LA FILLE DE CHAMBRE
PARIS
Ce que le vieil officier français venait 'de me dire sur les avantages des voyages^ me rappelant les avis que Folonius donne à son fils sur le même sujet ^ je fus amené naturellement au caractère d'Hamlet , qui me fit à son tour songer à Shakespeare^ et au reste de ses ouvrages. Je m'arrêtai en- m'en revenant, sur le quai Conti^ pour y acheter sa collection entière.
Le libraire me dit qu'il n*en avait aucun. Comment cela se fait-il , lui dis-je , en voyant sur sou comptoir .un exemplaire entier de cet auteur dont je pris un volume. H m'apprit que cet ouvrage lui avait été confié seulement pour la reliure, et qu'il devait le lendemain le ren* voyer à Versailles , chez le comte de B***. Est-ce que M. le comte de B*** Ut Shakes* pcare , lui dis-je ? Oh 1 c'est un esprit fort ,
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repril le libraire y il aime les livres anglais y et ce qui lui fait plus d'honneur encore^ monsieur^ c'est qu'il aime aussi les Anglais. Vous êtes si honnête^ lui dis- je , que cela suffirait seul pour engager les Anglais à dépenser un louis ou deux dans votre boutique. Le libraire me fit une salutation, et se préparait à dire quelque chose, lorsqu'une jeune fille de vingt ans environ, d'un maintien décent, entra dans la boutique ; je la pris à son air réservé et à son ajustement, pour la fille de chambre de quelque dame dévote de haut parage. Elle demanda les Egarcmens du cœur et de Vesprit^ et le libraire lui donna de suite cet ouvrage. Elle tira de sa poche une petite bourse de satin vert avec une bordure attaché avec un ruban de n>eme couleur; elle y plongea le pouce et l'index, puis en tira de la monnaie, dont elle paya le libraire. Comme je n'avais plus moi-même aflaire dans la boutique, je sortis en même temps que la jeune personne. Qu avez-vous, lui dis-je, ma chère enfant, à démêler avec les Egaremens du cœur^ vous qui connaissez à peiue si vous en avez un , et qui ne pouvez même savoir ce qui en est, à moins que l'amour ne vous l'apprenne, ou qu'un infidèle berger ne vous y fasse du mal. Dieu
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tiCen préserve^ dit la jeune fille» Bien répondu^ ma chère; luidis-je^ si votre cœur est aussi bon qu'il le parait , ce serait grand dommage qu'il iùt enlevé. ' C'est un petit trésor que vous devez bien garder^ il donne a votre visage plus de charmes qu'une coiffure de perles.
La jeune fille m'écoutait avec une soumission attentive^ et sa petite bourse de satin qu'elle tenait par le ruban ^ se jouait pendant ce temps entre ses doigts. £21e est bien petite^ lui dis-je en la touchant par le fond. Elle l'avança vers moi; 3t je vois qu'elle est bien légère^ ma chère «i£int^ mais soye^ aussi bonne que vous êtes belle ^ et le ciel saura la remplir. J'avais a la main une poignée de petits écus que j'avais atteints pour payer lé Shakespeare ^ et comme elle m'avait entièrement confié sa bourse^ j'en plaçai un dedans^ et je l'y enfermai en faisant un nœud avec le ruban y puis je k lui rendis.
La jeune fille me fit une révérence ^ plutôt humble que profonde y c'était un mouvement calme ^ insensible de reconnaissance^ dans lequel l'esprit s'incUuie encore plus que les genoux^ où le corps agit aeulemeût comme interprète. Je n'ai jamais donné un petit ccu à une jeune fille j avec moitié autant de plaisir, ni. 9
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Mes conseils^ ma chère fille ^ lui dis-je^ n'auraient eu aucun prix , et ne tous eussent pas profité d'une épingle^ si je n'y eusse ajouta cette valeur. Quand tous verrez ce petit écu ^ c'est alors que vous vous les rappellerez.Garde^* vous seulement de l'employer en rubans.
Oh ! j'en suis incapable ^ me dit la jeune fille avec vivacité^ je vous en donne ma parole. Eln disapt cela ^ elle me présenta la main ^ comme il est d'usage dans les petites affaires d'honneur. En a}éritê, monsieur ^ ajouta-t-*elle^ Je mettrai cet argent à part.
Une conversation qui a la vertu pour objet et pour garantie^ entre un liomone et une femme, est de nature à sanctifier leur promenade la plus intime; ainsi jquoiqqe la muit fiit obscure^ comme nous avions la même direction à tenir, nous continuâmes à marcher ensemble, dL nous fîmes ainsi s^ais scrupule, toute la tra* versée du quai Conti.
