L'ACTE DE CHARITÉ
PARIS
L'homme qui craint ou dédaigne de s'engager dans quelque allée sombre , peut avoir le cœur eicellent et Tesprit disposé à cent choses utiles; Cèperidant vous n'en ferez jamais un bon vojrageùr sentiofental. J'attache peu d'im^ pGfrtance aux transactions ostensibles qui ont lien eti plein jour , en pleine rue , dans tous les lieux ouverts et publiquement abordables. La natare a sa pudeur et sa réserve. On dédaigne de se trahit devant trop de spectateurs ; mais il y a tel coin isolé , loin des observations (àcfaeuses dé l'împortunité, où vous pouvez parfois jouir dé quelque scène coui>te , simple, improvisée , marquée de son sceau , et qui vant à efle toute seule une douzaine de tragédies françaises amalgamées ensemble , et cependant on peut les dire absolument belles , ^ toutes les fois que j'ai sur les braâ quelque affaire oratoire |>lus brillante qu'une homélie
âcS yOTAOE
ordinaire^ comme leurs sentences morales conviennent autant dans la bouche d'un prédicateur , que dans celle d'un héros ^ j'ai pour habitude acquise d'aller y puiser mon sermon, et quant au texte , la Cappadoce , le Pont- Euxin et l'Asie , la Phrygie et la Pamphylie , me le fournissent aussi convenablement que la Judée ou la Bible.
Il y a auprrs de l'Opéra-Comique une longue et obscure issue peu fréquentée , et servant de dégagement vers une rue étroite: c'est là que se tiennent ceux qui attendent modestement l'humble fiacre , ou qui veulent s'échapper paisiblement à pied , lorsque l'opéra est fini. A l'extrémité la plus proche du théâtre , une simple chandelle éclaire à-peu-près la moitié de cette allée ; encore sa lumière y estelle presque en pure perte ; mais à l'autre extrémité y elle n'est plus d'aucun secours , et se présente dans le lointain , plutôt pour l'ornement que pour l'usage. C'est la clarté d'une étoile fixe et du plus petit diamètre; elle brûle^ mais sans faire au monde le moindre bien , du moins que je sache.
Cherchant à m'évader par cette allée ténébreuse y j*aperçus à cinq à six pas de la porte deux dames se tenant sous le bras , adossées à
SENTIMENTAL. ào()
la muraille^ et attendant^ j'imagine, un fiacre. Elles étaient plus près que moi de la porte ; la priorité de leur droit était par trop évidente : ainsi je me rangeai à quatre pas à l'écart pour attendre tranquillement mon rang. J'étais en noir ; on m'apercevait à peine : la dame la plus proche de moi était d'une stature haute pour une femme y maigre et annonçant trente-six ans. L'autre, avec les mêmes dehors, en paraissait avoir quarante. Aucun indice extérieur qui annonçât en elles le veuvage ou l'hymé* née. Elles me semblèrent , l'une et Taulre, deux sœurs vestales, bien droites, bien intactes, que les caresses afTectueuses et les tendres salu-tations avaient toujours respectées. J'aurais désiré les rendre heureuses ; le destin voulait que pour cette nuit le bonheur leur vînt d'une au-^ tre source. Un homme s'approcha d'elles, et d'une voix basse , quoique avec un bon tour d'expression et une douceur cadencée dans ses finales, leur demanda entre elles deux une pièce de douze sols , pour l'amour de dieu. Je trouvai d'abord assez étrange qu'un mendiant osât fixer la* quotité d'une aumône , puisque cette somme fut douze fois plus forte que celle qui se donne ordinairement dans l'obscurité : les dames parurent aussi surprises que je le fus
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inoi*méi)ie. Douze sols? dit l'une. Une pièce de douze sols ^ dit Taplre , sans faire d'autre repoQse ?
L'indigent leur dit qu'il n'avait pu demander ^loins à des personnes de leur raqg , et leur fit une inclination jusqu'à terre.
Laissez-nous , dirent-elles^ nous n'avons pas de nionpaie*
Après un moment de silence ^ ses supplie^-* tions recommencèrent. Que yqs oirieilles^ mes belles dames ^ ne se ferment pas à n^a prière I Je vous le jur^ , mpn brave bqmme , dit la plus jeune , nous n'avons pas de monnaie, et vous le voyez ^ nous ne SQmmes pas à même de cbanger. Que le ciel vqqs cofpble donc de se% bénédiction^ ^ dit à son tour l'indigent ; que Dieu multiplie pour vous ces plaisirs que votre vue procure aux autres , san^ être obligées de changer rien à vos charme;;. Je vis l'aînée mettre sa main à sa poche ; je y^is Voir , ditelle , si je trouverai up squ. Un spu ! dit le suppliant; al> , dopp^z-en douze , ajouta- t*il , la nature a été pour vous prodigue de ses boutés i ayez vous-piéme quelque bonté pour le pauvre qui vous implore.
