‹ Œuvres complètes de L. SterneChapitre 23 sur 92 · LE CARACTÈRE NATIONAL · texte numérisé non relu

LE CARACTÈRE NATIONAL

VERSAILLES

Eh bien ! comment trouvez-vous les Français y me dit le comte ^ après m'a voir remis mon passe-port ?

Le lecteur peut supposer qu'après avoir reçu une preuve si obligeante d'honnêteté, je ne fus pas en reste de répondre de mon mieux à cette demande.

Mais ! passe pour cela. Cependant y parlez franchement , me dit-il, trouvez-vous dans le Français toute cette urbanité dont on leur fait honneur chez tous les peuples ? je dis que tc*Ues mes observations m'avaient confirmé

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celte vérité. Vraiment , dit le comte , les Français sonù polis? Oui, à l'excès, lui répondis-je.

Le comte remarqua ce mot excès, et prétendit qu'il signifiait plus daiss mon idée que dans mon expression. Je me défendis longtemps de mon mieux contre ses soupçons. Il insista , et prétendit que je conservais une arrière-pensée. Il exigea que je m'expliquasse franchement.

Je crois , monsieur le comte, lui dis-je, que les hommes , comme les instrumens sonores ont une certaine étendue que mille causes sociales ou autres , servent à développer au moyen des différentes clefs que , selon le besoin, l'on y parcourt successivement^ mais pour peu qu'en montant l'instrument, vou» teniez une note au-dessus ou au-dessous de l'unisson , alors il se lait dans la partie haute ou dans la basse , un vide nécessaire , une dissonance ; vous ne pouvez plus compléter votre système harmonique.

Le comte de B***, n'était pas musicien ; il me pria de m'expliquer d'une autre manière.

Une nation polie , mon clier comte, lui disje , a toujours des droits à notre gratitude. II en est de l'urbanité comme du beau sexe - tant

de charmes y tant de séduisantes amorces y sont attachées ^ que ce serait blesser le cœur ^ si Ton soutenait crûment que l'excès mémt peut incommoder ; et cependant je crois fermement qu'il v^ a qu'une certaine ligne de perfection et d'excellence à laquelle Thomme j prenez ce mot dans toute son acception , puisse chcrcber à parvenir. S'il dépasse cette ligne , loin d'acquérir des qualiBcations nouvelles ^ il ne fait plus qu'en changer. Je n'ai pas la présomption d^assigner à quel point les Français peuvent avoir franchi les limites dans le sens qui nous occupe ; mais si^ par une suite des rafûuemens adoptés dans ma patrie y les Anglais poussaient les progrès jusqu'au degré de politesse qui distingue les Français y je suis bien sur que^ s'ils ne perdaient pas en entier la véritable/^o/i/es^^ du cœur y qui porte les hommes aux actions généreuses bien plus que la simple courtoisie^ ils perdraient du moins complètement ces caractères variés , ces empreintes originales qui les distinguent y non-seulement entre eux y mais encore de tout ce qui est étranger à leur lie.

J'avais dans ma poche quelques scheling9 du roi Guillaume^ que le frottement et les années avaient unis comme le verre y et pré-

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voyant qu'ils pourraieut m'élre utiles pour jeter du jour sur mon hypothèse je les tenais déjà dans ma main quand j'en fus venu à ce point.

Voyez vous-miémc y monsieur le comte , lui dis-je en me soulevant un peu pour les étaler sur la table , ces pièces^ à force de raisonner ^ et d'être froissées Tune coetre l'autre dans les poches où elles passent depuis soixante et dix ans y sout dévenues si semblables entre elles y qu'on ne peut qu'avec beaucoup de peine lv9 distinguer.

Les Anglais , comme ces médailles antiques y ^e trouvant plus isolés, vivant moins exposés au contact de tous les peuples y conservent la première rudesse dpnt la belle main de la nature fit leur partage. Sans doute ces médailles «ont moins agréables au toucher ; mai& en revanche la légcn4e en est si visible y que vous connaissez au premier coup-d^oeil l'image et le nom dont elles portent l'empreinte.

