA ROSE · texte numérisé non relu

LA ROSE

pàhis*

L'occasion se présenta bientôt de demander i mon tour <i mon vieil officier, qn'cst-ce qu'il y a donc là haut ? en entendant le parterre crier des différents points delà salle ^ haussez les mains , monsieur tabhé.

Cette apostrophe était pour moi aussi peu intelligible , que l'avait été pour lui celle que j'avais adressée au souvenir de mon pauvre moine.

Il me dit que c'était sûrement un pauvre diable d'abbé liissédans l'ombre d'uneloge aut quatrièmes , et blotti derrière une couple de jeunes grisettes , pour voir l'opéra sans être aperçu ; mais que le parterre qui l'avait découvert, s'amusait à demander qu'il tint ses mains en évidence pendant le spectacle. Eh quoi ! lui dis- je, est-ce que l'on suppose qu'un ecclésiastique puisse filouter les poches d'une grisette ?

laa TOTÀGE

Le vieil oflScicr ne put s'empêcher de sonr-' rire de ma naiyeté , et s'approcbant de mon oreille^ il m^oayrit la porte à des connaissances étranges ^ dont je n'avais pas la moindre idée. Juste ciel ! m'écriai-je en palissant de surprise^ est-il possible qu'un peuple si chatouilleux sur Tarticle des convenances, soit en même temps si désordonné ^ et si différent de ce qu'il professe ? quelle grossièreté I ajoutai-je.

L'officier français me dit que c'était une espèce de sarcasme^ peu généreux à la vérité^ mais a^sez usité contre l'église^ et qui avait pris son origine au théâtre^ à peu-près vers le tems où Molière donna son Tartuffe; que cetusage^ ainsi que mille autres débris des mœurs gothiques, se trouvait sur son déclin : toiites les nations^ continua-t-il, ont leurs politesses et leurs grossièretés dont elles prennent ou changent entre elles tour à tour l'initiative; il ajouta qu'il avait parcouru bien des pays , etqu'il n'en avait trouvé aucun qui n'offrit quelque espèce de raHiuemens qu'on ne rencontrait point ailleurs; que' le pour et le contre se trouvaient en chaque nation , et que partout on rencontrait le bien se mettant dans la balance en exact équi* libre avec le mal ; qu'il suffisait quelquefois que cette vérité fût géné):alement sentie^ pour que

la moitié du moade se désabusât d'une foule de préjugés qu'elle conservait encore contre l'au^ tre moitié ; que l'avantage le plus liquide qu'on retirait des voyages^ sous le rapport du savoir-* vivre, c'était d'avoir vu un grand nombre d'bommes et beaucoup observé leurs mœurs ; qu'il en résultait pour nous de grandes dispositions ai une tolérance mutuelle; et l'esprit de tolérance qu'ils prennent les uns à l'égard des au-ires y ajouta t-il en me faisant une cordiale inclination^ leur apprend bientôt à s'aimer réciproquement.

L'officier français prononça ces paroles avec un fond de i^andeur et de bonbeur cjui justifiait pleinement mes premiers pressentimens sur la trempe d« son caractère; je m'imaginai que la sympathie m'attachait à lui; mais je crains bien que ce ne fût de ma part l'effet d'une méprise sur l'objet et le motif de ce penchant : en efFet^ il n'avait dit que ce que je pensais moi-même^ seulement je ne l'eusse pas exprimé moitié aussi bien. Lorsque votre coursier se cabre à chaque minute, dresse les oreilles^ et s'effarouche aux moindres objets qu'il rencontre, on conviendra que le manège devient à la fin aussi fatigant pour le cavalier que pour sa béte ; je puis attester qu'en fait d'ombrages de cette nature^

j'ai été aussi peu tourmenté qu'aucune créature vivante; j'avouerai même avec candeur que mille choses qui m'ont affecté péniblement^ et m'ont fait rougir au moindre mot^ pendant le premier mois^ m'ont paru le mois d'après^ de toute innocence^ et • absolument sans conséquence.

Au bout d'une connaissance de six semaines^ madamede Rambouillet me fit l'honneur deme mener ^ dans son carrosse^ promener à deux iieues de la ville. De toutes les femmes que je connais^ madame de Rambouillet est bien certainement une des plus surveillantes sur ses mœurs ^ et je ne souhaite pas rencontrer jamais plus de vertus réunies à plus de candeur de cœur : à notre retour vers la maison , madame de Rambouillet me pria de tirer le cordon du cocher ; je m'informai si elle avait besoin de quelque chose : rien que de pisser , me dit madame de RamboùiUet.

Ne vous formalisez point, voyageur courtois , et laissez en paix madame de Rambouillet s'éclipser un moment; et vous ^jeunes beautés, nymphes mystérietfses, allez i votre tour e^ feuUler vos roses , et les semer sur- vos pas^ madame de Rambomllet elle-même n'en fit pas davantage.

SEKTIME9TAL. t^i

Je donnai la main à madame de Rambouillet pour l'aider à descendre du carrosse^ et j'eusse été le prêtre de la chaste Castalie^ que jo n'eusse pas desservi son temple avec un gravité plus respectueuse.

Page 1