Je le voudrais de tout mqn cœur , mon ami^ dit la plus jeune ^ si je les avais.
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Beauté charitable , dit-il , en «'adressant i ratoée, n'e«trçç pas votre bonté toacbapte, n'est-ce p^s votre faum^ioite qui donnent à vo^ yeux cet éclat si doux , qui dans rpinbre même de ce passage , brille plus que la clarté du matin ? !Ne sont-ce pas ellçs qpi Cuisaient , il n'y ^> qu'un moment , dif"^ au marquis de $anterre et à son jeune frère , des choses si flatteuses pour vous toutes deux , lorsqu'il passaient à vos côtés ?
Les deux dames parurent vivement émues k ce discours, et par la même impuUion, elles pprtérent la main à leurs poches , d'pu elles tirèrent chacune uni? pièce de douze sols.
11 ne s agissait plus de rien contester au pau-» 7re suppliant. Le débat n'exista bientôt qu'en^ tre les dei|x sœurs y à qui donnerait l'aumône des douze sols : pour finir la dispute , elles dponirent à ja-^fpi^ chacune leur pièce ^ et le pauvre se re^ra.
VÉNIGME EXPLIQUÉE,
PARIS
Je m'avançai rapidement aprè# lui. Celait le même homme qui m'avait si fort occupé l'esprit par ses succès continuels à obtenir des
femmes des charités toujours abondantes devant l'hôtel de Modène ; je tenais enfin son secret; j'en avais du moins saisi la base : c'était LA flatterie:
Essence parfumée! quelle délicieuse fraîcheur tu apportes à la nature I comme tu attires à toi toutes ses puissances et même toutes ses faiblesses ! Comme tu circules doucement avec notre sang , et dilates les abords les plus difficiles^ les conduits les plus tortueux qui arrivent à nos cœurs !
Cet indigent ne se trouvant pas aussi gêné par le temps , l'avait versée à une plus forte dose > et il est certain qu'il avait eu le moyen de la produire sous une forme plus délayée qu'il n'eût fait sans doute au milieu des nombreuses et soudaines interruptions d'une rue passagère.
Mais quel était donc son talent pour Tatté* nuer , l'adoucir , la concentrer , l'assaisonner. C'est une recherche dont je ne veux point fatiguer ma pensée. U gagna ses deux pièces de douze sols , et cela me suffit. Ceux qui ont fait de bien plus brillantes fortunes par Je même moyen , peuvent mieux que moi révéler tout le reste de sa méthode.
SENTIXEMTAL. 2»5
PARIS
On s'avance dans le monde bien moins par les services qu'on y rend que par ceux qu'on j reçoit ; vous prenez un rameau qui va se faner^ et vous le plantez en terre ^ puis vous l'arrosez y parce que vous l'avez planté.
M. le comte de B*** m'avait rendu les plus obligeans offices dans l'affaire de mon passeport^ et par cette raison il chercha à m'en rendre d'autres en me faisant connaître à quelques personnes du premier rang y qui à leur tour cherchèrent à me produire k leurs con« naissances.
Je venaisf d'acquérir mon secret tout juste^ au moment où il pouvait me rendre tous ces hon-« neurs un peu profitables ^ et sans lui j'eusse été réduit à dîner ou souper une fois ou deux tout au plus^ ainsi qu'il est d'usage dans chaque maison ; et traduisant, selon ma coutume, en bon anglais, des regards et des attitudes françaises, je me fusse bientôt aperçu que j'y tenais le couvert de quelque hôte bien plus divertissant que moi; cette réflexion m'eûtamené infailliblement à me démettre l'une après l'autre de toutes mes places et dignités, par la raison seule que je ne pou-
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vais les remplir ; mais^ grâce à ma découverte^ mes affaires allèrent très-bien.