Au moment de nous mettre en marche, elle m avait fait une seconde révérence , et à peine eûmes^nous marché quarante pas, qu'elle fit encore une petite pause comme pour répéter qu'elle me remerciait.
Je lui dis que c'était un petit tribut que je croyais devoir à la vertu; je. ne voudrais pas
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pour tout fttt monde m^être mépris sur celle à qui j'offrais cet hommage. Mais non^ ajoutat- }e^ Piûnocence est sûr votre figure^ ma chère fille ^ et opprobre sut l'homme qui lui tendrait des pièges.
Je ne sais quelle impression mes paroles firent sur h jeune fille ^ maïs elle me parut affectée. tJn soupir timide et l^ger s'exhala de son sein. Je n'avais point a<;quis le droit d'en rechercher la cause ^ ainsi lAous ne dîmes plus rien jusqu'au coin de k rue de Nevers, ou nous devions nous séparer.
Di^mbi, ma chère ^ serait-ce ici le chemin pour gagner l'hôtel de Modène ? Elle répondit qu'on pouvait s'y rendre par là ou bien par la rue Guénégaud qu'on trouverait au premier détout. EiO ce cas^ ma dière , firai par la rue Guéaégaud : et cela pour deux raisons^ la première^ parce qiie cela me fera plaisir^ puis ce sera en outre le moyen de vous accompa* ^er^ ^t de prot^r votre lAarehe le jilus loin «pie \è pourrai-*
La jeune fille mé fit aperôèvoir qu'elle sentait tot(t le prix dé mon attention^ en me disant qu'elle eût bien souhaité que l'hôtel de îlodène se fut trouté dans la int SamtrPierre. Estr-ee k «rue <nà vôiîs demeuréa ^ lui dia-)e?
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elle dit qu'elle y était fille de cbambre^ chez madame de R'^'^*'^. Juste cid! répondis^je^ c'est justement la dame pour qui j'ai apporté une lettre d'Amiens. La jeune fille me dit que sa maîtresse attendait effectivement mie lettre des maios d'un étranger qu'elle était impatiente de recevoir. Je la priai de se charger de mes complimens pour madame de R"^*^^ et de l'assurer que le lendem ain matin j'irais sû^ rement la voir et lui rendre nies devoirs.
JNôus étions au coin de la rue de Nevers , pendant cet entretien ^ nous nous arrêtâmes encore un moment^ pour lui donnei^e temps de placer ses Égaremens du cœur, d'une manière plus commode qu'en les portant à la main. L'ouvrage était en deux tomes^ je lui tins le second tandis qu'elle plaçait le premier danssa poche. £lle me tint à son tour sa poche ouverte^ et j'y plaçai mon volume à côté de l'autre.
11 est doux de sentir par quels fib impercep-^ blés nos affections peuvent ise .croiser^ se combiner ^ se produire. Nous continuâmes notre chemin ^ et a peine eûmes-nous fait trois pas y que la jeune fille me donna son bras pour s'appuyer sur le mien : j'allais; à la vérité le lui offrir j mai^ elle le prit d'^U^méme ayec
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cette simplicité irréfléchie qui montrait com-^ bien elle se rappelait peu qu'elle ne m'avait jamais vu avant ce moment. Pour moi ^ j'é-* prouvais également une émotion si forte et si semblable à celle de la çonsanguioité la mieuic prouvée / que je ne pus m'empécher de tourner mes regards près de son visage, pour y chercher. quelque ressemblance de famille . Mais qu'est-ce que j'étais^ me dis-je ^ ne som-xû!&^ nous pas tous patens ?
Arrivés au détour de la rue Guénégaud^ je m'arrêtai pour lui faire mes adieux , et lui souhaiter tout le bien que je pus imaginer.
£lle me remercia à son tour de ma compagnie et de mes souhaits polis. Deux fois elle me fit ^^ adieux y et autant de fois je lui renouvelai les miens. Notre séparation fut si cordiale et si affectueuse^ que si elle eut eu lieu partout ailleurs y je suis sur que j'eusse pu la sceller d'un baiser aussi chaud ^ aussi saint, que celui d'un apôtre. Mais comme à Paris les hommes seuls s'embrassent entre eux, je me bornai à des vœux qui revenaient au même objet.
Que Dieu la bénisse I me dis- je en la quittant.
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LE PASSE-PORT.'
PARIS
En arrivant à , mon hôtel , La Fleur m'ap-» prit que le lieutenant de police^ ih'ayait fait appeler. Le diable l'emporte! âis-je ; à prëseni j'en sais la raison.
Le lecteur devrait déjà la savoir lui-même, si j'eusse raconté les faits dans leur ordre naturel. Mais cette omissioq, ne Ait point involontaire de ma pàrt^ mais bien réfléchie, puisque si je Feusse fait connaître plutôt j eUe serait déjà à moitié oubliée au moment où j'ai besoiii qu'on la sadlie.