Mais les Français , M. le comte y ajoutai-je dans le dessein d'atténuer ce que j'avais laissç à entendre, ont tant d'excellentes qualités, tant d'avantages surabonda ns , qu'ils peuvent trèsbien se passer de celui-ci. Ils sont sincères, braves , généreux ^ spirituels et sensible^ , au«-

tant que peuples qui soient sous le ciel. Si ) V vais un reproche à leur faire ^ ce serait d'être trop sérieux «

Mon dieu ! s'écria fort haut le comte ^ en se levant de sa chaise y eh ! nuds vous plaisantez ! me dil-il en corrigeant Téclat de son ex* clamation.

J'appliquai ma main sur ma poitrine avec beaucoup de gravité , et l'assurai très-sérieusement que cette opinion y qui m'appartenait ^ se trouvait^ en moi fortement n^otivée.

Le comte m'annonça qu'il était mortifié de ne pouvoir pas entendre plus long-temps mes argumens y vu qu'il était invité à diner avec monsieur le duc de Choiseuil ; mais si Versailles ne vous paraissait pas trop éloigné y ajoutaitil y pour y venir manger votre soupe avec moi , iaites*moi le plaisir de me procurer le moyen de vous voir abjurer votre opinion y ou de juger par moi-même les raisonnemens dont voua Tappuyez ; mais si vous osez la soutenir encore, je vous préviens que vous devez vous présenter dans la Uce avec toute votre armure ; car vous aurez tout le monde à combattre.

Je promis au comte que j'aurais l'honneur de diner avec lui avant mon départ pour FI^ talie y et de suite je pris congé de lui.

LA TENTATION- PARI s;

En arrivant à mon hôtel, le portier me dit qu'une jeune femme portant à la main une boîte de carton y venait de me demander au moment même. Je ne puis vous dire , ajoutat-il, si elle s'est eu allée ou non ; je lui demandai ma clef, et montai l'escalier. Je n'étais plus qu'à dix marches de ma chambre , lorsque je rencontrai la jeune personne descendant ellemême les marches d'un mouvement fort tranquille.

C'était la jolie fille de chambre avec qui j'avais traversé toute la longueur du quai Conti. Madame de R^'^'*' lui avait donné une commission pour sa marchande de modes, à quelques pas de l'hôtel deModène ; et , comme j'avais manqué d aller saluer sa maîtresse , ainsi que je m'j étais engagé , elle avait ordre de s'informer en supposant que j'eusse déjà quitté Paris , si je n'avais pas laissé une lettre à son adresse.

La jolie chambrière n'était encore qu'à dix pas de ma porte ; elle remonta aussitôt et entra avec moi dans ma chambre , pour me donner le temps de faire réponse sur une carte.

Nous étions dans une de ces belles soirées de la fin du mois de mai. Les rideaux de la fenêtre^ d^un rouge cramoisi , comme ceux du lit ^ se trouvaient exactement fermés. Le soleil dardait à travers leur tissu , et réfléchissait sur le visage de la jolie y?//e de chambre , nae ieitiié si chaude^ que je m'imaginai la voir rougir. Celte* idée me fit rougir mdi-même. Nous étions absolument seuls. Cette réflexion amena une seconde rougeur avant que là première eut disparu. .

11 est une sorte de rougeur toute pleine de délices , et qui" n'est qu'à demi criminelle ; encore est-ce moins la Faute de l'homme que celle de son sang. Elle s'élance aveb iitipétuosité du fond de son cœur. La vertu vole à sa suite , bien moins pour la répHmer que pour doubler sur lés nerfs le charme de là sensation : elle ne vient point là comme surveillante; mais seulement comme simple associée.

Mais je ne tenterai point d'achever cette description ; il suffit de dire que j'éprdUvai je ne sais quelle émotion qui ne paraissait nullemeut à l'unisson des préceptes d& vertu que je lui avais donné la veille au soir. Je cherchai une carte pendant cinq à six minutes; je savais cependant bien que je n'en avais aucune : je

pris une plume ^ je la posai ensuite :1a main me tremblait ; un démon séditieux s'était emparé de moi.