J'eus l'honneur d'être présenté au vieux marquis de B^'^'^ connu jadis pour quelques petits exploits de chevalerie > dans lesqueb il s'était signalé à la cour d'amour. Depuis ce moment ^ le marquis s'était coiffé l'esprit de cette manie y et ne rêvait plus que joutes et tournois; il n'eût pas été fâché de faire croire que les choses se passaient ailleurs que d$ins sa cervelle. Il eut beaucoup aimé à faire une baUue en Angleterre^ et s'informait avec complaisance du caractère des dames anglaises. Je me prêtai à ses idées. Restez^ mpiisoleur le marquis, restez y où vous êtes, je vous en supplie, lui disjp. No^ messieurs Anglais y perdent leurs soins y et ont bien de la peine à obtenir d'elles un simple regard de faveur. Le marquis m'invita à souper.
M. P*** fermier-général, vi^oait de prendre sur nos taxes des informations semblables ^ il avait appris qu'elles étaient considérables. Oui, si nous avions le secret de le? recueillir, lui dis-je en lui laisant une profonde incliqalion. Sans cette explication je n'eusse de ma yie été invité aux concerts de M. P***.
On s'était amusé à me peindre chez nmd^mc
de Q'*** c(Hume un bel esprit; elle ))FÙl»it disait-on, d'impatience de me voir, et de m'entendre parler. Dès que j'eus pris mcm siège ^ coté d'elle , je vis combien peu lui importait que j'eusse ou non de l'esprit. On m'a-* ya^t introduit unique^en^ pour que je ne pusse douter de celui qu'elle av^it, e( ri^n de plu3« J'alteste le ciel que je n'ouvris pas la bouc))!) nne seiile fois; et niad^fuç dfs Q'^^^ protes^it à tous ceux qu'elle vei)C9]^trait, que de sa vie| 9vec aucun l^pmpie, ^lle n'ayait ei^ de cqnveiw sation plus intéressante et pli^s instructive.
Il y a trois éppqui^s iparquantes dans I9 règne d'upç dame p^i^ienne. ^e fes( d'al^Q^d coquette, ensuite elle fl^viei^t déiste^ elle fipit par être dévote.
Son eoipire n'est anqiiiement alti^ré ex\ pas^ sant par toutes pes phases j elle en est quitta pour changer de j^ujets.
Lorsque s^ tren];er;cinquiëme fu^ée vlf^% avec quelques fuitres dépeupler $es étfi^ des esclaves que lui dopua Ji'amour ^ ejlu les rcfn-» place par Içs enclaves de r^nçrédulité, e|L enfiu par les esclaves d^ l'église.
Madame de \*** flottait entre la première et la seconde de ce^ époques j la fraîcjieur de ses roses commeucait à s'altérer, et, selon 1^
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cours naturel des choses^ elle (ut deveuiie déiste cinq ans plutôt^ si je ne lui eusse fait une visite.
Elle me plaça près d'elle , et sur le même sopha pour pouvoir discuter nos opinions religieuses avec plus d'ensemble^ bref^ madame de V*** m'avoua qu'elle ne crojait rien du tout.
Je dis à madame de V*** que son doute philosophique pouvait entrer dans ses principes, mais qu'il n'entrait nullement dans ses intérêts de saper ainsi dans leurs fondemens, ces ouvrages avancés , sans lesquels je ne concevais pas qu'on pût défendre le corps de là place ainsi que la citadelle^ que le déisme nie paraissait l'opinion la plus dangereuse pour les charmes d'une jolie femme ; que je ne pouvais lui cacher , et ma franchise en cela était à-lafois un des préceptes et un des bons offices dont j'étais redevable à ma doctrine , que depuis cinq minutes que j'étais près d'elle y sur le même sopha y je n'avais pu me défendre de quelques desseins et de quelques désirs dont elle était l'objet ; et qui est-ce qui aurait pu m'aider à les réprimer dès leur naissance , a|outai-je , si ce n'est le rempart des opinions religieuses , et la persuasion où j'étais que ces
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barrières avaieat existé , peut-être même exis* taient encore pour elle.
Nous ne sommes pas de diamant^ madame^ lui dis-)e en m'emparant d'une de ses mains , et nous avons besoin de ces freins , de ces con*^ traintes salutaires , jusqu'à ce que l'&ge arrive à pas lents » et vienne enfin jeter furtivement sur nous ses froides entraves ; mais , ma cbére dame 9 ajoutai-je en lui baisant la main , c^est encore , oui c'est encore trop tôt.
