LETTRE XXII ET DERIJ^IÈRE
ÉLIZA A YORICK
Mon Bramine,
Cette lettre est la dernière qtie tu recevras de moi , tandis que je vois encore la côte d'Angleterre Ile de bienfaisance et de li-
d'yokick à élizà. 387
berlé^ ile ( je le dis pour sa gloire) qui donna le jour a mon Yorick.
Comme je fus alarmée au premier mot de votre lettre !.... Votre mal m'a inspiré le »plus vif attendrissement.
Un vaisseau rompu dans son sein O terreur 1 mon sang a bouillonné dans mes veines, et s'est fixé près de mon cœur , lorsque j'en ai 5u la nouvelle.
O les mouchoirs que tu tiens de moi , que n'avaientrils la vertu souveraine de dissiper
ton mal! J'ai été heureuse , lorsque ]'ai su
^ue vous aviez dormi.... mais ce songe! Ciel, «e permets pas qu'il soit prophétique ; préserve-moi du devoir pénible d'assister à la dissolution.
Tes larmes , je les conserverai dans un cristal.... Je pleurerai pour toi , et ces larmes seront les tiennes , parce qu'elles seront versées pour toi. •
Votre imagination a pénétré dans mes pensées , dans mes sensations.... elle m'a vue telle que je serais , si j'étais prés de vous.... J'embrasserais vos genoux , je les presserais, et mes regards chercheraient à vous consoler.. •• car je ne pourrais que vous regarder : il me serait impossible de parler.
388 ietthes
Je me joins à toi , pour bénir l'enfant de ton adoption notre Lydia.
Qu'il soit loué à jamais^ Têtre bienfaisant
qui a guéri ta maladie et arrêté ton sang
celui qui ranima dans toa sein les sources de la vie.
Oui y je l'espère ^ tout se terminera à la sa«> tîsfaction de nos deux. âmes.... Je ne veux point^ non je ne puis douter de la bonté, de la sagesse de celui qui te donna 1 être.
Et vous me demandez qui m'apprit l'art d'écrire.... Ce fut mon Yorick. Si Éliza a quelque mérite.... si son st^^le a quelque charme... si SC& lignes coulent avec une liberté facile.... l'éloge vous en est dù^ il vous appartient tout entier.
J'ai pris toute là peine possible pour vous dérober vos pensées... votre manière.. .le choix et la délicatesse de vos expressions..: je prenais une plume , et je voulais toujours être Yorick.
Je dois cependant vous gronder Je le
dois y mon Yorick^ pour avoir montré mes lettres Vous êtes blâmable d'exposer ainsi au
grand jour les faiblesses d'Éliza.
Elle développe son cœur pour toi; elle le laisse ouvert à tes yeux; mais elle ne voudrait point qu'il fut ainsi montré sans voile y dans la
d'yorick a éliza. ^ 5?9
plëtiitude de sa franchise.... Sans apprêt, elle laisse aller sa plume , et tout le monde, mon Yorick, n'est pas si bien intentionné.
Vous me dites qu'ils m'admirent fausse
flatterie.... Leurs éloges sont trompeurs
C'est à vous qu'ils s'adressent.... Ils vous trouvent aveugle sur mes défauts.... Ils ont découvert votre prévention extrême pour tout ce qui vient de moi ; ils ne veulent pas vous troubler dans vos songes : ils vous admirent , ils vous considèrent.... Voudraient-ils contrarier votre opinion.... -c'est le respect qu'on a pour Yorick , qui produit les louanges données au faible mérite de son Éliza.
Nous sommes dans les dunes.... le vent est favorable.... Il annonce que nous mettrons à la voile celte nuit.... le capitaine lui-même vient de me l'apprendre... Je passe les momens • qui me restent à épancher mon ame dans toa sein.
Adieu , le plus estimable des hommes..... Bonne et sensible créature.... Adieu. Je respecterai , je chérirai ta mémoire. Toujours tu me seras présent. Mon estime répond à la tienne. Je t'aime d'une égale affection.... Qu'Éliza^oit toujours chère à ton coeur !
Je me respecterai pour raœoor d'Yorick, de mon Yorick qui est mon ami pour la vie.
Tous les matins je veux chanter ton hymne à Tespérance.... et cependant je pleurerai sur
notre séparation Adieu ^ mon Bramine^
mon fidèle mentor^ adieu.
Que la prospérité soit ta compagne , que la paix couronne tes journées^ c'est le souhait de ton éternelle amie Éliza. Adieu y adieu.
P, S- J'écrirai par le premier vaisseau qui
fera voile pour TÂngleterre Je ferai mon
possible pour écrire. Adieu.
Fin de la correspondance de Sterne açec Elîza,
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