Je sais aussi bien qu'un autre que cet adversaire prend ordinairement la fuite dés que nous lui tenons téte^ mais c'est rarement mon usage. Je ne fais moi-même aucune résistance ; et ^ quoi qu'assuré de vaincre y je crains toujours les blessures du combat ; je sacrifie l'avantage du triomphe à celui de ma sûreté y et loin de songer à mettre l'ennemi en déroute , je préfère moi-même le parti de la retraite.

^ La jolie fille de chambre s'approcha du bu'reau où elle me voyait chercher une carte y ramassa la plume que j'avais jetée y «s'offrit a me tenir l'encrier ; elle mit tant de douceur dans son offre y que j'allais l'accepter ; mais la crainte me retint. Vous le voyee, ma chère, lui dis-je , je n'ai rien sur quoi je puisse écrire. Eh bien y me dit-elle avec ingénuité , écrivez sur tout autre chose. 11 faut doue, allais- je m'écrier avec transport^ il faut donc f charmante créature y que j'écrive sur tes lèvres.

Mais je me perds , me dis-je ^ si je fais cela. Je me contentai de prendre sa main ; je la conduisis vers la porte , en lui demandant si elle n'oublierait point la leçon que je lui avais doi.-

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née. Elle me protesta qu'elle île Toublierait de sa vie y et corome elle mettait de la chaleur dans cette assurance , elle se tourna vers moi en faisant un geste de garantie qui plaça ses deux mains jointes dans les miennes. Je ne pus pas me défendre de les presser dans cette position * j'aurais bien voulu les laisser aller. Tout le temps que je les tins , je ne cessai de m'en faire un reproche intérieur. Cependant je les tenais toujours; en deux minutes jç m'a* perçus que j'avais de nouveau à combattre tout le corps de bataille. Cependant je sentais mes jambes défaillir ^ mes membres trembler à Ti* dée seule de mon danger.

{jC pied du lit était à quatre pas de nous ; je tenais encore les mains de la jeune fille : je ne puis dire quel nouvel incident nous fit changer dé place. Je ne lui demandai rien qui eût rapport à ce lit. Je n'y conduisais aucun de ses pas ; je ne m'en étais même nullement occupé. Cependant , par je ne sais quelle fatalité, nous nous y trouvâmes assis.

Je veux vous montrer y me dit la jeune fille, la petite bourse que j'ai faite aujourd'hui pour votre écu. Elle chercha aussitôt dans sa poche droite , qui était de mon côté ; sa main la parcourut un moment^ puis continua sa recher-

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elle dans la poche gauche. L'aurait-ellè perdue ? Jamais Tattente n'eut pour moi autant de charmes*, et ne me trouva a^ussi résigne* Ehlln, la petite hourse se trouva au fond de la poche droite. On l'atteignit ; elle était de tafietas vert , avec une bordure blanche en satin piqué y et tout juste assez grande pour con. tenir le petit, écu. Elle la plaça dans mes mains; je la trouvai fort jolie : je la tins pendant dix minutes sur le revers de ma main , que j'ap^ pujais sur son giron y regardant souvent la bourse , et souvent aussi à côté.

Deux ou trois points s'étaient décousus à la plissure de ma jabotière j la belle fille-dé^* chambre , sans dire un mot , atteignit sa petite ménagère ^ enBla une aiguille fine , et se mit à réprendre les points échappés. Je prévis dès-lors que la gloire de la journée était toutà-fait aventurée. Pas un point d'aiguille , pas * une approche de sa main autour de mon cou , qui ne Ht tomber de ma tête quelque feuille du laurier que mon imagination y avait déjà entrelacé.

Une des attaches de son souher s'était lâchée en marchant , et sa boucle venait de tomber. Voyez ce qui m'arrive , me dit-elle en me montrant son pied : je ne pouvais , sur ma

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conscience ^ ne fut-ce que parrecontiaifisàiictf ^ m'empccher de rattacher la boucle à sonsQu-*; lier. Je voulus voir si je Tavais fait avec s)rnié-^ trie. J'enlevai l'autre pied à ce dessein; mal'^ je le ils trop brusquement. La jeune fiUe perdit Féquilibre et se trouva ^ malgré elle ^ hor^ d^ son centra « et alors..,

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