Je puis assurer que dès ce moment on me fit bonneur dans tout Paris d'avoir perverti madame de y***; elle protesta à M. D*** , et à l'abbé M**'*'^ qu'en moins d'une demi-heure }e lui avais fourni , en faveur de la religion révélée , plus d'argumens que n'en avait jusqu'à présent produit contre elle toute leur encyclopédie.
Je fus inscrit sur-le-champ comme associé dans la coterie de madame de V'^*'*' ^ et l'époque de son déisme se trouva reculée de deux grandes années au moins.
Ce fut dans cette coterie , je me le rappelle
encore , qu'au milieu d'un discours où je dé*
montrais la nécessité d'une cause première ,
le jeune comte de Fainâint me prit par la main
et me conduisit au fond de l'appartement^
Al8 yOTAOE
pour mé dire que mon solitaire était attacli^ trop serré. J'en conviens, M. le comté, il de-*» Trait être plus badinant , lui dit<-}e en Regardant le sien 4 Bien I it ne faut qu'un siôt au sage, M. Yoricki Gela est yraiy M. le comte, Itii dis^ )e , un seul moi du sage suffit toujours.
Le comte de Fainéant me sauta an cou et m'étreignit dans une embrassade plus ehaleu-' reuse que je n'en reçus jamais d'bommè qt>i vive.
Pendant prés de trois semaâife» entière^ je m'étudiai à être de l'avis de iout le monde. iPtf/^Afott, disaitron, ce M. Jtorick a dut art t deJtprit qUe nous autres. Il raisonne hién , disait un second : deet un bon enfant ^ disait un troisième. J'aurais pu m ce prix boire , manger et passer j|oyâuaemedt à Paris le rest« de mes jours ; mais cette manière de payer mon écot était malhonnéie : elle finit par me faire rougir deiAot-méme. Tous les sentimens d'honneur se révoltaient à-^la-^fois contre ma méthode : plus mes connaissmces étaient élevées, plus j'avais à renchérir sur les souplesses systématiques de mon mendiant f à mesure que ka coteriç se trouvait de phis haute voléé , j'y voyais affluer proportioinielleméDt les enfans de l'artifice , tandis que )# sonpifraia térut las
SEKTIMEIITAL. âlQ
pour «edx de la nature. Un soir f avais prostitue mes louanges avec moins de pudeur en«core que jamais , k une douzaine de personnes de tous étages. Le remords me rendit malade ; î'aUai me coucher , résolu de partir sur-leehamp pour l'Italie , et ordonnai à La Fleur de demander des cheyaux de poste pour le lendemain.
MARIA
KOULiNS.
Jamais Pabondance d'objets à décrire^ d'émotions à retracer ^ ne s^était présentée à moi sous un aspect embarrassant^ jusqu'au moment On je traversai le bourbonnais ^ cette portion si riche et si gtaciéuse dé la France. C'était le teïnps de la vendange ; moment délicieux où la nature verse l'abondance dans toutes les maiiïs: pas une villageoise dont elle n'enrichisse le giron ou là corbeille , dont elle ne tienne les yeux éveillés. Quel voyage que celui dont chaque pas se rattache à la cadence musicale qui soutient les courages et anime les mains au travail , au milieu de tous ces enfahs chéris dé la terte , chai'gés de ces grappes vineuses y quel plaisir que celui de traverser ces groupe^ folâtres^ d'y porter mes affections^ de les rallumer à chaque scène nouvelle qui se
déploient sous mes pas en m'offrant à FeoTi Hue foule d'aveutures.
Juste ciel , quelle moisson féconde ! J'aurai de quoi remplir vingt volumes , et cependant hëlas I je puis à peine disposer encore de quel* ques pages pour cette affluence d'objets aima* blés ^ encore en dois -je consacrer la moitié à cette infortunée Maria que mon ami, M. Shandy^ rencontra près de Moulins..
L'histoire qu'il nous avait donnée de cette fille si malheureuse, le récit de l'aliénation touchante de son esprit, m'avaient vivement afiecté, chaque fois que j'en avais fait la lecture ; mais lorsque j'arrivai vers les lieux qu'elle habitait, ces souvenirs se retracèrent si vivement à ma pensée, que je ne pus résister à l'impulsion qui me portait à m'écarter une demi -lieue du chemin > pour gagner son hameau et savoir de ses parens même quel était son sort.
C'était courir , je l'avoue, comme le chevalier de la Triste Figure, au-devant des aventures mélancoliques ; mais je ne sais comment cela se fait , jamais je ne suis mieux assuré de l'existence de mon ame , qu'en me livrant tout entier à ces émotions confuses qu'elles font naître dans mon sein.