J'avais quitté Londres avec tant de précipitation, qu'il ne m'était pas même venu dans l'esprit que nous étions en guerre avec la France. J'avais déjà atteint Douvres, observé avec ma lunette les hauteurs qui dominent Boulogne , sans que cette idée me fut venue avec le premier de s^s accessoires , savoir : que je ne pouvais atteindre aupnjs que je voyais, sans avoir un passe-port.
Mais une fois arrivé au bout d'une rue, j'ai' une aversion mortelle pour retourner sur mes pas, si je n'ai du moins la certitude de rentrer un peu plus sage que je ne suis sorti, et comme
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l'en étais encore au plus grand efibrt que j'eusse faitxde ma vie pour acquérir des connaissances^ je ne pouvais supporter l'idée d'une marcbe rétrograde; et apprenant que M, le comte de '^'^'^'^^ avait loué le paquebot en entier , je couru? le prier, de me prendre avec lui^ cotnme étant dé sa suite, l^ comte de '^**'^^ qui me connaissait passablement > fit peu, ou même point de difficulté; se conteo"* tant de me iaire observer que son penchant à m'obligér ne ppuvait m'étre utile au*delà de Calais y puisqu'il passait par Bruxelles , avant de se rendre à Paris. U ajouta qu'upe fois Fendn à Calais^ je pouvais continuer ma route sans Cibst^cles; mais qu'à mon arrivée à Paris > il mp jTaudrait recourir à de&amis ou cbercher des re#sQlurces en moi-^méme^ , Laisse^^^moi arrive^: k Paris , monsieur le <:otnte^lux dis^je, et tout ira bien. Je m'era-« bfirquni, et ne m'occupai plus de cette affaire, Elle me: revint à l'esprit au mpment où La Fleur m'avertit que le lieutenant de police s'était informe de moi. Ce garçon m'en parlait enoof e , lorsque le maître d'bôtel entra dans ma chambre , pour m'annoncer la même nou^ vellei; ajoutant seulement, en forme devariante^ ^u'on avait surtout demandé mon passe-port.
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Je peÉse bien , dit-il en finissant ^ que yons en avez sûrement. Moi , loi dis-je , je n'en ai aucun^ je vous jure.
A peine eus- je lâché ces mots , le maître d'hôtel recula de trois pas , comme pour éviter un pestiféré , et le pauvre La Fleur avança de trois pas avec cet empressement qu'une ame sensible a toujours lorsqu'il s'agit d'assister le malheur. Ce garçon gagna toutes mes affections par cette démarche généreuse. Ce simple trait me le fit connaître tout entier ^ et dés ce moment , je me reposai sur lui avec autant de confiance que s'il m'eût servi avec fidélité pendant dix ans. Mon Seigneur ! Dieu I s'écria le maître d'hôtel , puis se reprenant tout-à* coup , et changeant le ton de l'exclamation , si monsieur^ dit- il avec. calme ^ n'a point de passè-port^ apparemment que oui^ sebn toute apparence^ il a des amis qui peuvent lui en procurer. Non pas que je sache ^ loi dis-je avec indifférence. £h bien! certes^ répliquaitil , vous allez dans ce cas être envoyé à la Bastille , ou au chàtelet tout au moins.
Bah! lui dis-je^ le roi de France est une bonne ame^ il ne fera de mal à personne. Cela n^ empêche pas , dit-il ^ que vous serez mis à la Bastille^ pas plus tard que demain matin.
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Et moi je vous dis que j'ai loue votre appartement pour un mois^ et que je ne le quitterais pas avant le terme expiré pour tous les rtis de France de ce monde* La Fleur s'approcha de mon oreille^ et me dit tout bas queper* sonne ne pouvait résister au roi de France.
Par Dieu ! dit mon hôte , ces messieurs les Anglais sont des gens très-ex sraordinair est Un moment après il répéta les mêmes paroles , fit le même serment ^ puis se retira.
LE PASSE-PORT
l'hôtel à paris.
J'en avais agi trop cavalièrement avec cet homme ^ pour ne point chagriner le pauvre La Fleur y qui se fût d&olé y s'il m'eut aperça réfléchissant sur le sujet de mon embarras. J'afiieclai devant lui an contraire de bannir de mon esprit les plus légères impressions du souci. Je détournai la conversation sur d'autres objets; et y pendant qu'il me servait à souper^ je l'entretins avec plus de gaitéque decontume, sur Paris et sur l'opéra-comique.
La Fleur y était allé lui-inéme^ et m'avait suivi de rue en rue ^ jusqu'à la boutique du libraire. Lorsqu'il m'en vit sortir avec la jeune