LE MYSTÈRE
PARIS
Pour peu que l'on connaisse le cœur humain^ on sent aisément que je nô {louVàis retourner dans ma chambre au moment même ; c'eût été m'cxposer aux vibrations d'une tierce insipide^ çur un clavier froid et solitaire ^ apr^s avoir
l84 VOYAGE
épanoui mes sens à des accords harmonieax j qui avaient éveillé toutes mes plus douces affections. A peine eus* je lâché la main de ma jolie chambrière^ que je demeurai à la porte de Thôtel pTendant quelques momens^ considérant ceux qui passaient^ me livrant à diverses conjectures sur chacuii d'eux. Mon attention se fixa enfin sur un seul objet y qui confondit tous les raisonnemens que je pouvais asseoir sur lui.
C'était un homme d'une taille élevée , d'un aspect philosophique ^ avec les dehors sérieux de l'âge mur y passant et repassant d'un air calme a travers la rue, et ne s'éloignant guères des deux côtés de l'hôtel y que d'une soixantaine de pas y annonçant dans ses traits cinquante- deux ans environ y et portant une légère canne sous son bras.
Son habit, sa veste, sa culotte, étaient d'une couleur sombre, fatiguée ; sans être malpropres , ils annonçaient de longues années de services. Un certain air décent , une sorte de propreté frugale se montraient dans toute sa personne. v
A sa manière d'ôter son chapeau , à son attitude suppliante , lorsqu'il accostait les personnes qui passaient , je vis qu'il demandait l'aumône j ainsi j'apprêtai un sou ou deux pour
SENTIMENTAL. l85
lui doQtier^ lorsqu'il m'aborderait dans sa tour" née. 11 passa à côté de moi sans rien me demander y et je le vis au moment même ^éloi« gner à peine de cinq à six pas y pour demander l'aumône à une petite femme. J'étais' bien sûrement celui de nous deux dont il eût reçu le plus. Cependant il l'eut à peine quittée que je le vis ôter son chapeau à une autre qui venait du même côté. Un citoyen âgé vint à passer dans la même direction^ et d'un pas fort calme. Un jeune homme fort éveillé prit ensuite la même route ; il les laissa passer sans leur rien demander. J'observai tout ce manège pendant une demi-heure^ et pendant tout ce temps ^ ï\ fît une douzaine de tours d'allée et de venue^ sans déroger le moins du monde au plan qu'il avait adopté.
Deux grandes singularités s'offraient dans son procédé. Ma pensée se fatiguait toujours inutilement à en chercher la cause. Pourquoi cet homme racontait-il son histoire seulement aux personnes du sexe? Fuis, de quelle espèce était sa narration ? Quel était ce genre d'élo* quence dont il faisait usage y pour attendrir le cceur des femmes , et dont il n'attendait aucun succès auprès des hommes ?
J'oubliais deux autres circonstances qui
l86 VOYAGE
f taieiit loin d'éclaiicir ce mystère. D*abord , ce qu^il adressait à ces femmes, il scipblait le glisser dans leur oreille. Son discours avait l'air d'une humble supplique , bien mqins que d'une confidence mystérieuse ; puis il ne manquait jamais de réussir : il n'arrêtait jamais une femm^ qu'elle ne tirât de suite sa bourse pour l'assister de quelque eliose.
Nul expédient raisonnable ne se présentait a moi pour expliquer ce pheBomène.
C'élaitensoi une énigme suffisante pour occuper agréablement le loisir de toute ma soirée ; ^insi je montai l'escalier^ et me retirai dans œa chambra?.