SENTIMENTAL. Û2l
. La vieille mère se présenta à la porte ^ ses regards affaisses me dirent ses nouvelles in-, fortunes^ .avant qu'elle eut ouvert la bouche.. Elle avait perdu son mari^ il était mort il^ y, avait un mois à-peu-près^ mort de douleu^^: ajouta-t-eile^ de ce que sa pauvre Maria av^tperdu la raison. . • :,
Elle avait craint d'abord que le nouveau malheur n'eût privé sa pauvre enfant de ces éclairs de raison qui lui restaient encore^ mais' au contraire , elle était un peu revenue à ellemême depuis ce temps^ seulement elle ne pouvait plus rester en place. Sa pauvre fille ^ me dit-elle en gémissant^ était sans doute errante le long du chemin.
Pourquoi mon pouls nVt-il que des batte-» meuslanguissans au moment où je rappelle ces détails ? pourquoi La Fleur dont le cœur ne semblait chercher que les émotions du plaisir , passa-t-il deux fois le revers de sa main sur ses yeux y pendant le récit de cette femme? Je fis signe au postillon de regagner le chemin.
En arrivant à une demi-lieue de Moulins , à l'entrée d'un petit sentier qui traverse la route ^ et conduit à un bouquet d'arbres groupés en buisson, nous découviimes la pau-
vre Maria assise sous un peuplier^ son coude appu} é sur son giron , sa télé pr.nchce d'un oôië et reposée sur sa main : un petit ruisseau coulait au pied de l'arbre. J'ordonnai au postillon de continuer sa route avec la chaise juiqu'à Moulins ^ et à La Flenr d'aller me faire apprêter à souper : je devais peu tarder à le» spivre*
. Maria ^it habillée de blanc à«>peo-prè9 comme mon ami nous l'avait dépeinte , se» cheveux seulement qn'iL avait vus entrelacés' et retenus dan» nnrézeau de soie^ rendus alors à leur liberté , pendaient sor ses épaules en mèches onduleuaes et flottantes: elle avait aussi ajouté vers le haut de son corset^ ud ruban vert pâle qui tombait le long de son épaule jusqu'au-dessous de son sein, et servait a sas^. pendre son chalumeau : sa chèvre avait été volage comme son amant : elle avait pris à sa. place un petit chien qu'elle retenait par un léger cordon attaché à sa ceinture. En me voyant regarder son qhien , elle le rappela yerê. elle avec le cordon. — Tu ne me quitteras pas tbi , Silvio , dit^elle.
" C!omme elle disait ces mots , je fixai ses yeux ; j'y vis qu^elle était moins occupée de son amant et de sa petite chèvre qiie âe son père/
SENTIHEKtAL. 32$
car ses pleurs^ dès quVlle eût cessé de parler, coulèrent aussitôt le long de ses joues.
Je m^assifi à côté de Maria , elle me laissa essuyer ses larmes avec mon mouchoir, a mesure qu'elles tombaient : j'eus bientôt besoin de riftibiber des miennes; je le pressai de noL-' veau sur t^^s yeux; je le portai ensuite sur les mieps; {'essayai encore ses paupières, et k diaqoe fois, je sentis en moi-même des émotions si inexprimables , que je suis bien sûr quelles ne forent point le résultat fortuit d'une simple cofnbinaisen de la matière et du mou-«. vement.
OU! oui, j'ai une ame , je le sens avec certi-. tade, en dépit de ce déluge d'écrits matérialistea qui vient d'inonder le monde^ pour m0 convaincre du contraire.
MARIA
' Quand Maria fut un peu revenue à elle-' Aséme , je lui demandai si elle se rappelait un liomme d'une figure grêle et pâle qui s'était assis entre elle et sa chèvre, il y avait à-peu-^ près deux ans. Elle me dit que son esprit avait été bien dérangé , vers ce temps-^U ; mais qu'elle se ressouvenait de lui cependant, pour deux saisons :. quoique Ddalade et peu sûre dé
a2^ Voyage
sa raison^ elle avait portant bien vu que ce voyageur avait eu pitié de ses peines; puis sa chèvre lui avait dérobe son mouchoir : elle avait été battue pour ce larcin: Maria avait elle-même lavé le mouchoir d^ns ce ruisseau, et le tenait^ me dit- elle > toujours dans sa poche depuis ce moment , pour pouvoir le lui rendre, si par hasard, il revenait la voir; ce qu'il lui avait, ajouta-trelle, à moitié proniis. £n disant cela,. elle tira le mouchoir de sa poche pour me le faire voir ; il était plié pro« prement entre deux feuilles de pampre, aasu* jéties par un tendron de vigne : en l'ouvrant,* je le vis marqué d'un S. dans un de ses coins.
