LE CAS DE DÉLICATESSE
Dés que vous avez atteint le sommet de \i montagne de Tarare , plus d'obstacles jusqu'à Lyon ; vous descendez presque d'un trait ; Kgms une fois hors de cette ville , adieu tous les mouvemens rapides ; vous commencez un voyage, ou la préoantion et la prudence sont votre preniier devoir. Le sentiniçnt y trouva son cofiDpte ; il se nourrit plud it son «ise qiie dans Qnç (raveriée pleine de aecouteeâ et d'a^ Station. Je fis marché aVeo nn voîturieit qui
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me loua son temps avec une paire de mules , s'engageant à me rendre sans encombre^ k Turin y avec ma chaise , par le chemin de la Savoie.
Kace patiente et pauvre 1 paisible et honnête peuple! votre. pauvreté , vos simples vertus sont un trésor que ne vous envieront point les hommes^ et qui préservent vos vallées de leur invasion. Oh t nature ! au miUeu de cette contrée raboteur et inféconde^ tu te mon* très encore bonne mère , alors même que tu loi commandes les privations. Ces grands ouvrages^ créés par tes convulsions laissent^ il est vrai , peu d'espace à Faction de la faux , au damaiuje de la (aucUle ; mais le peu que tu dccordes à l'homme , tu l'environnes du moinn' de sûreté et de protection ; et les refuges que tu lui ménages^ deviennent , grâce à tes soins ^ dq douces habitations.
Laissons^ 6 bons Savoyards! laissons 1^ voyageur barrasse, hors d'haleine, se répandre en plaintes amcrcs sur les brusques détours et les dangers de vos routes^ sur vos rochers me-^ naçans , et vos précipices , la roidenr de vos montées et l'horreur de vos descentes , sur vos' montagnes impraticables, sur ces cataracten enfin qui diracineni des blocs entiers de lente
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sommets sourcilleux , et les rouleùt avec fnicâs au milieu de vos chemins pour en intercepter le passage.
Des paysans avaient travaillé tout un jour pour dëtourùer une masse énorme de cette espèce , qui obstruait le chemin entre St.*Michel ; et lorsque nous arrivâmes à cet endroit^ il fallait encore deux heures de travail pour rendre le passage libre ; il ne nous restait d'autre ressource que d'attendre. Cependant la nuit était humide et venteuse : cette circonstance , réunie à celle de notre délai forcée obligea le voiturier de s'arrêter à cinq milles de^ son relais ordinaire , dans une petite auberge d'une tournure par trop modeste , qui se trouvait à côté de notre chemin.
Je pris sur-le-champ possession de ma chambre à coucher , fis allumer un bon feu^ donnai des ordres pour mon souper : j'allais remercier le ciel de ce que les choses n'avaient pas encore plus mal tourné^ lorsqu'il arriva dans l'auberge une voiture amenant une dame et sa domestique.
Comme il n'y avait pas dans l'hôtellerie d'autre chambre à coucher ^ l'hôtesse les conduisit dans la mienne sans beaucoup de cérémonie/ et dit en leur ouvrant ma porte qu'il n'y avait
SENTIMBIfFAL. 2^y
fu'uD voyageur anglais dans la cliambre^ qu'elles y trouveraient deux bons lits^ et un* autre petit lit faisant le troisième dans le ca-* binet à côté. L'accent de Thôtesse en' parlant de ce troisième lit ne me prévint pas beaucoup en sa faveur. Au demeurant, ajouta-t-elle, il se trouvait trois lits ^ et nous n'étions que trois personnes a coucher ^ ainsi elle espérait que le voyageur anglais se prêterait à arranger les choses pour le mieux. Je ne voulus pas laisser à la dame le temps d'hésiter dans ses conjectures à ce sujet ^ et je lui déclarai sur-lechamp que je ferais tout ce qui serait en mon pouvoir.
Coipme cette déclaration n'entraînait nullement l'intention absolue de céder ma chambra à coucher, je n'en restai pas moins le proprié- (aire incontestable ; et usant aussitôt du droit que me donnait cette qualité pour en faire les honneurs, je priai la dame de s'asseoir; j'in-» sistai pour qu'elle acceptât Ja place la plud commode ^ et la plus chaude auprès du foyer; )e fis doubler la provision de bois; je priai l'hôtesse de calculer le souper sur une dimension plus étendue, et surtout de nous favoriser du' meilleur vin de sa eave*
Après s'être réchauffée pendant quelques niinutes, la dame tournant la tête vers l'iuté*
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rieur de la cliamhrc, commença a jelcr UB coup-d'œil sur les lits; plus elle y portait ses regards ^ plus elle les ratnenari sur elle kveû une perple&itë mêlée de sollicitude, qui , je le sentais bien ^ srvdiédt pour objet ses propres convenances d*âbord ; et ensuite leur accord avec les mienn^s^ î€ fus inoi->méme , après avoir réfléchi quelque^ niôméns sur Fexpfei^ion de ses regards et 1* tomplicftlfod défs cifconslances, dasa on éltbarrâS plds grâiid peut* être que le sien.
Les lits où 0OM devions couclief se trouvafil dans uue aeuk éi inéine chambre , cela seul aullisait pour produiM 661 effet; mais leur position absolamtnt parallèle et tellement rapprochée, qu'à peine offraient-ils dans leur intervalle une place ««(lisante poor une mr^ chante petite chaise^ rctidait Taflaire bien plus embarrassante eneoror pour nous; d'un côté la projection de la cheminée , et de l'autre lu saillie d'une poutre qui traversait la chambre, formaient pour mx% ttfte espèce dé réduit mys* lérieut , qui n'était rien moins que fâvbrabl^. à la d«>italeBfle de nos leâsHtiôt)» : eé qtli achevait de déconcerter nos combin Aisons ^ c'était le^pctt de llirgeur de ces Htâ; ils se trouvaieiit ù ciroits qu'il n' v avait pas moyen de songer ^
SENTIMENTAL. !kZ<)
dire coucher la dame avec sa domestique^ c^ qui autrement fôt devenu très-proposable.
Cette, ressource à la vërité n'hait pas en soi cliose très^ésifàbie) puisque cela supposait toujours que je devait couelker asset prén ^'elles; mais en fin elle n^oJATmit pas du moins au premier ^bord, un téïti? àsset terrible au)L commentaires de rimaginatiôfi^ pour qu^elte pût adopter cet expédient sans crainte ^ comme sans danger.
Quant au' petit cabluet , l^inspecti(^n qni en fut faite n'offrit pas un résultat plus consoliint pournouB^ c'était un réd dit misérable^ bu:^ mîde^ froid ^ défendu seulement par de$ contre-vents délabrés, avec des fenêtres sans carreaut de vkre on même de papier huilé , pour le protéger contre les orages nocturnes. Je ne pus flie défendre d'un accès de tout lorsque la dame essaya d^en faire la revue , en y jetant Un cotip d'œil. Ce qui la réduisait à l'alternative vivante : on la dame ferait k la délicatesse de ses principes \e sacrifice de sa âanté, en s'emparant du cabitiet / et abandonnant k su cbambriére le lit voisin du mi^n, ou bien la jeune fille semit retéguée elle-même ^an» le cabinet^ etc. ^etc;^€tc. * ^ /
Or , cette dame éttfit tme Piém^ntàisa d'ed-
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viron ircDte aus^ quiolTrail daqsaes traits et sur son visage , tout^ les couleurs de la vie et de la sauté. Sa domestique^ jeune Lyonnaise de vingt ans^éga^leroent pleine de succulence^ était bien la plus vive ^ la plus p«^lulante Fran-^ caise, qui jamais eut remué sur cette terre. hes diiBcvltés^ comme op voit^ loin de s'ap* planir^ se présentaient de tous côtés.
Cette pierre , qui avait obstrué le cbemin et formé l'obstacle qui causait notre détresse pré- ^sente ; ce bloc ^ dis^je , tout énorme qu'il nous «ut paru lorsque les bon^ paysans s'efibrçaient de Téloigner pour nous donner passage^ n'était plus qu'un léger gi^vier en Iç comparant aux embarras dNine autre«espèce ^ qui s'ofiVaient en ce moment sur notre route. Je n'ajoute plus qu'un seul mot y et qui pourtant n'est pas de nature à pouvoir, atténuer le poids qui acca* blait nos esprits ; c'est que nous étions trop discrets l'un et l'autre pour nous communia quer la moindre chose de ce qui se passait en nous à cette occasion.
Nous nous mimes à soupef , et si nous n'eus» sions pas eu 4^ vin plus généreux que celui qja'pn pouvait n<ms offrir dans une mince bo^ tellerie de la Savoie , nous couvrions grand risque de ne voir délier nos langues qu'^u mo-
SENTÏBIENf A'L. :l4 '
ftienl où la nécessité elle-même les contraindrait à s'expliquer • mais là dame ayant dan5 sa chaise une petite provision de Bourgogne , en fit. monter deux bouteilles par sa fille de chambre. Ce renfort Tint à propos. Lors- ^e le souper fut fini, et qu'on nous eut laissés seuls y nous nous sentîmes , grâce à nos rasades inspirantes , assez de force pour parler , du moins clairement , et aborder sans réiserve tous les points chatouilleux de notre situation; nous Pexaminâmes sous toutes les faces; nous en saisîmes tous les rapports : chaque nuance , chaque détail fut débattu avec scrupule pendant deux heures environ que dura la négociation. Bref, il résulta entre nous un accord dont les articles furent définitivement conclus , arrétés y stipulés en forme et manière de ti^aité de paix ; et j'ose dire avec autant de bonne ' foi et de religion de part et d'autre , qu'on en trouva jamais en aucun traité patent qui ait eu l'honneur d^ëtre lancé à la postérité.
Ces articles furent conçus ainsi qu'il suit :