Elle me dit que depuis ce temps elle avait porté jusqu'à Rome ses pas égarés; elle avait fait une fois le tour de Saint-Pierre. Elle avait trouvé son chemin toute seule à travers les Apennins. Elle avait traversé la Lombardie sans argent , les chemins glacés de la Savoie / sans souhers: comment avait-^Ue résisté à tant de fatigues, supporté tant de privations? c'est ce qu'elle ignorait elle-même; mais Dieu, ajouta Maria , adoucit l'haleine des vents pour l'agneau qu'on vient de tondre.
De tondre ! Ah , c'est bien vrai ! et jusqu'au vif, ajoutai-je, oh ! que n'es-tu, créature in-
SEKl'IMENTAL. 325
fortunée ^ au âKeirï de ma terre natale, où je possède une humble chaumière; j'y prendrais soin de toi, tii y trouverais ton refuge; tu te nourrirais de mon pain; et tu t'abreuverais dans ma coupe. Je caresserais ton Siivio ; tu suivriais en paix tes faibles et vacillantes vo** lontés ; je marcherais chaque soir sur la trace de tes erreurs pour te ramener moi-même dans ton asile : après le coucher du soleil tu assisterais à mes prières-, et qaand j'aurais fini de louer l'Éternel, tu commencerais toi-même ton hymne du soir, sur ton chalumeau plaintif. L'encens de mon sacrifice n'en serait pas moins bien accueilli des cieux pour y arriver avec celui d'un cœur brisé par l'infortune.
En disant ces mots , toutes les facultés de ma nature s'attendrirent à-la-fuis dans mon sein, et Maria ^ apercevant que mon mouchoir tout baigné de larmes nepouvait plus me servir, voulut le laver dans le ruisseau... où le sècheriez-vous, Maria?lui dis-je. Je le sécherais dana mon sein, dit-elle , cela me ferait du bien.
Et votre cœur. Maria, est-il encore assez brûlant pour cela?, lui dis-je. Je venais de toucher, sans lé vouloir, la corde sur laquelle réson^ naient toutes ses douleurs. Elle me regarda fixement au visage, avec tous les traits de l'é-
garement; puis, sans dire une seule parole > file se mit k jouer sur son clmlumeau l'office de la Vierge. La fibre que j'avais heurtée cessa peu4t-pcu de vibrer ; Maria revint à elle-inémc dans un moment on deux^ baissa prendre son chalumeau , et se leva.
: Ou alIons-uoBs y Alaria ? lui dis*je. |£Iie dit que nous allions à Moulins. Allons-y ensemble^ lui dis- je* Maria mit son brafe dans le mien ^ atloogea le cordon de son petit diien pour ^u'il pût nous suivre. C'est dans cet ordre que nous entrâmes dans Moulins.
MARIA
HOULIKS.
En général, )e n'aime point à recevoir ou à rendre des salutations dans un lieu public; ce* pendant quand nous nous trouvâmes sur Ui' place -du marché y je m'arrêtai pour £xer ^moif dernier regard sur Maria ^ et lui fi»re mes derniers adieux.
.'Maria, sans être d'une taille élevée, était pourtant dessinée dans ses formes sur les plua belles proportions. L'affliction avait laissé dana ses negards une empreinte qui n'avait rien de U^rtestre, ctiqui était pourtant féminine.
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, Elle ^il si pleine :de ces charnues qui touchent le oœur y et que le cœur désire^ que les jeux recherchent dans «ne femnie^ que si les traces de son infidèle louaient à s'efikcer jde sa peqsée ou si les traits d'Élizn venaient à sortir de la mienne^ non-seulement elle man^ geraU mon pàm ^t ^boiraH dmis ma coupe, mais Maria aersdt accueîHie dans mon sein^ elle y serait reçue comme une fitte chérie.
Adieu , pauvre mallieureuse Olle ! imbibe }'huile et le Tin q«e la pitié tdVm étranger à voulu verser sur tes blessures avant tle poursuivre sa route. Mais cet être qui fa deux fois meurtrie peut seul ies guérir pour toujours.